เข้าสู่ระบบJames la rejoignit enfin, essoufflé par l’effort des allers-retours incessants entre la voiture et la maison. Il portait un carton étiqueté “VINYLES” sous le bras, un vestige de sa collection maniaque de disques anciens qu’il avait accumulée au fil des années, comme des trophées d’une jeunesse qu’il refusait de laisser derrière lui. Ses cheveux blonds, légèrement humides de pluie, collaient à son front en mèches rebelles, et son t-shirt blanc portait déjà les marques d’une journée harassante : une tache de boue sur l’épaule, une auréole de sueur sous les aisselles.
« Tu fais quoi ? » demanda-t-il, sa voix résonnant dans le hall vide comme un écho maladroit.
Elisabeth tourna légèrement la tête, sans vraiment le regarder. « Je regarde. »
Il posa le carton par terre avec un bruit sourd, le sol en bois craquant sous le poids. Puis, d’un geste familier mais hésitant, il passa un bras autour de ses épaules, tentant de combler l’espace invisible qui s’était creusé entre eux. Son corps était chaud contre le sien, une chaleur qui autrefois l’aurait réconfortée, mais qui maintenant lui semblait intrusive, comme une couverture trop lourde par une nuit d’été. « On va s’y faire. Promis. »
Elle ne répondit pas. Son esprit vagabondait ailleurs, vers les appels téléphoniques qui l’avaient hantée ces derniers jours. La veille au soir, juste avant de charger la voiture, sa mère avait pleuré au bout du fil, sa voix fragile traversant les kilomètres comme un fil ténu prêt à se rompre. « Con đi xa quá, con ơi. Mẹ sợ con buồn. » (Tu vas trop loin, ma fille. Maman a peur que tu sois triste.) Les mots en vietnamien, doux et poignants, avaient éveillé en Elisabeth un mélange de culpabilité et de nostalgie. Elle revoyait le visage ridé de sa mère, ses yeux noirs brillants de larmes retenues, ses mains fines serrant le combiné comme pour retenir sa fille unique. Elisabeth n’avait pas su quoi répondre. Les mots s’étaient coincés dans sa gorge, formant une boule douloureuse. Elle s’était contentée de murmurer « Mẹ đừng lo » (Ne t’inquiète pas, maman), mais sa voix avait tremblé, trahissant l’incertitude qui la rongeait. Comment rassurer quelqu’un quand on ne se rassure pas soi-même ? Sa mère, qui avait fui le Vietnam dans les années 70 pour une vie meilleure en Amérique, avait toujours prôné la stabilité, la famille proche. Et maintenant, Elisabeth s’éloignait, emportée par les ambitions de James, vers une ville inconnue où elle se sentait déjà comme une étrangère.
Le soir tomba tôt, comme toujours en octobre dans le Nord-Est, où les jours raccourcissaient comme pour mieux préparer l’hiver rigoureux. Le ciel vira au gris foncé, puis au noir profond, et les lumières des maisons voisines s’allumèrent une à une, formant un collier de perles artificielles dans la rue silencieuse. Ils commandèrent des pizzas par une application sur le téléphone de James – pepperoni pour lui, avec cette couche épaisse de fromage fondu qu’il adorait, et margherita avec basilic frais pour elle, un choix simple qui lui rappelait les dîners improvisés à Boston, quand la vie semblait encore légère. Le livreur, un jeune homme en scooter rouge, frappa à la porte vingt minutes plus tard, apportant avec lui une bouffée d’air froid et l’odeur réconfortante de pâte cuite et de sauce tomate.
Ils mangèrent assis par terre dans le salon, entourés de cartons encore fermés qui formaient un labyrinthe improvisé autour d’eux. La moquette beige, neuve et impersonnelle, grattait légèrement sous leurs paumes. La télévision était allumée sur une chaîne locale diffusant un match de football américain, les cris des commentateurs et le bruit des plaquages résonnant dans la pièce vide. James commentait les actions avec une fausse passion, imitant les accents des announcers pour arracher un sourire à Elisabeth. « Regarde ça, Liz ! Ce touchdown était incroyable ! » disait-il, gesticulant avec sa part de pizza. Elle hochait la tête de temps en temps, un geste mécanique, ses pensées ailleurs, voguant sur les vagues de leur mariage qui tanguait comme un bateau en pleine tempête.
À un moment, il posa sa part de pizza sur le carton d’une boîte vide, le fromage filant encore un peu sur le papier sulfurisé. Son visage se fit sérieux, les rides naissantes au coin de ses yeux se creusant sous la lumière crue de l’ampoule nue au plafond. « Liz… on devrait peut-être en parler. »
Elle leva les yeux de sa propre part, où elle arrachait distraitement un morceau de croûte. « De quoi ? »
« De nous. De ce qui ne va pas. »
Elle baissa les yeux sur sa croûte, la tournant entre ses doigts comme si elle pouvait y lire les réponses à leurs problèmes. La pizza avait refroidi, devenant caoutchouteuse, un symbole parfait de leur relation : autrefois chaude et appétissante, maintenant tiède et sans saveur. « Tu veux parler maintenant ? Ici ? Avec des cartons partout et une pizza froide ? »
« Pourquoi pas ? On est seuls. Personne pour nous interrompre. » Sa voix était basse, presque suppliante, comme s’il craignait que le silence ne devienne permanent.
Elle soupira, un long souffle qui semblait expulser tout l’air accumulé dans ses poumons depuis des mois. « James… je suis fatiguée. Vraiment fatiguée. » Fatiguée des disputes non dites, des sourires forcés, de cette vie qui glissait entre ses doigts comme du sable.
« Je sais. Moi aussi. Mais si on continue à faire semblant que tout va bien, on va finir par exploser. » Il se pencha en avant, ses coudes sur les genoux, son regard cherchant le sien avec une intensité qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps.
Elle releva la tête. Ses yeux étaient brillants, bordés d’un voile humide qui n’était pas encore des larmes – pas encore, mais proche, comme une pluie imminente. « Tu as choisi cet endroit. Tu as choisi le boulot, la maison, la ville. Sans me demander vraiment mon avis. »
Il accusa le coup, son visage se crispant comme s’il avait reçu une gifle invisible. « Je t’ai demandé. Tu as dit oui. »
« J’ai dit oui parce que tu avais l’air tellement heureux. Parce que refuser aurait signifié te priver de quelque chose que tu voulais depuis des mois. Mais ça ne veut pas dire que j’étais d’accord. » Sa voix montait légèrement, un filet de colère se frayant un chemin à travers la fatigue. Elle revoyait les soirées à Boston où il rentrait tard, excité par les appels de recruteurs, parlant de salaires à six chiffres et de vie suburbaine idyllique. Elle avait hoché la tête, souri, mais au fond, elle sentait déjà le vide s’installer.
Il passa une main dans ses cheveux blonds en bataille, un geste nerveux qu’il faisait toujours quand il était confronté à ses propres erreurs. « Merde, Liz… je pensais que c’était ce qu’on voulait tous les deux. Un nouveau départ. Moins de stress. Plus d’argent. Une vraie vie de couple. »
« Une vraie vie de couple, c’est pas juste un salaire plus élevé et une grande maison. C’est se parler. Se toucher. Se désirer encore. » Le mot “désirer” resta suspendu entre eux comme une accusation, lourd de sous-entendus. Il évoquait les nuits passionnées de leurs débuts, quand leurs corps se cherchaient avec urgence, et contrastait cruellement avec les étreintes récentes, mécaniques et distantes.
James déglutit, sa gorge se serrant visiblement. « Tu penses que je te désire plus ? »
« Je pense que tu me regardes comme si j’étais un problème à résoudre. Pas comme une femme. » Les mots sortirent plus durs qu’elle ne l’avait voulu, mais ils étaient vrais, écorchés vifs.
Il tendit la main vers elle, paume ouverte, un geste de paix fragile. Elle ne la prit pas, laissant ses doigts suspendus dans le vide.
« Je t’aime, Elisabeth. »
« Je sais. Mais l’amour ne suffit pas toujours. »
Un silence lourd s’installa, pesant comme un manteau de plomb. La télévision, oubliée, diffusait maintenant une pub pour une marque de voitures : un couple souriant roulait sur une route ensoleillée, cheveux au vent, riant aux éclats. L’image parfaite d’un bonheur fabriqué, un contraste ironique avec leur réalité. James attrapa la télécommande et éteignit le poste d’un clic sec, plongeant la pièce dans un silence plus profond encore.
« On va voir quelqu’un, d’accord ? Un thérapeute de couple. J’ai cherché avant de venir. Il y a une femme ici, le Dr Laurent. Elle a de très bonnes critiques. Spécialisée dans les couples en transition. » Sa voix était plus assurée maintenant, comme s’il saisissait une bouée de sauvetage.
Elisabeth le fixa longuement, cherchant dans ses yeux une trace de sincérité. « Tu as déjà pris rendez-vous ? »
« Pas encore. Mais je peux le faire demain. »
Elle hocha la tête, lentement, comme si le geste lui coûtait. « D’accord. »
Il parut soulagé, presque enfantin, un sourire timide éclairant son visage. « Merci. »
James sourit et s’approcha avec Elisabeth.« On essaie de se rappeler qu’il existe une vie en dehors du travail et des dîner insolites . » Marie eut un rire un peu hésitant. La soirée chez elle n’était visiblement pas oubliée. Depuis qu’ils étaient partis avant la fin du dîner, Elisabeth avait parfois repensé à leurs visages, à ces regards échangés autour de la table et à la manière dont la conversation avait progressivement glissé vers des propositions qu’elle n’avait jamais imaginé entendre de la bouche de personnes qu’elle connaissait depuis des mois.Claire sembla comprendre ce qui leur traversait l’esprit.« Je voulais vous dire que j’espère que vous ne vous êtes pas sentis obligés de vous justifier l’autre soir. On s’est peut-être un peu laissés emporter par la conversation. »« Ce n’est pas grave », répondit Elisabeth, même si elle cherchait encore la bonne manière de parler de cette soirée sans donner l’impression de juger qui que ce soit. « On a simplement été surpris. Ce n’
Le samedi matin, James entra dans la chambre avec deux tasses de café et cette expression faussement innocente qui, autrefois, annonçait presque toujours une mauvaise idée.« Avant que tu me dises que tu as du travail, que tu dois ranger l’appartement ou que tu préfères passer la journée en pyjama, j’aimerais te proposer quelque chose. »Elisabeth, encore enfouie sous la couette, entrouvrit un œil.« Tu as préparé un discours pour me convaincre de sortir de mon lit ? »« J’y ai consacré une bonne partie de la matinée. J’ai même envisagé de faire une présentation PowerPoint, mais je me suis dit que ça risquait de gâcher le romantisme de l’instant. »Elle eut un petit rire et se redressa pour récupérer sa tasse.« Je t’écoute, alors. »James s’assit au bord du lit, son café entre les mains. Il avait l’air sincèrement enthousiaste, ce qui lui faisait du bien à voir. Depuis quelques semaines, leurs sorties se résumaient surtout à des dîners chez les voisins, des rendez-vous dont ils parla
Le lendemain matin, James partit avant sept heures.Elisabeth resta quelques minutes dans le lit après son départ, les yeux fixés sur la lumière pâle qui filtrait entre les rideaux. Elle n'avait presque pas dormi. Son cerveau semblait avoir décidé que la nuit était le moment idéal pour lui rappeler toutes les choses qu'elle essayait de ne pas penser.À huit heures, elle était assise à son bureau.Le poème de Nguyễn Quang Thiều l'attendait toujours, accompagné d'un courriel de son client lui demandant si elle pouvait livrer une première version avant la fin de la semaine.Elle relut trois fois la même phrase.Puis elle ouvrit un autre onglet.Elle consulta ses courriels, répondit à Linh qui lui avait envoyé une photo de son déjeuner, regarda les nouvelles de Boston, puis revint à sa traduction.Au bout de vingt minutes, elle n'avait pas avancé d'une seule ligne.Elle se leva pour faire du café.La maison lui parut immense.À Boston, elle avait toujours vécu dans un appartement où le br
James rentra un peu après dix-huit heures trente.Elisabeth l'entendit chercher ses clés dans l'entrée, jurer à mi-voix, puis refermer la porte avec son pied. Elle était dans la cuisine depuis presque une heure, occupée à préparer le dîner. Le bouillon du phở mijotait doucement sur la plaque, et la vapeur avait embué une partie de la fenêtre au-dessus de l'évier.— Je suis rentré !— J'avais remarqué.— C'est froid comme accueil. Je peux repartir si tu préfères.Elle sourit malgré elle en l'entendant approcher. James apparut dans l'encadrement de la porte, sa sacoche encore sur l'épaule, sa cravate desserrée et les cheveux légèrement aplatis d'un côté. Il avait cette mine fatiguée qu'il prenait les jours où son travail lui avait demandé de faire semblant de trouver intelligentes des décisions qu'il jugeait absurdes.Il s'approcha d'elle pour l'embrasser.— Ça sent incroyablement bon.— Tu dis ça parce que tu as faim.— Je dis ça parce que j'ai passé ma journée à manger des sandwichs d
Ils marchèrent côte à côte dans les allées. Gabriel prenait parfois un article au hasard une boîte de tomates pelées, un paquet de riz basmati et le mettait dans son panier. Il parlait d’une voix calme, légère, comme s’ils étaient de vieux amis. « Vous savez, je trouve que cette ville a quelque chose de particulier. Les gens y sont polis, discrets… mais sous la surface, il y a une vraie soif de vivre. De sensations. Vous l’avez senti aussi, non ? » Elisabeth rougit. Elle fixait les étiquettes des sauces sans les voir. « Je… je ne sais pas. On vient d’arriver. » Il rit doucement. « Vous êtes trop modeste. Vous avez déjà vu plus de choses en quelques semaines que la plupart des habitants en dix ans. » Il s’arrêta près du rayon des épices, prit un flacon de curcuma, le regarda, puis le reposa. Son bras effleura le sien un contact bref, mais suffisant pour que sa peau picote. « Détendez-vous, Elisabeth. Ici, personne ne sait qui je suis vraiment. Pour eux, je suis juste un homme qui
Elle venait de s’arrêter devant les flacons de safran, hésitant entre la marque espagnole et la marque iranienne, quand une silhouette attira son attention dans son champ de vision périphérique. Un homme, à trois mètres d’elle, de dos. Grand, large d’épaules, vêtu d’un pull noir à col roulé qui épousait parfaitement sa musculature. Des cheveux noirs mi-longs, légèrement ébouriffés, comme s’il avait passé la main dedans quelques instants plus tôt.Son cœur cessa de battre une fraction de seconde.Elle connaissait cette silhouette. Elle l’avait vue ailleurs, dans un contexte totalement différent, dans la pénombre tamisée d’une maison où les règles habituelles ne s’appliquaient pas. Elle avait senti ce corps peser sur le sien, ces bras l’enlacer, ces mains explorer chaque parcelle de sa peau avec une lenteur méthodique et dévastatrice.Gabriel Voss.Il était là, dans ce supermarché banal, en train d’examiner un bocal de safran comme le ferait n’importe quel habitant de Rivemont un jeudi







