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Chapitre 2

last update 게시일: 2026-07-22 22:43:48

Chapitre 2

Kyrel

La douleur est une vieille amante. Ce soir, elle danse le long de mes côtes, souvenir d'une lame qui a glissé sur l'os il y a longtemps. Je me tiens devant la baie vitrée de mon penthouse, un mur de verre qui donne sur la ville. Une tapisserie de lumières froides, de gyrophares muets. Je domine tout cela par nécessité. Un fauve regarde toujours d'en haut, là où les proies ne peuvent pas grimper.

Le whisky dans ma main ne refroidit rien. Rien n'éteint ce feu noir qui couve sous mes muscles, cette tension permanente. La pièce derrière moi est un tombeau de luxe. Canapés de cuir brut, table d'obsidienne, aucun tableau, aucune plante. Je ne supporte pas le désordre. Chaque objet est à sa place, chaque ombre calculée. Survivre pendant vingt-cinq ans avec une cible dans le dos transforme un homme en machine.

L'écran plasma diffuse les informations en sourdine. Le bandeau déroulant parle de moi. Toujours de moi. "Nouvelle tentative d'assassinat contre Kyrel Draxen". Le présentateur a cette voix émoussée qu'on prend pour la météo. Pour eux, je suis une abstraction. Le Monstre. J'ai appris à aimer ce nom. Il est plus efficace qu'une armée.

On a retrouvé le tireur de ce matin dans une ruelle, la nuque brisée. Je n'ai pas eu à donner l'ordre. Mes hommes savent ce que je tolère. L'attentat n'était pas le problème. Le problème, c'est l'amateurisme. Un tueur payé avec de la came bon marché, un fusil mal réglé. Une insulte. Mes véritables ennemis opèrent dans l'ombre totale. Ils m'observent depuis vingt-cinq ans. Ils attendent une erreur. Je n'en commets pas.

La porte s'ouvre sans qu'on frappe. Un seul homme a ce privilège. Silas. Mon ombre. Mon frère d'armes. Il avance avec ce silence fluide des prédateurs nés, habillé de noir, le regard brun pailleté d'or.

— Le rapport balistique est terminé. Rien que nous ne sachions déjà. Une arme volée, des munitions trafiquées. Un exécutant jetable.

Je prends une gorgée de whisky. Le liquide brûle ma gorge, seul feu que je m'autorise.

— Et le commanditaire ?

— Une petite organisation du quartier Est. Ils n'ont ni l'envergure ni la folie nécessaires. Ils ont été manipulés. Nous cherchons la main qui tirait les ficelles.

Je hoche la tête. Silas hésite. Un battement de cil infime, imperceptible pour quiconque, mais pas pour moi.

— Tu as autre chose.

— L'avocate. Celle que Galvano a contactée pour vous. Elle a refusé.

Mes doigts se figent sur le cristal. Lentement, je tourne la tête vers lui. Mon visage est un masque. Mais au fond de mes iris, une lueur s'allume que personne n'a vue depuis une éternité. La curiosité.

— Elle a refusé ?

Ma voix est un grondement de pierres qui s'entrechoquent.

— Elle a jeté l'argent à la figure de Galvano. Façon de parler. Elle l'a humilié devant ses hommes.

Je repose le verre. Un sourire étire mes lèvres, sans chaleur. Le sourire d'un collectionneur qui aperçoit une pièce rare. Une femme qui dit non au tout-puissant Galvano. Une avocate qui crache sur une fortune par éthique. Pure. Indomptable.

— Son nom.

— Naelys Voren.

Le nom roule dans l'air comme une mélodie étrangère. Naelys. Une déesse du jugement. Une vestale qui garde le feu sacré de la loi. Je le répète en silence, juste pour goûter sa forme.

— Montre-moi.

Silas approche, fait glisser ses doigts sur la tablette. Une photo apparaît. Une femme aux cheveux blonds relevés en chignon strict, un tailleur bleu marine qui épouse une taille que mes deux mains pourraient encercler. Des pommettes hautes, un menton qui défie le monde. Mais c'est le regard qui arrête le mien. Acier et ciel mêlés, il fixe l'objectif comme pour le pourfendre. Elle a peur. Ses doigts sont crispés sur son sac. Pourtant, son regard ne capitule pas. Il brûle d'une rage froide, contenue, explosive.

Je me souviens d'un regard similaire. Dans un miroir. Il y a très longtemps. Avant que le sang et les années ne le glacent. Avant que je ne devienne le Monstre. Cette femme est un fantôme de moi-même avant la chute. La fascination est immédiate. Un poing qui se serre dans ma poitrine. Pas de désir. Plus profond. Le besoin de posséder ce qu'elle représente. De la protéger ? De la briser pour voir si sa lumière résiste ? Les deux sentiments s'entrelacent, tissent une obsession naissante.

— Elle a dit qu'elle ne défendait pas les monstres, ajoute Silas en surveillant ma réaction.

Un rire sourd échappe à ma gorge. Un son rauque qui ressemble au grondement d'une bête. Elle ne défend pas les monstres. Il y a vingt-cinq ans, un jeune homme terrifié a crié la même chose. Un coupable parfait. Un monstre fabriqué.

— Très bien. Elle ne défend pas les monstres. Alors elle va apprendre ce qu'est un véritable monstre. Elle va creuser. Elle va chercher. Et cet homme, Silas, elle va vouloir le sauver.

Je saisis la photo, la glisse dans ma poche intérieure, contre mon cœur. Un geste que je n'avais plus fait depuis un quart de siècle. Silas me regarde, et pour la première fois depuis des années, je lis de l'inquiétude dans ses yeux.

— Tu es sûr ? Cette femme pourrait être une menace.

— C'est pour cela qu'elle m'intéresse.

Je retourne à la baie vitrée. La ville scintille, ignorante. Quelque part dans cette nuit, Naelys Voren ignore qu'elle vient d'entrer dans ma légende. Et que je ne laisserai personne, pas même elle, m'en arracher.

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