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Chapitre 5 : Meilleure condition 1

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-02-22 18:46:25

Ève

Le lendemain, il ne vient pas. Ni lui, ni Vito. Un autre homme m'apporte le plateau matinal, un type au visage fermé qui pose la nourriture par terre et ressort sans un mot. La journée s'étire, interminable. Je compte les rayons de soleil qui filtrent par la fenêtre haute, je regarde la poussière danser dans la lumière, je tourne en rond dans ma cage comme un animal.

La colère est revenue. Une colère froide, lucide. Cette nuit, j'ai pleuré comme une enfant, émue par la détresse d'un père. Mais le jour ramène la raison avec sa lumière crue. Je suis dans une cellule. J'ai été arrachée à ma vie, à ma maison, à ma liberté. Et lui, Salvatore Romano, il vient me parler de sa fille avec des yeux de chien battu, comme si ça suffisait à tout effacer.

Non. Ça ne suffit pas.

Quand la porte s'ouvre en fin d'après-midi, je suis prête. C'est lui. Il entre, et je vois tout de suite que quelque chose a changé. Son regard est plus dur, plus pressé. Il a attendu, et l'attente l'a usé.

-Isabella a eu une mauvaise nuit, dit-il sans préambule. Elle faiblit. Il faut venir maintenant.

Je reste assise sur le matelas, les bras croisés sur mes genoux. Je lève lentement les yeux vers lui.

-Non.

Il marque un temps. Son visage se ferme.

-Comment ça, non ?

-Je ne viendrai pas. Pas aujourd'hui. Pas dans ces conditions.

Il fait un pas en avant, et je sens la menace émaner de lui comme une chaleur.

-Vous croyez que vous avez le choix ?

-J'ai toujours le choix. Vous l'avez dit vous-même hier. Vous ne pouvez pas me forcer à utiliser mon don. Alors oui, j'ai le choix. Et je choisis de ne pas bouger d'ici tant que vous ne m'aurez pas écoutée.

Il s'arrête. Ses poings se serrent le long de son corps, je les vois. Il lutte contre lui-même, contre l'envie de hurler, de frapper, de briser. Mais il se contrôle. Parce qu'il a besoin de moi. Parce que je suis la seule chance de sa fille.

-Parlez, dit-il entre ses dents.

Je me lève. Lentement. Pour qu'il voie que je n'ai pas peur, même si mon cœur bat à tout rompre.

-D'abord, les conditions de vie. Je ne suis pas un animal. Je veux une vraie chambre, avec un lit, une fenêtre que je peux ouvrir. Je veux des vêtements propres, de quoi me laver, de quoi lire. Je veux pouvoir marcher dehors, même sous surveillance. Je veux de la vraie nourriture, pas ces restes que vous m'apportez.

Il me regarde, incrédule.

-Vous voulez que je transforme votre prison en hôtel cinq étoiles ?

-Je veux que vous me traitiez comme un être humain. C'est la moindre des choses, vu que vous m'avez volé ma vie.

Un silence. Il passe une main sur son visage, fatigué.

-C'est tout ?

-Non. Il y a autre chose. Quelque chose que vous devez comprendre.

Je prends une inspiration. C'est le moment crucial.

-Vous voulez que je guérisse votre fille. Mais ce don, je ne le contrôle pas. Il m'arrive, comme une décharge, quand je suis submergée par l'émotion. La dernière fois que ça s'est produit, j'avais seize ans, et j'ai failli m'évanouir après. Je me suis réveillée des heures plus tard, vidée, faible, comme si on m'avait pompé le sang.

Je le vois pâlir légèrement.

-Et vous voulez que je fasse ça maintenant, alors que je suis à moitié morte de faim, épuisée par l'enlèvement, rongée par l'angoisse. Mon corps n'a pas les ressources. Si j'essaie dans cet état, je risque de mourir. Et même si je ne meurs pas, je risque d'échouer. Et votre fille aussi.

Il encaisse. Je vois ses épaules s'affaisser imperceptiblement. Il n'avait pas envisagé ça. Il ne pense qu'à sa fille, à l'urgence, à la course contre la montre. Il a oublié que l'instrument du miracle est un être humain, avec ses limites, sa fragilité.

-Combien de temps ? demande-t-il d'une voix sourde.

-Je ne sais pas. Une semaine. Dix jours. Il faut que je reprenne des forces, que je retrouve un équilibre. Et il faut que j'apprenne à connaître votre fille. Le don, chez moi, il est lié aux émotions. Si je ne ressens rien pour elle, il ne se passera peut-être rien.

Il ferme les yeux. Longtemps. Quand il les rouvre, ils sont brûlants de frustration, mais résignés.

-Vous aurez vos conditions. Une chambre dans la grande maison. Des vêtements, des livres, tout ce que vous voudrez. Vous pourrez vous promener dans le parc, sous surveillance. Mais si vous tentez de fuir...

-Je ne fuirai pas, je le coupe. Pas tant que je n'aurai pas vu votre fille. Pas tant que je n'aurai pas décidé.

Il me regarde étrangement.

-Pourquoi ? Pourquoi accepter maintenant ? Hier vous me haïssiez.

Je réfléchis à sa question. Pourquoi, en effet ? Parce que j'ai vu son désespoir ? Parce que la petite fille de seize ans qui se meurt n'a rien demandé ? Parce que, malgré tout, je ne pourrais pas vivre avec le poids d'une mort que j'aurais pu empêcher ?

-Parce que je choisis, dis-je simplement. C'est tout.

Salvatore

Je fais aménager la chambre d'ami. La plus belle, celle qui donne sur le jardin. J'ordonne à mes hommes de la laisser tranquille, de ne plus la regarder comme une prisonnière. Vito hausse un sourcil mais n'ose rien dire. Il sait que je suis à cran, que je pourrais exploser pour un rien.

Quand je vais la chercher le soir même, elle est prête. Elle a rassemblé ses quelques affaires, celles qu'elle avait sur elle quand mes hommes l'ont prise. Une veste, un livre de poche tout écorné. Elle me suit sans un mot à travers la cour jusqu'à la grande maison.

Dans l'entrée, elle s'arrête. Ses yeux parcourent le hall immense, le marbre, les tableaux, le lustre en cristal. Elle a un petit rire froid.

-Vous vivez dans un palais, et vous m'avez enfermée dans une cave.

-Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, dis-je. Mais je ne retire rien. Je referais tout pareil.

Elle me regarde, et quelque chose dans ses yeux me dit qu'elle me croit. Et que ça lui fait peur.

Je la conduis à sa chambre. Quand elle entre, elle reste un moment sur le seuil. Je vois ses épaules se détendre légèrement. Le grand lit avec ses draps blancs, la fenêtre ouverte sur le parc, la salle de bain attenante. Des fleurs sur la table de chevet. J'ai fait mettre des fleurs. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour me donner bonne conscience.

-C'est mieux, dit-elle. Beaucoup mieux.

-Je vous envoie Vito avec des vêtements. Dites-lui ce dont vous avez besoin, il s'en occupera.

Elle hoche la tête, sans me regarder. Je fais demi-tour pour partir.

-Salvatore.

Je me retourne. C'est la première fois qu'elle prononce mon nom.

-Oui ?

-Demain, je veux voir Isabella. Juste la voir. Pas la toucher. La regarder de loin. Pour commencer à... à ressentir quelque chose.

Je sens un poids se soulever dans ma poitrine.

-Demain, je vous l'amènerai.

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