LOGIN— AdamLes coups de feu claquent au loin, trois, quatre, cinq, et je m'arrête, l'oreille tendue, la machette qui se lève, le corps qui se prépare, et je me dis que les coups de feu, ça veut dire des vivants, et les vivants, ça veut dire des ennuis, mais aussi des réponses, des réponses à des questions que je ne savais même pas que je me posais, des réponses à des questions que je n'osais pas formuler, des réponses à des questions qui me tenaient éveillé la nuit, des réponses à des questions qui me rongeaient le jour.Je cours vers le bruit, les jambes qui pompent, le souffle qui s'accélère, les pieds qui frappent le bitume, les yeux qui balaient, les oreilles qui écoutent, et je débouche sur une place, une fontaine cassée, des voitures renversées, des vitrines éventrées, des débris partout,
— Adam Il me saute dessus sans prévenir, un poids mort qui me tombe sur les épaules, un poids qui sent la mort et qui pèse plus que son corps, plus que son poids réel, plus que tout ce que j'aurais pu imaginer, plus que tout ce que j'aurais pu craindre, et je m'écrase au sol, la machette qui m'échappe, les mains qui se lèvent pour protéger mon visage, les avant-bras qui se croisent, les poings qui se serrent, et je sens ses doigts qui me griffent la joue, ses ongles qui s'enfoncent, sa peau qui se déchire, et je sens ses dents qui claquent à un centimètre de mon nez, à un millimètre, à rien du tout, et je sens son haleine, une haleine de pourriture, de viande avariée, de quelque chose qui n'est plus vivant, de quelque chose qui n'a jamais été vivant, de quelque chose qui n'aurait jamais dû exister, et je me dis que c'est ça, que c'est ça la mort, que c'est ça la vraie mort, celle qui mord, celle qui griffe, celle qui veut me dévorer. Je cherche la machette, mes doigts qui
— AdamLes coups de feu claquent au loin, trois, quatre, cinq, et je m'arrête net, le corps figé dans une immobilité de pierre, l'oreille tendue vers l'écho qui roule entre les façades éventrées comme une promesse ou une menace, la machette qui se lève lentement dans l'air chargé de poussière et de cendres, le corps tout entier qui se prépare, qui se ramasse sur lui-même comme un ressort, qui se tend vers ce bruit avec une avidité que je ne me connaissais plus, et je me dis que les coups de feu, ça veut dire des vivants, ça veut dire des gens qui respirent encore, qui se battent encore, qui refusent encore de crever dans ce monde qui n'en finit plus de mourir, et les vivants, ça veut dire des ennuis, ça veut dire des trahisons possibles, des couteaux dans le dos, des sourires qui cachent des lames, mais aussi des réponses, des réponses à des questions que je ne savais même pas que je me posais, des réponses à des questions que je n'osais pas formuler tout haut de peur de passer pour u
— Adam Il me saute dessus sans prévenir, un poids mort qui me tombe sur les épaules, un poids qui sent la mort et qui pèse plus que son corps, plus que son poids réel, plus que tout ce que j'aurais pu imaginer, plus que tout ce que j'aurais pu craindre, et je m'écrase au sol, la machette qui m'échappe, les mains qui se lèvent pour protéger mon visage, les avant-bras qui se croisent, les poings qui se serrent, et je sens ses doigts qui me griffent la joue, ses ongles qui s'enfoncent, sa peau qui se déchire, et je sens ses dents qui claquent à un centimètre de mon nez, à un millimètre, à rien du tout, et je sens son haleine, une haleine de pourriture, de viande avariée, de quelque chose qui n'est plus vivant, de quelque chose qui n'a jamais été vivant, de quelque chose qui n'aurait jamais dû exister, et je me dis que c'est ça, que c'est ça la mort, que c'est ça la vraie mort, celle qui mord, celle qui griffe, celle qui veut me dévorer. Je cherche la machette, mes doigts qui raclent le
Je pose quelques pièces sur la nappe pour le thé, un geste d'hôtesse, la maison paie, c'est ma maison, et je passe devant elle vers la porte des colonnes torses ; elle ne dit rien ; elle est restée droite près de sa chaise, ses gants dans une main, et je ne me retourne pas, je ne me retourne pas, les quatorze règles de cette guerre, j'en connais une par cœur maintenant : on ne se retourne jamais devant l'ennemi qui vous a invitéeDehors, il fait le gris fin d'un jeudi d'octobre, l'air sent le poisson et la pluie, les mouettes crient sur les toits de la ville basse, et je marche longtemps sans but, mes mains dans mes poches, en repassant la scène mot par mot, ligne par ligne, geste par geste, en la déposant dans le registre, pièce par pièce : une convocation, un thé sucré de renseignements, des larmes d'école, trois lames dont une seule m'est entrée, il est triste depuis des mois, et un sourire de vingt-six ans qui a cru gagner ; elle n'a rien gagné du tout, elle a juste montré son vis
Elle cligne, déstabilisée une demi-seconde, l'actrice qui perd son fil, puis elle rassemble son visage, elle pose ses mains à plat sur la nappe, et elle dit, très bas, avec une fragilité parfaitement dosée— Je l'aime, oui ; je ne l'ai pas cherché, madame, il faut que vous le sachiez, je ne l'ai jamais rien cherché, c'est lui qui est venu, c'est toujours lui qui vient, que voulez-vous que je fasse, on ne renvoie pas un homme comme ça, personne ne renvoie un homme comme ça, vous le savez mieux que personneLa phrase est parfaite ; elle est même double, c'est ça sa beauté : d'un côté une soumission, une agnelle, j'ai subi, j'ai subi ; de l'autre une lame, tout à fait à plat, personne ne renvoie un homme comme ça, sous-entendu, vous, madame, vous ne l'avez pas retenu ; le poignet fragile, le poignet qui tremble, et la lame qui passe en dessous, discrète, rasante ; je reconnais la technique, ma mère la pratiquait avec ma tante, la faiblesse affichée est la plus vieille forme de domination







