LOGINÈve
Mon sang ne fait qu'un tour. Il a enquêté. Il a fouillé ma vie, mes secrets les plus enfouis. La rage monte, brûlante.
-Vous n'avez pas le droit.
-J'ai le droit de tout pour sauver ma fille.
-Même de détruire une innocente ?
Il marque un temps. Quelque chose passe dans son regard, une fissure. Mais il se reprend.
-Je ne veux pas vous détruire. Je veux que vous l'aidiez. Une fois. Une seule fois. Et après, je vous rendrai votre liberté, je vous donnerai tout ce que vous voudrez. De l'argent, une maison, une vie nouvelle. Tout.
-Et si je refuse ?
Il me regarde. Vraiment. Et dans ses yeux, je vois l'abîme. Je vois un homme qui a déjà perdu pied, qui glisse vers quelque chose d'irréparable.
-Alors vous resterez ici jusqu'à accepter. Je ne peux pas vous forcer à utiliser votre don, je le sais. Mais je peux vous forcer à regarder ma fille mourir. Je peux vous l'amener, ici, dans cette pièce, et vous pourrez la voir s'éteindre jour après jour. Et vous saurez que vous auriez pu l'arrêter.
Le souffle me manque. C'est monstrueux. C'est d'une cruauté absolue. Et pourtant... pourtant je vois que ce n'est pas une menace. C'est la vérité. Il est prêt à tout. À se damner, à damner le monde entier, pour elle.
-Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je devrais payer pour votre fille ?
-Parce que vous pouvez. Parce que vous avez ce pouvoir. Parce que moi, je n'ai rien. Je n'ai que de l'argent, des hommes, de la violence. Rien de tout ça ne peut la sauver. Alors je viens à vous. Je vous supplie.
Il dit ça, et soudain, il tombe à genoux. Lui, l'homme puissant, le chef, le patron. Il s'effondre devant moi, les mains sur les cuisses, la tête baissée. Et quand il relève les yeux, ils sont brillants.
-Je vous en supplie. Sauvez ma petite fille.
Je le regarde, et je sens tout vaciller. La colère est toujours là, brûlante, légitime. Mais sous elle, quelque chose d'autre émerge. La douleur de cet homme, si immense, si dévorante, elle est réelle. Elle est sincère. Et la petite fille qui se meurt... elle n'a rien demandé, elle.
Je ferme les yeux. Ma grand-mère. "Ne laisse personne te forcer."
Mais si je choisis ? Si je choisis moi-même ?
-Je veux la voir, dis-je d'une voix que je ne reconnais pas. Je veux voir votre fille.
Salvatore
Je la fais attendre deux jours. Pas par cruauté. Parce qu'Isabella est trop faible pour être déplacée, et parce que je veux que la décision d'Ève soit réfléchie. Je veux qu'elle voie, qu'elle comprenne.
Pendant ces deux jours, je viens la voir. Chaque fois, je reste sur le seuil, je la regarde. Elle me défie du regard, mais elle ne crache plus d'insultes. Elle observe. Elle apprend. Elle m'observe, moi, comme si elle cherchait quelque chose.
Le soir du deuxième jour, je lui apporte moi-même son plateau. Je le pose à terre, comme Vito, et je reste debout.
-Demain, dis-je. Demain, je vous emmène auprès d'elle.
Elle lève la tête. Ses yeux sont verts, exactement comme dans le rêve d'Isabella. Des yeux d'herbe après la pluie.
-Est-ce qu'elle sait pour moi ?
-Non. Elle ne sait rien. Elle sait juste qu'elle est malade.
-Est-ce qu'elle a peur ?
Je sens ma gorge se serrer.
-Oui. Elle a peur. Elle est courageuse, mais elle a peur. Elle est si petite.
Ève reste silencieuse un long moment. Puis elle dit :
-Je ne promets rien. Je ne sais même pas si je peux le faire volontairement. Ça m'est toujours arrivé sans que je le décide. Comme un réflexe.
-Je sais.
-Et il y a un prix. Ma grand-mère disait que chaque guérison prend un peu de ma vie.
Je la regarde. Je mesure ses mots. Un peu de sa vie. Contre toute la vie d'Isabella. Je devrais avoir honte de ce que je pense, mais je ne l'ai pas.
-Je sais aussi.
Alors elle rit. Un rire amer, sans joie.
-Bien sûr que vous savez. Et ça ne change rien, n'est-ce pas ?
-Non, dis-je doucement. Rien ne changera jamais ça. Je sacrifierais le monde entier pour elle. Même vous. Même moi.
Elle me regarde longtemps. Et pour la première fois, je vois autre chose que de la haine dans ses yeux. De la compréhension, peut-être. Ou de la pitié. Je ne sais pas. Je ne sais plus rien.
Ève
Il est parti. Je suis seule dans ma cage, et je pleure. Je pleure sur moi, sur elle, sur ce monde de fous où une fille est enlevée pour sauver une autre fille. Je pleure sur cet homme, ce Salvatore, qui m'a volée, enfermée, et qui pourtant me brise le cœur avec son amour dévastateur.
Demain, je verrai Isabella.
Demain, je déciderai.
Et quoi que je décide, rien ne sera plus comme avant.
Les mots sortent tout seuls. Sans que je les aie cherchés. Sans que je les aie voulus. Ils sont là, dans l'air, suspendus, fragiles, terrifiants.Je t'aime.Je n'ai pas dit ça depuis des années. Pas depuis la mort de ma femme. Pas depuis que j'ai fermé mon cœur, muré mes sentiments, enterré tout ce qui pouvait me rendre faible, vulnérable, humain.Mais elle a ouvert la brèche. Elle a fait tomber les murs. Elle a allumé une lumière dans l'obscurité.Et maintenant, je suis là, à côté d'elle, à lui dire "je t'aime" pendant qu'elle dort, parce que je n'ose pas le dire quand elle est éveillée. Parce que j'ai peur. Parce que je ne sais pas ce qu'elle répondrait. Parce que je ne suis pas sûr de vouloir savoir.Elle bouge. Elle se tourne sur le côté. Sa main glisse de la mienne. Je
Je pose mon gobelet sur la table de nuit. Je regarde mes mains. Mes mains qui ont guéri, qui ont sauvé, qui ont aimé. Mes mains qui commencent à comprendre ce qu'elles sont, ce qu'elles peuvent faire, ce qu'elles doivent protéger.· C'est à cause des livres, dis-je. De tout ce que j'ai lu. Ça m'a aidée à comprendre d'où venait mon don. Comment il fonctionnait. Ce que je pouvais faire pour le contrôler. · Tu as trouvé des réponses ? · Des pistes. Des histoires. Des témoignages. Rien de certain. Mais assez pour savoir que je ne suis pas seule. Que d'autres ont vécu ça. Que d'autres ont appris à maîtriser leur lumière. · Et toi, tu vas y arriver ? · Je ne sais pas. Mais je vais essayer. Pour Isabella. Pour moi. Pour tous ceux que j'aime.Il hoche la tête. Il ne dit rien. Il me regarde. Il y a de l'admiration dans ses yeux. Du respect. Quelque chose de plus profond aussi, quelque chose qu'il n'ose pas nommer.Isabella bouge. Elle ou
Elle ferme les yeux. Elle s'endort. Son visage est apaisé, serein, presque heureux.Je retire mes mains. La fatigue me frappe. Moins fort que la dernière fois. Mais assez pour que mes jambes tremblent, que ma tête tourne, que mon cœur batte trop vite.Salvatore me rattrape. Il me tient. Ses bras sont forts, chauds, rassurants.· Assieds-toi, dit-il. Repose-toi.· Je vais bien.· Tu ne vas pas bien. Tu es pâle. Tu trembles.· C'est normal. J'ai donné un peu de ma lumière.· Tu as dit que tu ne donnerais pas tout.· J'ai donné juste assez. Pas trop. Je ne vais pas mourir. Pas aujourd'hui.Il m'aide à m'asseoir sur la chaise près du lit. Il s'assoit à côté de moi. Il prend ma main. Il la serre.· Merci, dit-il. Merci d'être venue. Merci de ne pas avoir hésité.
ÈveLe téléphone sonne au milieu de la nuit.Je suis dans ma chambre, allongée sur le lit, à moitié endormie. Les jours qui ont suivi la guérison ont été calmes. Trop calmes. Une accalmie avant la tempête. Je le sentais. Je le savais. Mais je ne pouvais pas prévoir quand ni comment.Le téléphone sonne. Je décroche.· Ève, c'est Salvatore. Sa voix est étranglée, paniquée. Viens. Tout de suite. Isabella... elle a fait une crise. Les médecins ne comprennent pas. Ils disent que la maladie est partie, mais quelque chose ne va pas. Elle a de la fièvre. Elle ne répond plus. Viens, je t'en supplie.Je ne réfléchis pas. Je me lève. Je m'habille. Je sors de ma chambre. Silvia est déjà dans le couloir, un manteau sur les épaules, les clés de la vo
Je reste silencieuse. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi penser. Salvatore qui change. Salvatore qui n'est plus celui qu'il était. Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que je l'ai vraiment changé ?· Avant, dit Vito, si quelqu'un avait fait ce que vous avez fait, il serait mort. Pas de procès, pas de discussion, pas de pitié. Juste une balle dans la tête et on n'en parle plus. · Ce que j'ai fait ? je demande, perplexe. J'ai sauvé sa fille ! · Vous avez désobéi. Vous avez agi sans son accord. Vous avez pris un risque. Vous avez failli mourir. Et si vous étiez morte, Isabella serait peut-être morte aussi. Parce que vous étiez son seul espoir. · Mais je ne suis pas morte. · Vous auriez pu. Et ça, c'est inacceptable pour lui. Pas parce que vous êtes un outil. Parce que vous êtes vous. Parce que vous comptez. Parce que vous êtes devenue importante.Je sens mes yeux s'embuer. Des larmes. Encore. Je pleure tout le temps, ces derniers tem
Je devrais partir. Je devrais retourner dans ma chambre, dormir, oublier. Mais je ne peux pas. Mes jambes ne répondent pas. Mon corps ne répond pas. Je suis cloué là, sur ce lit, à côté d'elle, à la regarder.Sa bouche est entrouverte. Ses lèvres sont sèches, un peu craquelées. J'ai envie de les toucher. J'ai envie de les embrasser. J'ai envie de sentir sa peau, sa chaleur, sa vie.Je recule ma main. Je me lève. Je fais deux pas en arrière.· Non, dis-je tout haut. Non. Pas ça. Pas maintenant. Pas elle.Je sors de la chambre. Je marche dans le couloir. Les gardes s'écartent. Ils me regardent. Ils voient mon visage, mes yeux, mes mains qui tremblent. Ils ne disent rien. Ils ne demandent rien. Ils ont peur.Moi aussi, j'ai peur.Peur d'aimer.Peur d'être aimé.Peur de ce qui va arriver.
Je reste seule avec la photo. Je la regarde longtemps. Cette petite fille blonde, ces mains pleines de pissenlits, ce sourire qui ne demande rien, qui ne sait pas qu'elle est en train de mourir.Et si je pouvais vraiment l'aider ?La question arrive sans que je l'aie c
Le soleil passe par la fenêtre, traverse la chambre, nous enveloppe de sa lumière orangée. Il dore ses cheveux, éclaire ses épaules, dessine des ombres sur le parquet. On pourrait croire à une scène de paix, de douceur, de quelque chos
ÈveLes jours passent. Je les compte, au début. Cinq, six, sept. Puis j'arrête. À quoi bon compter les jours quand ils se ressemblent tous, quand aucun ne mène nulle part, quand le temps n'a plus de sens ?La routine s'installe. Elle e
Un silence. Je l'imagine, de l'autre côté du fil, en train de réfléchir, de peser les mots, de choisir ceux qui ne me mettront pas en colère.— Monsieur Romano, je ne sais pas de quel traitement vous parlez, mais je dois vous rappeler q







