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CHAPITRE 4 — LE DÎNER

مؤلف: L'invincible
last update تاريخ النشر: 2026-10-19 17:34:13

Je regarde Enzo couper le poisson ; la lame glisse sans bruit, il porte le morceau à ses lèvres, il mâche lentement, très lentement, et pendant ces trois secondes je vieillis d'un an ; il pose sa fourchette ; il pose son couteau, à plat, croisés presque, et je connais déjà la suite parce que je la connais par cœur depuis qu'Isabella existe .

— C'est bon, dit-il, d'une voix forte, une voix de table, il n'y a pas de mal ; mais tu sais, Maya, mon amour, Isabella fait un turbot, ça, un turbot...

Il s'arrête, il sourit à ses convives, un sourire d'homme qui donne un spectacle et qui attend les rires comme on attend des applaudissements ; il tourne vers moi ce visage décontracté, ouvert, aimable, le visage qu'il réserve aux groupes d'hommes, et il ajoute, en me tapotant la main à plat sur la nappe, ce petit tapotement-là, ce geste de patron qui console un employé .

— Elle me le fait avec une sauce à l'estragon, tu devrais lui demander la recette, non, je plaisante, tu ne peux pas lui demander, évidemment .

Un rire parcourt la table, un rire de chien qui remue la queue, mécanique, terrorisé ; Matteo regarde son assiette ; le vieux Salerni boit une gorgée de trop ; et moi je souris

Je souris .

Je ne sais pas très bien comment ce muscle de mon visage travaille encore, mais il travaille, il remonte mes commissures une par une, il étire mes lèvres sur mes dents, et je dis, d'une voix qui sort de nulle part, propre, lisse, calmée

— C'est vrai qu'elle cuisine bien, tout le monde le dit .

Le silence se dépose sur la table comme une neige sale ; Enzo hausse les sourcils, un peu déçu de si peu de résistance, il voulait un jeu, il voulait que je bronche, et mon acquiescement lui coupe l'herbe sous les pieds ; il reprend son poisson, il mâche, et les conversations reprennent en cascade, bruyantes, trop bruyantes, des conversations qui couvrent un éclat de verre dans un tapis .

Le nom d'Isabella circule sous les conversations comme une anguille sous les pierres ; personne ne le prononce devant moi, personne n'ose, mais il affleure, je le vois aux paupières des hommes quand le sujet frôle les soirées, les fêtes, les dîners qui n'en sont pas ; Matteo lui-même, qui a quatre filles et quelque chose qui ressemble encore à une conscience, regarde son assiette quand le mot passe en italien au bout de la table, un mot de sept lettres qui traverse les vapeurs du poisson comme une guêpe au-dessus d'un lait ; les frères Albanese rient trop vite à ce mot-là, un rire de garde qui a reconnu un bruit dans la nuit

Je coupe mon agneau ; la lame glisse dans la viande rose, le jus s'étale sur la porcelaine en une flaque sombre qui ressemble à une carte, un paysage, une mer fermée, et je pense que les femmes de cette table et moi, nous sommes toutes des assiettes : on nous remplit, on nous présente, on nous vide, on nous relave, et personne ne demande jamais à la porcelaine si elle a mal .

Le vieux Salerni me parle de ses petites-filles, deux petites filles, dit-il, qui dessinent des chevaux sur tous les murs de sa villa ; il me raconte ça pour me tenir compagnie, je le sais, les hommes qui ont eu des filles savent reconnaître une femme qui a besoin d'un sujet qui ne fasse pas mal, et je le remercie de sa gentillesse terne avec un sourire qui ne coûte rien ; ses petites-filles dessinent des chevaux, les miens, si j'en avais, dessineraient autre chose, des portes ouvertes peut-être, des grilles qu'on franchit .

Je me souviens du premier dîner que j'ai donné dans cette maison, il y a deux ans, vingt-quatre couverts, un turbot déjà, et lui qui levait son verre en annonçant ma venue comme on annonce une victoire ; il tenait ma main sous la table, sa paume chaude contre la mienne, il serrait fort à chaque éclat de rire de ses convives, et moi je me disais, toute neuve, toute sotte : voilà un homme qui est fier de moi ; la main est partie, elle revient seulement pour les salons, pour les parrains, pour les sceaux ; la main a un horaire, comme les employés

Le sommelier remplit mon verre à nouveau sans que je demande ; le rouge me monte doucement aux joues, une chaleur qui ne me va pas, je le sens, je ne le chasse pas ; boire à table, pour une femme de cette maison, est une permission qui s'accorde toute seule quand l'alternative est de crier ; je bois, je mâche, je souris, et derrière tout ça, sous tout ça, comme l'eau sous la glace d'un lac en janvier, le registre tourne ses pages, il note, il empile, il attend

Rosa passe derrière moi pour desservir les assiettes de poisson ; sa main effleure mon épaule, à peine, un doigt de plus que le service ne l'exige, et ce doigt-là me fait plus d'effet que tout le vin ; c'est ça qui me retient debout, je crois, les mains gentilles, les petites fidélités sans langage, la gouvernante qui meurt d'envie de dire et qui se tait, le vieux Salerni et ses chevaux dessinés, tout ce qui reste humain dans une maison qui ne l'est plus

Le dessert arrive, babas au rhum, une recette de Rosa ; Enzo goûte, hoche la tête sans commentaire, un hochement de chef qui valide une marchandise ; pas de comparaison cette fois, Isabella n'a pas de baba à son répertoire, il n'a personne à qui le comparer, et cette absence de remarque me traverse comme un coup de vent tiède, une vague paix de trois secondes .

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