Mag-log inChapitre 4
Nysa
Le chemin de terre qui mène à la maison est creusé d'ornières que la dernière pluie a remplies d'une eau boueuse et glacée. Je les évite par habitude, mes chaussures usées connaissant chaque pierre, chaque racine qui affleure comme les aspérités d'une vie que je n'ai pas choisie. La maison apparaît derrière le rideau des saules, une bâtisse de pierre grise au toit d'ardoises moussues, et mon cœur se serre en pensant à l'homme qui attend à l'intérieur, prisonnier d'un corps et d'un passé qui ne lui appartiennent plus vraiment.
Je pousse la porte de bois qui proteste en grinçant, et l'odeur du feu de cheminée m'enveloppe aussitôt. Mon père est là, devant la fenêtre, sa silhouette amaigrie découpée par la lumière grise du crépuscule. Il ne s'est pas retourné en entendant la porte, il ne se retourne plus jamais. Son fauteuil roulant est orienté vers la montagne, ce massif sombre qui se dresse comme un juge silencieux. Je m'approche doucement et pose une main légère sur son épaule, l'os saillant sous le tissu de sa chemise, fragile comme une promesse qu'on aurait trop longtemps retenue.
— Je suis rentrée, papa.
Ma voix se veut douce, ce timbre que j'ai appris à moduler au fil des années pour ne jamais trahir ma propre douleur. Il ne répond pas. Son regard reste fixé sur les nuages bas qui s'accrochent aux cimes comme des lambeaux de coton sale. J'attends, chaque soir j'attends, en espérant qu'un mot s'échappe de ses lèvres pour m'expliquer, pour me consoler, pour me dire que tout cela n'est qu'un malentendu monstrueux. Mais le silence persiste, plus lourd que tous les mots qu'il ne prononce pas. Alors je retire ma main et je me dirige vers la cuisine pour préparer le dîner, le cœur prisonnier de questions qui n'ont jamais trouvé de réponses.
Le lendemain matin, le soleil est une lame froide qui troue à peine la brume. Je descends au village pour acheter du pain, le panier d'osier bringuebalant contre ma hanche, et mes pas résonnent sur les pavés inégaux de la place du marché. Quelques têtes se tournent sur mon passage, des conversations qui s'interrompent, des sourires qui s'effacent comme des bougies qu'on souffle. Je connais cette chorégraphie par cœur, ce ballet du mépris qui se danse chaque jour, et je baisse instinctivement la tête en espérant me fondre dans la grisaille du petit matin.
C'est alors que je la vois. Madame Bréval, une femme au visage ridé comme une pomme sèche, se tient devant l'étal du boulanger, les mains sur les hanches, le regard braqué sur moi avec une intensité qui me glace le sang. Elle fait un pas vers moi, puis un autre, et les gens autour s'écartent légèrement, comme si la scène qui se prépare était un spectacle dont ils ne veulent pas perdre une miette.
— Tiens, voilà la fille du criminel.
Sa voix est haute et claire, une voix faite pour porter, pour que chaque mot soit une pierre jetée dans la mare tranquille du marché. Le mot claque dans l'air glacé comme un coup de fouet. Criminel. Il vibre longtemps, se répercute contre les façades de pierre, ricoche dans les regards qui se braquent sur moi, des regards où je lis de la curiosité malsaine, de la pitié, de la satisfaction aussi, celle de voir quelqu'un d'autre souffrir pour oublier ses propres malheurs. Mes doigts se crispent sur l'anse du panier. La douleur est immédiate, une brûlure qui part du plexus et irradie dans tout mon corps, une gifle invisible qui me coupe le souffle.
— Votre père a ruiné le mien, continue-t-elle en s'avançant encore, son doigt noueux pointé vers moi comme une arme. Il nous a tout pris. Et vous, vous osez vous promener parmi nous comme si de rien n'était, avec vos airs de sainte nitouche ?
Chaque syllabe est une lame qui s'enfonce dans ma chair. Les larmes montent, brûlantes, mais je les ravale avec une force qui me surprend moi-même. Je ne leur donnerai pas ce plaisir, je ne leur offrirai pas le spectacle de ma détresse. Une adolescente ricane derrière sa main, un vieil homme hoche la tête avec une moue désapprobatrice, et la boulangère détourne les yeux, trop lâche pour intervenir.
— Je suis désolée, madame Bréval.
Ma voix est si faible qu'elle semble appartenir à une autre, une petite fille perdue dans un corps d'adulte. Je ne sais même pas de quoi je m'excuse, de sa douleur sans doute, de cette existence qu'elle me reproche, de cet air que je respire et qui, à ses yeux, est un vol. Je passe devant elle sans la regarder, les jambes tremblantes, le panier serré contre mon ventre comme un bouclier dérisoire. Derrière moi, sa voix crache encore des mots que je ne distingue plus, des mots qui se perdent dans le vent mais dont le poison a déjà fait son œuvre.
Je presse le pas et ce n'est qu'en tournant au coin de la ruelle que je m'arrête, le dos plaqué contre le mur glacé d'une grange. Une larme coule enfin, une seule, que j'essuie d'un geste rageur du revers de la manche. Combien de temps devrai-je payer pour des fautes que je n'ai jamais commises, pour un passé que je ne connais même pas, pour un père qui refuse de parler et qui me laisse affronter seule la meute ? Je ravale le sanglot qui menace. Ce soir, je préparerai une soupe pour mon père, je lui parlerai doucement comme tous les soirs. Et demain, je retournerai au dispensaire, je soignerai ceux qui me haïssent, en espérant contre toute raison que ma douceur finira par effacer le nom que je porte.
Chapitre 6NysaLa nuit est tombée depuis longtemps sur le dispensaire, une nuit sans lune, épaisse comme de l'encre, qui avale les contours de la vallée et ne laisse derrière elle qu'un silence oppressant troublé par le hululement lointain d'une chouette. Je suis seule dans la petite salle de soins, éclairée par une lampe jaunâtre qui projette des ombres mouvantes sur les murs de pierre, et devant moi, allongée sur le lit de fer, une petite fille lutte pour respirer. Elle s'appelle Manon, elle a sept ans, et ses yeux brillent de fièvre comme deux braises fragiles qui menacent de s'éteindre à chaque instant. Ses poumons sifflent, un bruit déchirant qui me serre le ventre, et ses petites mains crispées sur le drap sont bleuies par le manque d'oxygène.Sa mère l'a amenée en fin d'après-midi, affolée, les joues striées de larmes, et elle m'a suppliée de faire quelque chose, n'importe quoi, avec cette terreur brute des mères qui sentent la mort rôder autour de leur enfant. Le dispensaire
Chapitre 5AvenLa soirée est une fosse aux lions déguisée en gala de charité.Les lustres de cristal déversent une lumière dorée sur les robes de soie et les smokings noirs, une pluie d'éclats qui se brise sur les diamants et les coupes de champagne. Je me tiens près de la baie vitrée, un verre de whisky à la main dont je n'ai pas bu une goutte, et je contemple ce cirque avec un détachement clinique. Je suis venu par obligation, une de ces corvées mondaines auxquelles un homme de ma position ne peut se soustraire sans que les rumeurs ne s'enflamment. Depuis la dernière réunion du conseil, depuis ce regard échangé avec Simon Lemaire, je vois des ennemis partout, et ce soir, la trahison embaume littéralement la salle.C'est alors qu'elle apparaît.Elle traverse la foule comme une lame fend la soie, avec une aisance qui force l'admiration malgré moi. Elena Korvac. Un visage anguleux de madone byzantine, des yeux d'un vert si pâle qu'ils en paraissent translucides, des yeux de prédatrice
Chapitre 4NysaLe chemin de terre qui mène à la maison est creusé d'ornières que la dernière pluie a remplies d'une eau boueuse et glacée. Je les évite par habitude, mes chaussures usées connaissant chaque pierre, chaque racine qui affleure comme les aspérités d'une vie que je n'ai pas choisie. La maison apparaît derrière le rideau des saules, une bâtisse de pierre grise au toit d'ardoises moussues, et mon cœur se serre en pensant à l'homme qui attend à l'intérieur, prisonnier d'un corps et d'un passé qui ne lui appartiennent plus vraiment.Je pousse la porte de bois qui proteste en grinçant, et l'odeur du feu de cheminée m'enveloppe aussitôt. Mon père est là, devant la fenêtre, sa silhouette amaigrie découpée par la lumière grise du crépuscule. Il ne s'est pas retourné en entendant la porte, il ne se retourne plus jamais. Son fauteuil roulant est orienté vers la montagne, ce massif sombre qui se dresse comme un juge silencieux. Je m'approche doucement et pose une main légère sur son
Chapitre 3AvenLa lumière du plafonnier est une lame blanche qui découpe la table de réunion en deux clans. D'un côté, les fidèles, du moins ceux qui en portent encore le masque. De l'autre, les charognards, ces associés de longue date dont la loyauté se monnaie au même taux que les actions de l'entreprise. Aujourd'hui, le cours de leur fidélité est en baisse, je le sens. L'air est saturé d'une tension électrique, une odeur d'ozone et d'eau de Cologne trop capiteuse qui me donne la nausée. Je reste debout, au bout de la table, les deux mains à plat sur le bois froid. Je ne m'assois jamais en premier. C'est un détail, un de ces jeux de pouvoir subtils qui assoient une domination. Mes doigts sentent les micro-rayures du vernis, chaque aspérité infime. Je me concentre sur cette sensation pour contenir la fureur glacée qui commence à ramper dans ma nuque.— Les projections pour le marché asiatique sont en deçà de nos espérances, lance Marc Vasseur, mon directeur financier.Sa voix est un
Chapitre 2NysaLa pluie s'est arrêtée il y a une heure, mais le ciel reste un bleu meurtri, comme un œil au beurre noir qui n'en finit pas de guérir. L'odeur de la terre mouillée se mêle à celle, plus âcre, de l'antiseptique qui imprègne mes mains, mes vêtements, mes cheveux. C'est mon parfum, désormais. Celui d'une infirmière de campagne qui passe plus de nuits dans ce dispensaire branlant que dans son propre lit. Je pousse la lourde porte de bois, et le grincement des gonds est un cri familier. Le couloir est désert, éclairé par un tube au néon qui clignote par intermittence, projetant des ombres nerveuses sur les murs peints à la chaux. Mes pas sont lourds, mais je force mes épaules à rester droites. Dans ce village, la fatigue est un luxe qu'on ne me pardonne pas. Une femme comme moi, la fille de l'homme qui a ruiné une dizaine de familles, n'a pas le droit de flancher. Elle doit encaisser, sourire, et se taire.J'accroche ma veste usée au portemanteau, une vieille patère en fer
Chapitre 1AvenJe suis un homme que l'on ne regarde pas dans les yeux.C'est une vérité que j'ai imposée au monde, une loi silencieuse que même les plus puissants respectent sans que j'aie jamais eu besoin de la formuler à voix haute. Mes pas résonnent sur le marbre noir du hall, un battement régulier, métronome impérial qui scande mon avancée. Le bâtiment tout entier vibre à mon rythme. Les murs de verre fumé reflètent ma silhouette, une armure d'ombre et de lumière taillée dans un costume d'un gris presque bleu, si sombre qu'il en paraît plus profond que la nuit. Ma main gauche, négligemment glissée dans la poche de mon pantalon, effleure la tranche froide de mon téléphone, mais je ne le consulte pas. Je n'en ai pas besoin. L'information vient à moi, toujours.Sur mon passage, les portes de verre s'ouvrent avec un souffle respectueux. L'air climatisé charrie des effluves de cuir neuf, d'acier poli et de parfums hors de prix, un mélange stérile qui est devenu l'odeur même de mon exi







