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CHAPITRE 14 – « À ce soir, mon cœur »

Author: Plumas
last update publish date: 2026-04-28 21:21:27

Yvana resta figée, la serpillière à la main, le regard fixé sur l’écran qui s’éteignait et se rallumait au rythme des notifications. Le message flottait là, accusateur, lumineux. Une bulle de trahison dans l’écran noir.

Elle aurait dû prendre le téléphone. L’ouvrir. Lire les autres messages. Voir les photos. S’imprégner de l’ampleur de la tromperie. Mais ses doigts ne bougeaient pas. Ses bras ne répondaient plus. Elle était là, paralysée, comme une biche dans les phares.

« À ce soir, mon cœur. »

À ce soir. Il ne lui avait pas dit où il allait ce soir. Il ne lui disait jamais où il allait. Il partait et il revenait, ou ne revenait pas, et elle n’avait plus le droit de poser de questions – pas depuis longtemps. Les questions étaient des faiblesses. Les doutes étaient des offenses. La dernière fois qu’elle avait osé demander « tu rentres à quelle heure ? », il lui avait répondu « je ne sais pas, cesse de me surveiller ». Elle n’avait pas surveillé. Elle avait espéré. C’était pire.

Elle se souvint soudain d’une autre époque. Les premiers mois de leur relation. Il lui envoyait des messages, lui aussi. « À ce soir, mon cœur. » « J’ai hâte de te voir. » « Tu me manques. » Il la couvrait de mots doux, de promesses, d’attention. Elle croyait que c’était de l’amour. C’était de la stratégie. Il l’avait courtisée comme on conquiert un territoire : méthodiquement, sans laisser de place à la fuite.

Son téléphone vibra à nouveau. Un second message. Même expéditeur.

« J’ai préparé ton plat préféré. »

Le plat préféré. Il avait un plat préféré chez l’autre. Chez elle, il mangeait ce qu’elle cuisinait sans jamais la remercier. Parfois, il laissait la moitié de son assiette, signe muet de désapprobation. Elle s’efforçait de faire mieux, de varier, de l’impressionner. Il ne remarquait jamais.

Elle imagina l’autre femme. Son visage qu’elle ne connaissait pas, ses gestes, sa cuisine. Était-elle plus belle ? Plus jeune ? Plus intéressante ? Sans doute. Sans doute était-elle tout ce qu’Yvana n’était plus : désirable, vivante, libre. Une pensée lui traversa l’esprit : cette femme avait des enfants de Gabriel. Des enfants qu’il voyait, qu’il embrassait, qu’il élevait. Tandis qu’elle, Yvana, n’aurait jamais d’enfants. Les « vitamines » avaient fait leur œuvre. Dix ans à détruire son corps. Dix ans à lui voler sa fertilité. Il ne lui avait même pas laissé le choix.

Ses mains tremblèrent. Elle lâcha la serpillière, qui tomba sur le carrelage avec un bruit mou. Le téléphone vibra encore, une fois, deux fois. Les messages s’accumulaient. Des mots doux, des projets, une vie ailleurs. Une vie sans elle.

Elle aurait dû pleurer. Mais les larmes ne vinrent pas. Il n’y avait plus de larmes. Il n’y avait que ce vide, cette fatigue, cette impression d’être déjà morte sans qu’on l’ait prévenue.

Elle prit le téléphone. Elle ne l’ouvrit pas. Elle le tint dans sa main, sentit sa chaleur, son poids. Et elle le reposa sur la table, exactement là où il était. Elle ne voulait pas qu’il sache qu’elle avait vu. Ne pas lui donner cette satisfaction.

Elle n’était pas encore prête à l’affronter. Elle n’était pas sûre de l’être un jour.

Ce qu’il ne savait pas, ce qu’elle ne lui dirait jamais, c’est qu’elle avait photographié l’écran – juste avant de reposer le téléphone. Une photo floue, prise à la hâte, qu’elle avait rangée dans un dossier protégé par un mot de passe. Une preuve. Pour plus tard. Pour quand elle aurait le courage.

Elle remit chaque chose à sa place. La serpillière, l’éponge, la tasse vide. Elle frotta la table, comme pour effacer toute trace de son geste. À treize heures, le téléphone sonna – un appel entrant. Elle n’y répondit pas. De toute façon, ce n’était jamais pour elle.

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