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Chapitre 5

Author: Histoire
last update publish date: 2026-05-14 06:16:55

Chapitre 5

Alixia

Je cherche Cassian pendant trois heures.

Le palais Veyrenc est un labyrinthe de marbre et de verre qui s'étend sur sept niveaux reliés par des escaliers monumentaux et des ascenseurs privés. Je connais chaque recoin, chaque couloir dérobé, chaque alcôve où l'on peut se cacher. J'ai passé six ans à arpenter ces couloirs comme un fantôme, à mémoriser les issues, les passages, les endroits où personne ne va. Aujourd'hui, je les arpente avec une détermination que je ne me connaissais pas.

Le bureau principal est vide. La bibliothèque aussi. La salle de conférence où il tient ses réunions est fermée à clé, les lumières éteintes, les chaises vides. Je descends au niveau trois, là où se trouvent les bureaux administratifs de Veyrenc Industries, et je tombe sur une secrétaire qui sursaute en me voyant. Elle ne doit pas avoir l'habitude de croiser l'épouse dans ces couloirs professionnels. L'épouse reste dans ses appartements, d'habitude. L'épouse ne dérange pas.

— Madame Veyrenc, balbutie-t-elle en se levant. Puis-je vous aider ?

— Je cherche mon mari.

— Monsieur Veyrenc est en réunion avec les traiteurs, dans les cuisines. Ensuite il doit voir les fleuristes, puis les décorateurs du grand salon, et...

Je ne l'écoute plus. Je tourne les talons et je repars dans la direction opposée, mes pas résonnant sur le marbre avec une énergie nouvelle. Les cuisines. C'est une bonne piste. Je ne vais jamais dans les cuisines. Personne de la famille ne va jamais dans les cuisines. Mais Cassian, lui, il contrôle tout. Chaque détail. Chaque assiette. Chaque fleur. Le gala de ce soir est un événement politique autant que mondain, et il ne laissera rien au hasard.

Sauf moi. Il m'a toujours laissée au hasard.

Je descends deux étages par l'escalier de service, un escalier étroit que le personnel emprunte pour passer d'un niveau à l'autre sans croiser les membres de la famille. Les marches sont en pierre brute, les murs sont nus, et l'odeur de lessive flotte dans l'air, mélangée à des effluves de cuisine qui remontent du sous-sol. J'aime cet escalier. C'est le seul endroit du palais où je me sens presque réelle, presque humaine.

Les cuisines sont une ruche bourdonnante. Une armée de chefs en toque blanche s'affaire autour des fourneaux, des marmites fument, des couteaux claquent sur les planches, des ordres fusent dans un mélange de français, d'italien et de dialecte local. L'air est brûlant, saturé d'odeurs de pain frais, de fond de veau, de chocolat fondu et de truffe. Je reste près de la porte, intimidée malgré moi, cherchant sa silhouette parmi la foule.

Je le trouve enfin. Il est debout près du piano central, en discussion avec le chef exécutif, un homme massif aux joues rouges et au tablier taché. Cassian est en costume anthracite, comme toujours, la veste parfaitement ajustée, les épaules larges, la nuque droite. Il écoute le chef avec une attention concentrée, ses yeux ambrés fixés sur un plan de table, et il hoche la tête de temps en temps. Il n'a pas l'air stressé. Il n'a jamais l'air stressé. Il est comme un iceberg, lisse et blanc en surface, et Dieu sait ce qu'il cache en dessous.

Je fais un pas en avant, puis un autre. Le chef m'aperçoit et s'interrompt, les sourcils levés. Cassian tourne la tête, son regard croise le mien, et mon cœur fait un bond idiot dans ma poitrine.

— Alixia, dit-il. Que fais-tu ici ?

— J'ai besoin de te parler.

Ma voix est plus ferme que je ne l'espérais. Il fronce légèrement les sourcils, un pli presque imperceptible qui barre son front lisse, et il consulte sa montre d'un geste bref.

— Je suis occupé. Nous pouvons en parler ce soir.

— C'est important.

— Le gala est dans quelques heures. Tout doit être parfait. Je n'ai pas le temps.

Le chef s'est discrètement éloigné, sentant la tension qui monte. Je fais un pas de plus vers Cassian, assez près pour sentir son parfum, ce mélange de santal et de cuir qui me poursuit depuis six ans.

— Cinq minutes, dis-je. C'est tout ce que je demande.

Il me regarde, vraiment, pour la première fois depuis des semaines. Ses yeux parcourent mon visage, s'attardent sur mes cernes, sur mes joues pâles, et quelque chose vacille dans ses prunelles. De la curiosité, peut-être. De l'inquiétude, j'aimerais le croire. Mais c'est probablement juste de l'agacement.

— Pas maintenant, dit-il en secouant la tête. Pas ici. Nous parlerons après le gala, si tu veux.

Après le gala. Toujours plus tard. Toujours après.

Je ravale ma frustration, ma colère, cette boule de mots qui gonfle dans ma gorge et qui demande à sortir. Je pourrais le lui dire maintenant, ici, au milieu des casseroles et des toques blanches. Je pourrais lui cracher la vérité en plein visage, devant tous ces témoins, et voir son masque se fissurer. Mais je ne le fais pas. Je reste là, immobile, les bras serrés autour de ma taille, et je hoche la tête.

— Très bien, dis-je. Après le gala.

Il acquiesce, déjà ailleurs, déjà retourné à ses plans et à ses traiteurs. Je tourne les talons et je quitte les cuisines, la gorge brûlante d'une colère rentrée. Mes pas me ramènent à l'escalier de service, je monte les marches deux à deux, et je ne m'arrête qu'en arrivant dans le hall principal.

Là, je les vois.

Cassian n'est pas resté dans les cuisines. Il est remonté par un autre escalier, plus rapide, plus direct, et il se tient maintenant devant les portes du grand salon. Et il n'est pas seul.

Livia est avec lui.

Elle porte une robe ivoire qui épouse son corps élancé avec une précision mathématique, et ses cheveux auburn sont relevés en un chignon souple d'où s'échappent quelques mèches. Elle est penchée vers Cassian, sa main aux ongles laqués posée sur son avant-bras, et elle lui parle à voix basse, un sourire complice aux lèvres. Il l'écoute avec une attention qu'il ne m'a jamais accordée, ses yeux plongés dans les siens, et il hoche la tête en souriant à son tour.

Un vrai sourire. Le sourire rare, celui que je ne vois presque jamais, celui qui ne m'a jamais été destiné.

Je m'arrête au milieu du hall, figée comme une statue de sel. Personne ne me remarque. Je suis un fantôme dans mon propre palais, une ombre qui glisse sur les murs sans jamais s'y attarder. Livia se penche un peu plus, murmure quelque chose qui le fait rire, un rire bref et grave qui résonne dans le hall vide, et je sens quelque chose se briser en moi.

Une digue. Une illusion. Un dernier fil.

Je recule, lentement, et je disparais dans le couloir avant qu'ils ne me voient. Mes pas sont silencieux, ma respiration est courte, et mes doigts tremblent contre mes cuisses. Je ne pleure pas. Je ne peux pas pleurer. J'ai épuisé toutes mes larmes il y a des années, dans des nuits solitaires où personne ne venait, où personne n'entendait.

Je regagne ma chambre, je ferme la porte, et je m'assois au bord du lit. La robe ambrée est suspendue près de la fenêtre, prête pour ce soir, un fourreau de soie liquide qui brille sous la lumière grise de l'après-midi. Le collier de topaze de ma mère est posé sur la coiffeuse, ses pierres jetant des éclats dorés. Je les regarde sans les voir.

Après le gala. Il m'a dit après le gala.

Mais je ne suis plus sûre qu'il y aura un après. Je ne suis plus sûre qu'il y aura quoi que ce soit.

Ma main se pose sur mon ventre, un geste instinctif, un geste de protection. La vie minuscule qui grandit en moi est la seule chose qui m'appartienne vraiment. La seule chose que je ne laisserai personne me prendre. Ni Daphné, ni Livia, ni Cassian lui-même.

Je ferme les yeux et je respire. Ce soir. Quoi qu'il arrive, ce soir je parlerai.

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