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Chapitre 3

Author: Histoire
last update publish date: 2026-05-14 06:15:52

Chapitre 3

Alixia

La salle à manger est une cathédrale de marbre et de cristal.

Les murs s'élèvent sur trois étages, recouverts de panneaux de marbre noir veiné de blanc, et le plafond est une verrière immense qui laisse passer la lumière pâle du soir, filtrée par des lustres de cristal suspendus comme des stalactites scintillantes. La table peut accueillir quarante convives, un monolithe d'acajou poli posé sur des pieds d'airain, si long qu'on distingue à peine les visages à l'autre bout. Des chandeliers d'argent sont disposés tous les mètres, leurs flammes vacillantes se reflétant dans le bois sombre et dans les verres de cristal taillé. L'air sent la cire chaude, le vin vieux, et quelque chose d'autre, une odeur de pierre froide et de silence qui imprègne tout.

Je suis assise à ma place habituelle, tout au bout de la table. Lui, il est à l'autre extrémité, si loin que je pourrais être une étrangère invitée par erreur. Entre nous, il y a trente-huit chaises vides, des kilomètres de bois ciré, et un océan de silence.

Cassian n'a pas levé les yeux une seule fois depuis que je suis entrée.

Je l'observe à la dérobée, comme je le fais chaque soir, avec cette fascination douloureuse qui ne me quitte jamais tout à fait. Il est beau, d'une beauté froide et aristocratique qui ne doit rien à l'effort. Ses cheveux bruns sont coiffés en arrière, dégageant un front large et des sourcils droits qui lui donnent un air d'autorité permanente. Ses yeux, d'un ambre foncé presque doré à la lueur des bougies, sont fixés sur une tablette lumineuse posée près de son assiette. Ses doigts glissent sur l'écran avec une précision mécanique, pianotant des chiffres, tournant des pages virtuelles, indifférents au monde réel qui l'entoure.

Il porte un costume anthracite, une chemise blanche, pas de cravate. Le col est entrouvert, laissant voir le creux de sa gorge, et je détourne les yeux avant que mon regard ne s'attarde trop longtemps. Je ne veux pas qu'il me surprenne à le fixer. Je ne veux pas lui donner cette satisfaction.

Un serveur apparaît, silencieux comme une ombre, et dépose une assiette devant moi. Un carpaccio de poisson, des herbes fraîches, un filet d'huile d'olive qui brille sous la lumière. La nourriture est toujours parfaite dans cette maison, des plats de palace préparés par une armée de cuisiniers qu'on ne voit jamais, qu'on n'entend jamais. Je prends ma fourchette et je coupe un morceau minuscule, que je porte à mes lèvres sans appétit. Le poisson fond sur ma langue, mais je ne sens rien. Je mâche mécaniquement, les yeux fixés sur mon assiette, et le silence s'épaissit comme une nappe de brouillard.

Je pourrais parler. Je pourrais dire quelque chose, n'importe quoi, pour briser ce mur de verre entre nous. Mais les mots ne viennent pas. Ils sont coincés dans ma gorge, prisonniers d'années d'indifférence et de peur. Chaque soir, je me promets de parler. Chaque soir, je reste muette. Et chaque soir, le dîner se termine comme il a commencé, dans le néant.

— Le vin te convient ?

Sa voix me fait sursauter. Je relève la tête, le cœur battant, et je croise son regard pour la première fois de la soirée. Il me regarde. Vraiment. Ses yeux d'ambre sont posés sur moi avec une expression indéchiffrable, ni froide ni chaleureuse, juste présente. C'est si rare que j'en oublie de répondre.

— Alixia ?

— Oui. Oui, le vin est excellent.

Je mens. Je n'ai même pas goûté le vin. Mon verre est plein, intact, posé près de mon assiette. Il baisse les yeux vers le verre, puis les remonte vers moi. Un infime pli se dessine au coin de ses lèvres, pas tout à fait un sourire, pas tout à fait une grimace.

— Tu n'y as pas touché.

Je sens le rouge me monter aux joues, une chaleur idiote qui me trahit. Je déteste cette réaction, cette façon qu'il a de me déstabiliser avec un simple regard, une simple remarque. Je déteste le pouvoir qu'il exerce sur moi sans même le savoir.

— J'attendais le plat principal, dis-je en attrapant mon verre pour en boire une gorgée.

Le vin est bon. Bien sûr qu'il est bon. Tout est bon dans cette maison. Tout est parfait. Sauf nous.

Cassian retourne à sa tablette, le contact rompu aussi vite qu'il s'est établi, et je repose mon verre avec un tremblement imperceptible des doigts. Le serveur revient, débarrasse les assiettes, en apporte de nouvelles. Un filet de bœuf, une purée de céleri, une sauce au vin rouge qui dessine des arabesques sur la porcelaine blanche. Je coupe la viande en morceaux minuscules, je les aligne au bord de l'assiette, je recompose un tableau abstrait que je n'ai pas l'intention de manger.

Je pense au test de grossesse caché dans le tiroir de ma coiffeuse. Je pense aux deux lignes roses qui sont apparues en quelques secondes, claires, indiscutables. Je pense à cette vie qui pousse en moi, silencieuse, ignorée, une bombe à retardement posée au cœur de ce palais de glace. Et je me demande si ce soir est le bon soir. Si je dois parler maintenant, entre deux plats, entre deux silences. Si je dois poser ma fourchette, me lever, marcher jusqu'à lui, et lui dire.

Cassian. Je suis enceinte.

Mais je ne le fais pas. Je ne me lève pas. Je ne parle pas. Je reste assise à ma place, tout au bout de la table, et je regarde mon mari qui ne me regarde pas. Il a posé sa tablette, il mange maintenant, des gestes précis et économes, les yeux fixés sur un point invisible au-dessus de mon épaule. Il ne me voit pas. Il ne m'a jamais vue.

La colère monte en moi, une vague sombre qui part du ventre et qui remonte le long de ma colonne vertébrale. Pas une colère explosive, pas une rage qui ferait voler la vaisselle et trembler les murs. Une colère froide, concentrée, qui se niche au creux de ma poitrine et qui serre. Je suis en colère contre lui, contre son indifférence minérale, contre ces six années gâchées à attendre un regard qui n'est jamais venu. Mais je suis aussi en colère contre moi-même. Contre ma lâcheté. Contre ce silence que je cultive comme une seconde peau.

Le plat principal se termine. Le dessert arrive, une tartelette au citron que je ne touche pas. Cassian se lève avant la fin, sa tablette sous le bras, un ordre murmuré à l'oreille d'un assistant qui se matérialise près de la porte. Il passe près de moi sans s'arrêter, et son parfum flotte dans son sillage, un mélange de bois de santal et de cuir qui me poursuit jusque dans mes rêves.

— Bonne nuit, Alixia.

Trois mots. Trois mots lancés par-dessus son épaule, sans un regard, sans une pause. Trois mots qui ne veulent rien dire, qui ne coûtent rien, qui ne réchauffent rien. Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est nouée, mes poings sont serrés sur mes genoux, et je fixe le bout de la table où il était assis, cette place vide qui contient toute notre histoire.

Le serveur revient pour débarrasser, mais je lève une main pour l'arrêter. Je veux rester seule. Je veux m'imprégner de ce silence, de cette obscurité qui tombe avec le soir, de cette salle immense qui est le théâtre de notre non-mariage. Les bougies continuent de brûler, projetant des ombres dansantes sur les murs de marbre, et je reste là, immobile, à écouter le bruit de la mer qui monte de l'extérieur.

Je pense à demain. Au gala. À cette robe ambrée que j'ai fait faire pour l'occasion, à ce collier de topaze qui appartenait à ma mère, à cet espoir minuscule que j'essaie encore de ranimer. Peut-être que demain, au milieu de la foule, je trouverai le courage. Peut-être que demain, je l'attraperai par la manche, je l'entraînerai à l'écart, et je lui dirai tout.

Mais une autre voix, plus sombre, plus lucide, murmure au fond de moi. Une voix qui dit que demain ne changera rien. Que Cassian Veyrenc ne changera jamais. Que ce mariage était une erreur dès le premier jour, et que la seule issue est celle que je n'ose pas envisager.

Je repousse ma chaise, je me lève, et je quitte la salle à manger. Mes pas résonnent sur le marbre, puis s'étouffent dans la moquette du couloir. Le palais est silencieux, endormi, et je regagne ma chambre comme on regagne une cellule. La porte se referme derrière moi avec un claquement doux, et je m'assois au bord du lit, les mains posées sur mes genoux, le regard perdu dans la pénombre.

Demain. Tout se jouera demain.

Et je ne sais pas encore si je serai assez forte pour briser six ans de silence.

Dehors, la mer continue de gronder, et je pose ma main sur mon ventre, un geste minuscule qui est la seule réponse que j'aie à offrir à la nuit.

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