LOGINÈve
Des bruits de pas. Une clé dans la serrure. La porte s'ouvre.
L'homme qui entre est vieux, le visage marqué par des années difficiles, mais ses yeux sont doux. Pas comme ceux des autres. Il porte un plateau.
-Mangez, dit-il simplement. Il pose le plateau à terre, hors de ma portée, puis le pousse vers moi du bout du pied avant de reculer.
-Je veux savoir où je suis, je crache. Je veux savoir qui m'a enlevée et pourquoi.
Il secoue la tête, une lueur de regret dans le regard.
-Mangez. Vous aurez besoin de forces.
Il sort. La clé tourne dans la serrure. Je reste là, à fixer le plateau. De la soupe, du pain, de l'eau. Mes mains tremblent quand j'attrape le bol. Je déteste leur obéir, même pour ça. Mais mon corps a besoin de vivre, alors je mange.
Salvatore
Je suis dans la maison, à l'étage, et je regarde par la fenêtre la dépendance au bout du chemin. C'est une vieille grange que j'ai fait aménager à la hâte. Solide, isolée, impossible de s'en échapper. Vito m'a dit qu'elle s'était débattue comme une lionne. Qu'elle avait envoyé deux de mes hommes au tapis avant qu'ils réussissent à la maîtriser.
Je devrais être content. Je l'ai. La fille au miracle. La seule chance d'Isabella. Alors pourquoi cette boule au fond de mon ventre ?
-Patron. Vito est derrière moi, discret comme toujours. Isabella a demandé après vous. Elle voudrait vous voir.
Mon cœur se serre. Je hoche la tête et je pars, laissant la grange dans mon dos.
La chambre d'Isabella est à l'autre bout de la propriété, dans la grande maison, celle où j'ai toujours vécu. C'est une pièce claire, avec des murs roses et des peluches partout. Ma fille est dans son lit, si pâle, si frêle. Ses cheveux, qu'elle avait si longs et si beaux, commencent à tomber par poignées à cause des traitements.
-Papà, murmure-t-elle quand elle me voit entrer.
Je m'assieds près d'elle, je prends sa main si fine que j'ai peur de la briser.
-Piccola, je suis là. Je suis toujours là.
-Papà, j'ai fait un rêve bizarre. Je rêvais qu'il y avait une fée, une fée qui venait me guérir. Elle avait des yeux verts, comme de l'herbe après la pluie. Et elle me prenait la main, et tout devenait chaud, et je n'avais plus mal.
Mes doigts se crispent sur les siens. Des yeux verts. Je ne sais même pas de quelle couleur sont les yeux de la fille enfermée dans la grange. Je n'ai pas pris la peine de le demander.
-C'est un beau rêve, ma chérie.
-Tu crois que les fées existent, Papà ?
Je regarde son visage creusé par la maladie, ses yeux immenses qui cherchent une réponse, un espoir. Et je mens.
-Oui. Je crois que oui.
Ève
Le deuxième jour, on m'a détachée. Plus de chaînes. La porte reste fermée à clé, mais je peux marcher, m'étirer, utiliser le seau sans avoir à le faire devant eux. Une concession. Un calcul. Ils veulent que je sois docile.
Le vieux qui m'apporte à manger s'appelle Vito. Il parle peu, mais je sens qu'il n'est pas comme les autres. Un jour, je lui demande :
-Pourquoi moi ? Qu'est-ce que je suis censée avoir fait ?
Il me regarde longuement, et pour la première fois, je vois une hésitation dans ses yeux.
-C'est pas ce que vous avez fait. C'est ce que vous êtes. Ce qu'on dit que vous êtes.
Je sens le sang se glacer dans mes veines. Ils savent. Ils savent pour le don.
-Je ne suis rien, je mens. Je ne sais pas de quoi vous parlez.
-Bien sûr que non, dit-il doucement. Mais ça ne change rien. Le patron a besoin de vous. Sa fille va mourir.
Sa fille. Une fille. Comme moi, comme j'aurais pu être. Pendant une seconde, quelque chose vacille en moi. Une mère ? Non, il a dit "patron". Un homme. Un père.
-Et il croit que je peux la sauver ?
-Il le sait.
-C'est un fou.
-Non. C'est un père désespéré. C'est pire.
Il sort. Je reste là, le cœur battant. Un père désespéré. Est-ce que ça excuse d'enlever une femme, de l'enfermer comme un animal ? Non. Mille fois non. Et pourtant...
Le troisième jour, la porte s'ouvre sur un autre homme. Je le reconnais tout de suite. C'est lui. Le chef. Le patron. Il est grand, massif, habillé avec une élégance sombre. Son visage est dur, taillé à la serpe, mais ses yeux... ses yeux sont deux puits de douleur. Une douleur si profonde, si brute, que malgré moi, je recule d'un pas.
Il reste sur le seuil. Il me regarde. Je le regarde. Le silence s'étire comme un fil prêt à casser.
-Vous êtes Ève, finit-il par dire. Sa voix est grave, rauque, comme s'il n'avait pas parlé depuis des jours.
-Et vous êtes un criminel, je réponds. Un kidnappeur. Un lâche, peut-être, si vous avez besoin d'enfermer les femmes pour vous sentir fort.
Ses mâchoires se serrent. Un muscle tressaute dans sa joue. Mais il ne répond pas à l'insulte. Il entre, ferme la porte derrière lui, et s'approche. Je recule jusqu'à toucher le mur.
-Ma fille va mourir, dit-il. Elle a seize ans. Elle s'appelle Isabella. Elle aime la musique, les livres, les histoires de fées. Elle n'a rien fait de mal. Rien. Et vous pouvez la sauver.
-Je ne peux rien sauver du tout. Vous faites erreur.
-Ne mentez pas. Je sais pour le cousin de mon informateur. Je sais pour le voisin brûlé. Je sais pour les oiseaux, pour les fleurs. Je sais tout.
SalvatoreIl y a cinq ans. Le 14 mars. Un mercredi.Je me souviens de tout. De chaque détail, de chaque seconde, de chaque sensation. C'est gravé en moi comme une marque au fer rouge, une cicatrice qui ne guérira jamais.Maria était sortie avec sa sœur, Elena. C'était l'anniversaire d'Elena, quarante ans, et elles devaient fêter ça dans un petit restaurant italien de Little Italy, celui où on allait quand on était jeunes, avant les enfants, avant les affaires, avant que tout devienne compliqué. Maria m'avait demandé de venir, mais j'avais des choses à régler, des rendez-vous importants. Je lui avais dit que je les rejoindrais pour le dessert.-Je compte sur toi, avait-elle dit en m'embrassant. Tu sais qu'Elena t'adore. Elle sera déçue si tu viens pas.-Je viendrai. Promis.Elle avait souri. Son sourire, ce sourire qui éclairait tout, qui faisait battre mon cœur plus vite même après dix ans de mariage. Elle était belle, Maria. Belle comme le jour, belle comme la vie, belle comme tout c
SalvatoreLes jours suivants, je deviens fou. Littéralement fou. Il n'y a pas d'autre mot.Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je tourne en rond dans l'appartement comme un lion en cage, à écouter les bruits de l'hôpital dans ma tête, les phrases des médecins, leurs regards gênés. Le nouveau protocole ne marche pas. Les métastases progressent. On peut essayer autre chose, mais les chances sont minces.Minces. Ce mot me hante. Minces comme un cheveu. Minces comme une feuille de papier. Minces comme la vie de ma fille.Vito essaie de me parler des affaires. Des livraisons à organiser, des comptes à vérifier, des hommes à recadrer. Je l'envoie paître. Je l'envoie paître avec une violence qui le fait reculer, lui qui me connaît depuis vingt ans.-Laisse-moi tranquille, Vito. Occupe-toi de tout. Je ne veux pas être dérangé.-Patron, je comprends, mais il y a des choses qui ne peuvent pas attendre. Vittorio commence à grignoter du terrain, on a des entrepôts à sécuriser, des...-J'ai dit lai
Il me regarde, interloqué. Comme s'il ne comprenait pas ce que je viens de dire. Comme s'il cherchait le piège.-Pourquoi tu ferais ça ?-Parce que j'ai une fille. Et que si je meurs demain, j'aimerais que quelqu'un veille sur elle.Je n'attends pas sa réponse. J'appuie sur la détente. Le bruit est étouffé par le silencieux, une sorte de toussotement mat, presque dérisoire. Le corps de Carlo s'effondre sur le côté, la tête dans une flaque d'huile. C'est fini.Je range l'arme. Je regarde Vito.-Occupe-toi du corps. Et trouve un moyen de faire parvenir de l'argent à ses gamins. Je veux pas de trace, je veux pas de lien avec nous. Juste que ça arrive.Vito hoche la tête. Il ne pose pas de question. Il est le seul à qui je fais vraiment confiance, et il sait que quand je prends une décision, elle est irrévocable.Je sors de l'entrepôt. L'air de la nuit me frappe au visage, chargé des odeurs du fleuve. Je reste là un moment, à regarder les lumières de Manhattan au loin. Ces putains de lumi
SalvatoreLa nuit tombe sur Brooklyn comme une chape de plomb. Je suis dans l'entrepôt, au bout de la jetée. L'odeur du fleuve mélangée à celle de la rouille et de l'huile de vidange. Mes hommes ont amené Carlo Ferrante ici il y a trois heures. Il est à genoux au milieu du cercle de lumière que projettent les projecteurs, les mains liées dans le dos, le visage tuméfié par le voyage et par ce que Vito lui a fait subir en chemin pour le faire parler.Carlo a volé. Il a volé dans mes caisses, dans mes affaires, dans ce qui m'appartient. Deux cent mille dollars qu'il a détournés vers des comptes au Panama, croyant que je ne le saurais jamais. Et le pire, le vrai crime, c'est qu'il a parlé à Vittorio. Il a vendu des informations sur mes circuits d'approvisionnement. Il a trahi.-Agenouille-toi correctement, Carlo. T'as perdu ta dignité ou t'essaies de me faire de la peine ?Il lève la tête vers moi. Ses yeux sont deux fentes gonflées, à peine ouvertes. Il a du sang séché au coin des lèvres
SalvatoreElle rentre dans sa chambre et ferme la porte. Je reste là, dans le couloir, à regarder le bois verni qui me sépare d'elle. Une prisonnière qui dicte ses conditions. Une victime qui promet son aide. Une inconnue qui pourrait sauver ma fille.Le monde est devenu fou. Mais pour la première fois depuis l'annonce du diagnostic, j'ai un espoir. Fragile, ténu, minuscule. Mais un espoir.ÈveLes jours suivants, j'apprends à connaître Isabella. Je viens la voir chaque après-midi. Je m'assieds près de son lit, et je lui parle. Elle me parle de ses livres préférés, de ses rêves, de sa vie d'avant la maladie. Elle me parle de son père aussi. Avec des mots si tendres, si remplis d'amour, que j'en oublie presque qui il est vraiment.-Mon Papà, il est fort, dit-elle. Le plus fort du monde. Mais avec moi, il est tout doux. Il me racontait des histoires, quand j'étais petite. Il me faisait des dessins. Il me chantait des chansons napolitaines.-Et maintenant ?-Maintenant, il me regarde. To
ÈveLa nuit est étrange. Pour la première fois depuis des jours, je ne suis pas dans une cave. Je suis dans un lit moelleux, propre, et pourtant je ne dors pas. Je regarde le plafond, je compte les ombres que la lune dessine sur les murs, et je pense à demain.Isabella a seize ans. Elle aime les livres et les histoires de fées. Elle va mourir.Pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'accepte de me jeter dans cette folie ? Parce que je peux la sauver, peut-être. Parce que j'ai ce pouvoir, et que le garder pour moi, dans ma petite maison au fond des bois, c'est peut-être égoïste. Ma grand-mère disait que c'était un cadeau empoisonné. Mais un cadeau, ça se partage, non ?Ou alors je me mens à moi-même. Peut-être que je fais ça parce que ses yeux, à lui, quand il a parlé d'elle... ces yeux-là, je ne les avais jamais vus chez personne. Pas même chez ma mère. Une douleur si absolue qu'elle en devient presque belle.Je finis par m'endormir aux premières lueurs de l'aube.Le len







