LOGINChapitre 2
Logan
La baie vitrée de mon bureau offre une vue panoramique sur Manhattan, et ce matin, la ville ressemble à un plateau de jeu que je m'apprête à conquérir. Les gratte-ciel percent la brume matinale, le fleuve Hudson scintille au loin, et j'écoute d'une oreille distraite le rapport que mon assistant, Marcus, débite d'une voix monocorde. Chiffres d'affaires, projections, acquisitions. Tout cela glisse sur ma conscience sans vraiment l'imprégner, parce que mon esprit est ailleurs, piégé dans les méandres d'un souvenir qui refuse de mourir.
— Les médias ont repris l'affaire Bennett, dit soudainement Marcus en posant sa tablette. Votre nom est mentionné dans plus de deux cents articles depuis hier soir. Le ton est hostile, monsieur.
Je tourne lentement la tête vers lui et lui adresse ce sourire qui ne fait que soulever le coin de mes lèvres sans jamais atteindre mes yeux.
— Hostile. Depuis quand est-ce que je me soucie de ce que les médias racontent sur moi ?
— Vous ne vous en souciez pas, monsieur. Je pensais simplement que vous voudriez être informé.
— Tu pensais mal. Le dossier Bennett, passe-le à l'équipe juridique. Qu'ils s'assurent que la procédure est inattaquable.
— Bien, monsieur.
La porte se referme et je me retrouve seul face à mon reflet. Un homme de trente-quatre ans, au visage anguleux, vêtu d'un costume trois pièces bleu nuit coupé sur mesure. Les cheveux noirs, les pommettes hautes, la mâchoire volontaire, les lèvres pleines mais presque toujours pincées en une expression de mépris poli. Je sais que ma beauté dérange, qu'elle suscite autant de désir que de haine, et j'ai appris à m'en servir comme d'une arme.
Mais derrière cette façade parfaite, il y a autre chose. Quelque chose qui, en ce moment même, me tord l'estomac d'une manière que je refuse d'analyser.
Edward Bennett. Je ne le connais pas personnellement, je ne l'ai jamais rencontré. Mais je connais son histoire, mieux que la plupart des gens, mieux que ces journalistes qui recrachent des communiqués sans les vérifier. Si j'ai poussé pour que l'audit soit mené, si j'ai insisté pour que les irrégularités soient transmises aux autorités, ce n'est pas par vertu, ni par intérêt financier. C'est pour une raison bien plus ancienne, bien plus personnelle.
Je m'approche de mon bureau en marbre noir et j'ouvre le tiroir que je ferme toujours à clé. Mes doigts trouvent une chemise en carton beige, usée aux coins. Je l'ouvre avec une lenteur cérémonieuse et j'en sors une photographie que je pose dans la lumière blanche du plafonnier.
Elle représente une femme d'une trentaine d'années, blonde, les yeux verts, un sourire lumineux aux lèvres. Elle porte une robe d'été bleu pâle et tient dans ses bras un petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux gris qui rit aux éclats. Le petit garçon, c'est moi. La femme, c'est ma mère, Eleanor Pierce, quelques semaines avant que tout ne bascule.
Elle était la personne la plus belle, la plus lumineuse que j'aie jamais connue. Elle lisait des poèmes de Keats le soir devant la cheminée, elle croyait que chaque être humain méritait une seconde chance. Mon père ne croyait en rien, sauf en l'argent et la domination. Il l'a brisée à petit feu, par des années de mépris silencieux, d'infidélités à peine cachées.
Puis il l'a détruite pour de bon. Un investissement frauduleux, un associé véreux, des preuves fabriquées, et ma mère s'est retrouvée accusée d'un crime qu'elle n'avait pas commis. Mon père a disparu avec les comptes en banque et une maîtresse, laissant derrière lui une femme en larmes, une réputation en ruine, et un fils de neuf ans qui regardait le monde s'écrouler.
Le nom de l'associé véreux qui avait fourni les preuves contre ma mère était Charles Bennett. Le père d'Edward Bennett. Le grand-père de Chloé Bennett.
La boucle se referme, vingt-cinq ans plus tard. Je n'ai jamais cru au destin, mais en regardant cette photographie, en repensant aux pleurs de ma mère quand les huissiers ont saisi notre maison, je me dis que l'univers a parfois un sens de l'ironie remarquable.
Je ne suis pas responsable de l'arrestation d'Edward Bennett. L'audit a simplement révélé ce qui était déjà là, les détournements, les comptes offshore, les fausses factures. Mais je serais un hypocrite si je prétendais n'avoir éprouvé aucune satisfaction. Une satisfaction froide, clinique, la confirmation que les dettes finissent par se payer.
Je range la photographie et me lève. Mes pensées dérivent vers la famille Bennett, vers la fille dont les photos ont envahi les journaux. Chloé, vingt-deux ou vingt-trois ans, des yeux verts, des cheveux blonds, mais avec quelque chose en plus, une flamme, une intensité qui crève l'écran.
Pieds nus sur le perron, le visage défait mais les poings serrés, elle regardait les policiers emmener son père avec une expression que j'ai reconnue immédiatement, parce que je l'ai portée moi-même. La haine. La rage pure, viscérale. Le besoin de vengeance qui devient une raison de vivre.
J'ai ressenti un pincement, presque de la sympathie, avant de me reprendre. La sympathie est un luxe que je ne peux pas me permettre, une faiblesse que mes ennemis exploiteraient. Et puis, que pourrais-je dire à cette fille ? Rien ne lui rendrait sa vie d'avant.
Alors je chasse Chloé Bennett de mon esprit et je retourne à mes dossiers. Les heures passent, et quand le soir tombe, je me surprends à jeter un dernier regard à la photographie de ma mère avant de quitter mon bureau.
— Dors en paix, Eleanor. La dette est payée.
Mais tandis que je monte dans ma voiture, tandis que les rues défilent derrière les vitres teintées, une pensée parasite s'accroche à moi. Le visage de Chloé Bennett, ses poings serrés, sa promesse silencieuse de vengeance.
Je sais reconnaître un ennemi quand j'en vois un. Cette fille a le regard d'une adversaire qui ne reculera devant rien. Je devrais m'en inquiéter, mais au lieu de cela, je souris dans l'obscurité de ma voiture.
Viens donc, Chloé Bennett. Le monde est un échiquier, et cela fait bien longtemps que je n'ai pas eu d'adversaire à ma mesure.
La voiture s'arrête devant mon immeuble. Je traverse le hall de marbre sans un regard, et dans l'ascenseur, je consulte mon téléphone. Une notification attire mon attention. Un article qu'un journaliste d'investigation vient de mettre en ligne, un article qui ne parle pas de l'affaire Bennett mais d'un autre scandale, beaucoup plus ancien, que quelqu'un s'apprête à exhumer.
Mon sang se glace. Cela fait vingt-cinq ans. Personne n'est censé savoir.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur mon appartement plongé dans la pénombre, et je reste immobile, le cœur battant à tout rompre, les yeux fixés sur l'écran.
Le passé ne meurt jamais vraiment. Il reste tapi dans l'ombre, prêt à bondir.
Et pour la première fois depuis des années, j'ai peur.
Chapitre 72LoganLa salle est pleine à craquer. Les journalistes se pressent derrière les cordons de sécurité, les caméras sont braquées sur l'estrade vide, et le brouhaha des conversations forme un fond sonore agressif. Je me tiens en coulisses, les poings serrés, le cœur battant à tout rompre. Pour la première fois de ma vie, je m'apprête à mettre mon cœur à nu devant le monde entier. Et je n'ai jamais été aussi sûr de moi.— Vous êtes prêt, monsieur Sterling ? demande mon attachée de presse, visiblement nerveuse.— Oui. Allons-y.Je monte sur l'estrade, les flashs crépitent, les questions fusent avant même que je n'ouvre la bouche. Je lève la main, et le silence se fait peu à peu.— Mesdames e
Chapitre 71ChloéLa vidéo est partout. Mon visage, mes gestes, mes mots déformés. Les chaînes d'info la diffusent en boucle, les réseaux sociaux s'enflamment, et mon nom est traîné dans la boue. "Manipulatrice", "ensorceleuse", "profiteuse". Les mots me frappent comme des pierres, mais je refuse de me cacher.Je sors dans la rue. Les passants me dévisagent. Certains chuchotent, d'autres me montrent du doigt. Une femme s'arrête devant moi, le regard mauvais.— C'est toi, la fille qui a ensorcelé Logan Sterling ?Je ne réponds pas. Je continue de marcher, la tête haute, même si mes jambes flageolent. Derrière moi, les insultes fusent.— Il paie tes robes avec l'argent de l'entreprise ?— Vendu des secrets, traîtresse ! 
Chapitre 70LoganJe reçois l'appel au moment où je sors de ma voiture. Chloé est en train de partir. Elle a rassemblé ses affaires, elle est humiliée, brisée par cette vidéo mensongère. Et moi, je ne suis pas là pour la défendre. La rage monte en moi, froide et violente.J'entre dans le hall de l'entreprise, et je la vois immédiatement. Elle se tient près de la sortie, un sac à la main, le visage pâle, les yeux rouges. Autour d'elle, des employés chuchotent, échangent des regards pleins de mépris. Certains sourient avec cruauté. L'un d'eux s'approche d'elle, lui barre presque le passage, et je l'entends murmurer :— Alors, on s'en va, la traîtresse ?Quelque chose en moi se brise. Je traverse le hall en quelques enjambées, mon cœur battant &agra
Chapitre 69ChloéMon téléphone n'arrête pas de vibrer. Les notifications s'accumulent, les messages défilent, et je reste figée, les yeux rivés sur l'écran. La vidéo est floue, truquée, mais le montage est habile, si habile que même moi, je doute une fraction de seconde. On me voit, de dos, remettant une enveloppe à un homme inconnu. La légende est pire que tout : "Chloé, la nouvelle protégée de Logan Sterling, vend des secrets d'entreprise."Je sens mon sang se glacer. Je n'ai jamais fait ça. Je n'ai jamais trahi Logan. Mais qui va me croire ?Je me lève, la tête qui tourne, et je me dirige vers les bureaux. Les regards se tournent vers moi, lourds, accusateurs. Les murmures enflent derrière mon passage. J'entends des mots, des phrases entières, et chaque syllabe me tran
Chapitre 68LoganLes mots de mon informateur résonnent encore dans ma tête, froids et précis comme une lame.— Victoria Sterling a été vue hier soir avec un homme. Un certain Morel. Vous savez qui c'est ?Je sais qui c'est. Morel, l'ancien bras droit de mon père, celui qui l'a trahi, ruiné, poussé vers la tombe. Un homme que j'ai juré de détruire, que je croyais disparu, caché quelque part à l'étranger. Et voilà que Victoria le rencontre en secret.— Tu es sûr ? je demande, la voix plus dure que je ne le voudrais.— Sûr. Ils se sont retrouvés dans un parking souterrain, puis dans un café discret. Elle lui a remis une enveloppe. Il lui a donné un dossier.— Quel dossier ?—
Chapitre 67VictoriaLa rage me consume. Elle brûle dans mes veines comme un acide, elle m'empêche de respirer, elle me rend folle. Folle de jalousie, folle de haine, folle de cette humiliation que Logan m'a infligée en choisissant cette fille, cette moins-que-rien, cette Chloé qui ne mérite même pas de prononcer son nom.Je tourne dans mon salon comme une lionne en cage, mes talons martelant le marbre, mes doigts crispés sur ma coupe de champagne vide. Les images de la soirée me reviennent en boucle : Logan qui la tient dans ses bras, Logan qui lui murmure des mots que je n'entends pas mais que je devine, Logan qui la regarde comme s'il ne m'avait jamais regardée. L'humiliation me serre la gorge. J'ai l'impression d'être éclipsée, réduite à une ombre, à une femme qu'il a jetée sans un regard.Je m'arrête devant la fenêtre, le front contre la vitre froide. La ville s'étend à mes pieds, scintillante et indifférente. Je respire fort, je ferme les yeux, et je me répète que je ne vais pas







