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Chapitre 4

last update publish date: 2026-07-22 18:38:45

Chapitre 4

Nysa

Le chemin de terre qui mène à la maison est creusé d'ornières que la dernière pluie a remplies d'une eau boueuse et glacée. Je les évite par habitude, mes chaussures usées connaissant chaque pierre, chaque racine qui affleure comme les aspérités d'une vie que je n'ai pas choisie. La maison apparaît derrière le rideau des saules, une bâtisse de pierre grise au toit d'ardoises moussues, et mon cœur se serre en pensant à l'homme qui attend à l'intérieur, prisonnier d'un corps et d'un passé qui ne lui appartiennent plus vraiment.

Je pousse la porte de bois qui proteste en grinçant, et l'odeur du feu de cheminée m'enveloppe aussitôt. Mon père est là, devant la fenêtre, sa silhouette amaigrie découpée par la lumière grise du crépuscule. Il ne s'est pas retourné en entendant la porte, il ne se retourne plus jamais. Son fauteuil roulant est orienté vers la montagne, ce massif sombre qui se dresse comme un juge silencieux. Je m'approche doucement et pose une main légère sur son épaule, l'os saillant sous le tissu de sa chemise, fragile comme une promesse qu'on aurait trop longtemps retenue.

— Je suis rentrée, papa.

Ma voix se veut douce, ce timbre que j'ai appris à moduler au fil des années pour ne jamais trahir ma propre douleur. Il ne répond pas. Son regard reste fixé sur les nuages bas qui s'accrochent aux cimes comme des lambeaux de coton sale. J'attends, chaque soir j'attends, en espérant qu'un mot s'échappe de ses lèvres pour m'expliquer, pour me consoler, pour me dire que tout cela n'est qu'un malentendu monstrueux. Mais le silence persiste, plus lourd que tous les mots qu'il ne prononce pas. Alors je retire ma main et je me dirige vers la cuisine pour préparer le dîner, le cœur prisonnier de questions qui n'ont jamais trouvé de réponses.

Le lendemain matin, le soleil est une lame froide qui troue à peine la brume. Je descends au village pour acheter du pain, le panier d'osier bringuebalant contre ma hanche, et mes pas résonnent sur les pavés inégaux de la place du marché. Quelques têtes se tournent sur mon passage, des conversations qui s'interrompent, des sourires qui s'effacent comme des bougies qu'on souffle. Je connais cette chorégraphie par cœur, ce ballet du mépris qui se danse chaque jour, et je baisse instinctivement la tête en espérant me fondre dans la grisaille du petit matin.

C'est alors que je la vois. Madame Bréval, une femme au visage ridé comme une pomme sèche, se tient devant l'étal du boulanger, les mains sur les hanches, le regard braqué sur moi avec une intensité qui me glace le sang. Elle fait un pas vers moi, puis un autre, et les gens autour s'écartent légèrement, comme si la scène qui se prépare était un spectacle dont ils ne veulent pas perdre une miette.

— Tiens, voilà la fille du criminel.

Sa voix est haute et claire, une voix faite pour porter, pour que chaque mot soit une pierre jetée dans la mare tranquille du marché. Le mot claque dans l'air glacé comme un coup de fouet. Criminel. Il vibre longtemps, se répercute contre les façades de pierre, ricoche dans les regards qui se braquent sur moi, des regards où je lis de la curiosité malsaine, de la pitié, de la satisfaction aussi, celle de voir quelqu'un d'autre souffrir pour oublier ses propres malheurs. Mes doigts se crispent sur l'anse du panier. La douleur est immédiate, une brûlure qui part du plexus et irradie dans tout mon corps, une gifle invisible qui me coupe le souffle.

— Votre père a ruiné le mien, continue-t-elle en s'avançant encore, son doigt noueux pointé vers moi comme une arme. Il nous a tout pris. Et vous, vous osez vous promener parmi nous comme si de rien n'était, avec vos airs de sainte nitouche ?

Chaque syllabe est une lame qui s'enfonce dans ma chair. Les larmes montent, brûlantes, mais je les ravale avec une force qui me surprend moi-même. Je ne leur donnerai pas ce plaisir, je ne leur offrirai pas le spectacle de ma détresse. Une adolescente ricane derrière sa main, un vieil homme hoche la tête avec une moue désapprobatrice, et la boulangère détourne les yeux, trop lâche pour intervenir.

— Je suis désolée, madame Bréval.

Ma voix est si faible qu'elle semble appartenir à une autre, une petite fille perdue dans un corps d'adulte. Je ne sais même pas de quoi je m'excuse, de sa douleur sans doute, de cette existence qu'elle me reproche, de cet air que je respire et qui, à ses yeux, est un vol. Je passe devant elle sans la regarder, les jambes tremblantes, le panier serré contre mon ventre comme un bouclier dérisoire. Derrière moi, sa voix crache encore des mots que je ne distingue plus, des mots qui se perdent dans le vent mais dont le poison a déjà fait son œuvre.

Je presse le pas et ce n'est qu'en tournant au coin de la ruelle que je m'arrête, le dos plaqué contre le mur glacé d'une grange. Une larme coule enfin, une seule, que j'essuie d'un geste rageur du revers de la manche. Combien de temps devrai-je payer pour des fautes que je n'ai jamais commises, pour un passé que je ne connais même pas, pour un père qui refuse de parler et qui me laisse affronter seule la meute ? Je ravale le sanglot qui menace. Ce soir, je préparerai une soupe pour mon père, je lui parlerai doucement comme tous les soirs. Et demain, je retournerai au dispensaire, je soignerai ceux qui me haïssent, en espérant contre toute raison que ma douceur finira par effacer le nom que je porte.

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