ログインÈve
Le lendemain, il ne vient pas. Ni lui, ni Vito. Un autre homme m'apporte le plateau matinal, un type au visage fermé qui pose la nourriture par terre et ressort sans un mot. La journée s'étire, interminable. Je compte les rayons de soleil qui filtrent par la fenêtre haute, je regarde la poussière danser dans la lumière, je tourne en rond dans ma cage comme un animal.
La colère est revenue. Une colère froide, lucide. Cette nuit, j'ai pleuré comme une enfant, émue par la détresse d'un père. Mais le jour ramène la raison avec sa lumière crue. Je suis dans une cellule. J'ai été arrachée à ma vie, à ma maison, à ma liberté. Et lui, Salvatore Romano, il vient me parler de sa fille avec des yeux de chien battu, comme si ça suffisait à tout effacer.
Non. Ça ne suffit pas.
Quand la porte s'ouvre en fin d'après-midi, je suis prête. C'est lui. Il entre, et je vois tout de suite que quelque chose a changé. Son regard est plus dur, plus pressé. Il a attendu, et l'attente l'a usé.
-Isabella a eu une mauvaise nuit, dit-il sans préambule. Elle faiblit. Il faut venir maintenant.
Je reste assise sur le matelas, les bras croisés sur mes genoux. Je lève lentement les yeux vers lui.
-Non.
Il marque un temps. Son visage se ferme.
-Comment ça, non ?
-Je ne viendrai pas. Pas aujourd'hui. Pas dans ces conditions.
Il fait un pas en avant, et je sens la menace émaner de lui comme une chaleur.
-Vous croyez que vous avez le choix ?
-J'ai toujours le choix. Vous l'avez dit vous-même hier. Vous ne pouvez pas me forcer à utiliser mon don. Alors oui, j'ai le choix. Et je choisis de ne pas bouger d'ici tant que vous ne m'aurez pas écoutée.
Il s'arrête. Ses poings se serrent le long de son corps, je les vois. Il lutte contre lui-même, contre l'envie de hurler, de frapper, de briser. Mais il se contrôle. Parce qu'il a besoin de moi. Parce que je suis la seule chance de sa fille.
-Parlez, dit-il entre ses dents.
Je me lève. Lentement. Pour qu'il voie que je n'ai pas peur, même si mon cœur bat à tout rompre.
-D'abord, les conditions de vie. Je ne suis pas un animal. Je veux une vraie chambre, avec un lit, une fenêtre que je peux ouvrir. Je veux des vêtements propres, de quoi me laver, de quoi lire. Je veux pouvoir marcher dehors, même sous surveillance. Je veux de la vraie nourriture, pas ces restes que vous m'apportez.
Il me regarde, incrédule.
-Vous voulez que je transforme votre prison en hôtel cinq étoiles ?
-Je veux que vous me traitiez comme un être humain. C'est la moindre des choses, vu que vous m'avez volé ma vie.
Un silence. Il passe une main sur son visage, fatigué.
-C'est tout ?
-Non. Il y a autre chose. Quelque chose que vous devez comprendre.
Je prends une inspiration. C'est le moment crucial.
-Vous voulez que je guérisse votre fille. Mais ce don, je ne le contrôle pas. Il m'arrive, comme une décharge, quand je suis submergée par l'émotion. La dernière fois que ça s'est produit, j'avais seize ans, et j'ai failli m'évanouir après. Je me suis réveillée des heures plus tard, vidée, faible, comme si on m'avait pompé le sang.
Je le vois pâlir légèrement.
-Et vous voulez que je fasse ça maintenant, alors que je suis à moitié morte de faim, épuisée par l'enlèvement, rongée par l'angoisse. Mon corps n'a pas les ressources. Si j'essaie dans cet état, je risque de mourir. Et même si je ne meurs pas, je risque d'échouer. Et votre fille aussi.
Il encaisse. Je vois ses épaules s'affaisser imperceptiblement. Il n'avait pas envisagé ça. Il ne pense qu'à sa fille, à l'urgence, à la course contre la montre. Il a oublié que l'instrument du miracle est un être humain, avec ses limites, sa fragilité.
-Combien de temps ? demande-t-il d'une voix sourde.
-Je ne sais pas. Une semaine. Dix jours. Il faut que je reprenne des forces, que je retrouve un équilibre. Et il faut que j'apprenne à connaître votre fille. Le don, chez moi, il est lié aux émotions. Si je ne ressens rien pour elle, il ne se passera peut-être rien.
Il ferme les yeux. Longtemps. Quand il les rouvre, ils sont brûlants de frustration, mais résignés.
-Vous aurez vos conditions. Une chambre dans la grande maison. Des vêtements, des livres, tout ce que vous voudrez. Vous pourrez vous promener dans le parc, sous surveillance. Mais si vous tentez de fuir...
-Je ne fuirai pas, je le coupe. Pas tant que je n'aurai pas vu votre fille. Pas tant que je n'aurai pas décidé.
Il me regarde étrangement.
-Pourquoi ? Pourquoi accepter maintenant ? Hier vous me haïssiez.
Je réfléchis à sa question. Pourquoi, en effet ? Parce que j'ai vu son désespoir ? Parce que la petite fille de seize ans qui se meurt n'a rien demandé ? Parce que, malgré tout, je ne pourrais pas vivre avec le poids d'une mort que j'aurais pu empêcher ?
-Parce que je choisis, dis-je simplement. C'est tout.
Salvatore
Je fais aménager la chambre d'ami. La plus belle, celle qui donne sur le jardin. J'ordonne à mes hommes de la laisser tranquille, de ne plus la regarder comme une prisonnière. Vito hausse un sourcil mais n'ose rien dire. Il sait que je suis à cran, que je pourrais exploser pour un rien.
Quand je vais la chercher le soir même, elle est prête. Elle a rassemblé ses quelques affaires, celles qu'elle avait sur elle quand mes hommes l'ont prise. Une veste, un livre de poche tout écorné. Elle me suit sans un mot à travers la cour jusqu'à la grande maison.
Dans l'entrée, elle s'arrête. Ses yeux parcourent le hall immense, le marbre, les tableaux, le lustre en cristal. Elle a un petit rire froid.
-Vous vivez dans un palais, et vous m'avez enfermée dans une cave.
-Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, dis-je. Mais je ne retire rien. Je referais tout pareil.
Elle me regarde, et quelque chose dans ses yeux me dit qu'elle me croit. Et que ça lui fait peur.
Je la conduis à sa chambre. Quand elle entre, elle reste un moment sur le seuil. Je vois ses épaules se détendre légèrement. Le grand lit avec ses draps blancs, la fenêtre ouverte sur le parc, la salle de bain attenante. Des fleurs sur la table de chevet. J'ai fait mettre des fleurs. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour me donner bonne conscience.
-C'est mieux, dit-elle. Beaucoup mieux.
-Je vous envoie Vito avec des vêtements. Dites-lui ce dont vous avez besoin, il s'en occupera.
Elle hoche la tête, sans me regarder. Je fais demi-tour pour partir.
-Salvatore.
Je me retourne. C'est la première fois qu'elle prononce mon nom.
-Oui ?
-Demain, je veux voir Isabella. Juste la voir. Pas la toucher. La regarder de loin. Pour commencer à... à ressentir quelque chose.
Je sens un poids se soulever dans ma poitrine.
-Demain, je vous l'amènerai.
Je ferme les yeux. Mes paupières sont lourdes, mais je ne dors pas. Derrière elles, des images défilent. Ma mère, ses yeux bleus, ses mains noueuses, son tablier à fleurs. L'hôpital, le petit Mathieu, son sourire quand il m'a dit qu'il se sentait mieux. La fuite, l'errance, la solitude. L'arrivée à Palerme, l'odeur du jasmin et de la mer. Isabella, sa main dans la mienne, sa voix qui dit "tata Ève". Salvatore, son regard de braise, sa larme sur sa joue mal rasée. Vito, massif et silencieux. Silvia, ses mains de soin. Et toujours, toujours, cette lumière dorée qui monte du plus profond de moi, cette énergie qui ne demande qu'à se répandre, ce don mystérieux qui est à la fois ma bénédiction et mon fardeau.L'image d'Isabella appara&ici
Il y a une petite fille, ici, à Palerme. Elle s'appelle Isabella. Elle a onze ans. Elle a les yeux noirs comme les tiens, les mains fines comme les miennes quand j'étais petite. Elle est malade. Très malade. Les médecins l'ont condamnée. Ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient, les chimios, les rayons, les médicaments qui brûlent les veines. Rien n'a marché. La maladie est revenue, encore et encore, obstinée, vorace, impitoyable. Elle allait mourir, maman. Elle allait mourir dans quelques semaines, peut-être quelques jours. Elle a onze ans et elle allait mourir sans avoir jamais vu Paris, sans avoir jamais nagé dans la mer, sans avoir jamais aimé un garçon, sans avoir jamais tenu un enfant dans ses bras.Son père est un homme dur, un homme de pouvoir et de violence, un h
ÈveLe sommeil m'a fuie comme une mer qui se retire, laissant derrière elle une plage vide, humide, froide. Je ne sais pas quelle heure il est. Le temps s'est dissous, il a perdu ses contours, ses chiffres, ses aiguilles. Il n'y a plus que le noir, le silence, et cette attente interminable qui précède les grandes catastrophes ou les grandes naissances.La veilleuse rouge palpite encore dans son verre, petit cœur de verre et de feu qui bat dans le noir. Je le regarde, hypnotisée. Il tremble, il vacille, il menace de s'éteindre à chaque instant, mais il continue, obstiné, minuscule, indomptable. Comme la vie d'Isabella. Comme la mienne. Comme toutes les vies qui refusent de se laisser av
Je me déshabille lentement. La robe tombe à mes pieds, flaque de coton blanc sur le carrelage froid. Je suis nue, vulnérable, mais pas honteuse. Mon corps est ce qu'il est, imparfait et magnifique, avec ses cicatrices, ses courbes, ses secrets. Il a porté la vie, il a porté la mort, il portera encore les deux demain. Je l'honore. Je le bénis. Je l'offre.J'entre dans l'eau. La chaleur mord ma peau d'abord, une morsure presque insupportable qui me coupe le souffle. Puis, peu à peu, la douleur s'apaise, se transforme en chaleur bienfaisante, en enveloppement, en étreinte. L'eau me prend tout entière, elle me berce, elle me soutient. Je ferme les yeux. Je me laisse flotter.Silvia s'agen
Elle marque une pause. Ses doigts tambourinent sur ses genoux, un mouvement machinal, hérité de décennies de patience et d'attente.— Elle m'a raconté que chaque fois qu'elle faisait une grande chose, une chose profonde, elle perdait un peu d'elle-même. Un cheveu blanc de plus, une dent qui tombe, une année qui s'ajoute au visage. Le don, c'est un feu. Il éclaire, il chauffe, mais il consume celui qui le porte. Elle est morte à soixante-deux ans, ma mère. Elle en paraissait quatre-vingts. Mais elle est morte en souriant, avec une paix que je n'ai jamais vue sur le visage d'un prêtre.Elle se tait. Le silence retombe, épais, lourd de sens. Je sais ce qu'elle essaie de me dire. Elle essaie de me dire que je vais me con
ÈveLe jour s'est levé sur ma décision comme une lame qu'on aiguise. J'ai dit "après-demain". Ce matin, c'est aujourd'hui. Il me reste vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures pour préparer un corps ordinaire à accomplir l'impossible. Vingt-quatre heures, cela peut sembler si peu. Une poignée de minutes, une poussière de secondes dans l'immense horloge du monde. Mais pour moi, c'est un temps sacré, un temps hors du temps, une éternité comprimée entre deux battements de cœur.Je suis assise au bord du lit, les mains à plat sur les draps froissés, les pieds nus sur le parquet ciré. La chambre est silencieuse, tellement silencieuse que j'entends le sang pulser dans mes tempes, un tambour lointain, un compte à rebours. Par la fenêtre, le ciel de Palerme est blanc, laiteux, un ciel de chaux et de sel qui écrase la ville sous une chaleur déjà lourde. Les cigales chantent, infatigables, leur stridulation monte et descend comme une respiration de fièvre. Tout est normal, ce matin. Tout est pa
SalvatoreVito m'appelle à minuit.— Patron, faut que vous veniez. Tout de suite.— Quoi ?— La fille. Ève. Il s'est passé quelque chose. Vous devez voir.Sa voix est étrange. Pas alarm&ea
SalvatoreLe réveil sonne à six heures. Je ne dors pas. Je n'ai pas dormi. Je suis allongé sur mon lit, tout habillé, les yeux ouverts sur le plafond blanc. Les images de la nuit dernière tournent en boucle dans ma tête. Mes larmes. Me
ÈveJe les connais maintenant. Je connais leurs visages, leurs noms, leurs silences. Je connais la façon dont ils marchent dans le couloir, dont ils respirent devant ma porte, dont ils évitent mon regard quand ils me croisent dans le jardin. Je les connai
SalvatoreLes jours suivants, je deviens fou. Littéralement fou. Il n'y a pas d'autre mot.Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je tourne en rond dans l'appartement comme un lion en cage, à écouter les bruits de l'hôpital dans ma tête, les phrases des médecins, leurs regards gênés. Le nouveau protoco







