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Le sceau des orages
Le sceau des orages
ผู้แต่ง: Histoire

Chapitre 1

ผู้เขียน: Histoire
last update วันที่เผยแพร่: 2026-05-14 06:12:52

Chapitre 1

Alixia

L'orage ne crève pas.

Je me tiens devant la baie vitrée de ma chambre, les deux paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde les nuages s'enrouler autour des flèches de la cité comme des serpents de fumée noire. Maëlancourt scintille sous les éclairs, suspendue entre le ciel et la mer, une couronne de lumière posée sur l'abîme. Les ascenseurs de verre glissent le long des tours d'acier, des traînées dorées qui montent et qui descendent dans le vide. Tout est beau, tout est parfait, tout est exactement à sa place. Sauf moi.

Je ne suis pas à ma place. Je ne l'ai jamais été.

Mon souffle dessine une buée sur la vitre, un cercle flou qui rétrécit à mesure que je retiens l'air dans mes poumons. Je pourrais écrire mon nom sur cette buée, le regarder disparaître en quelques secondes. C'est à peu près la trace que je laisse dans cette maison. Une empreinte qui s'efface avant même d'avoir existé. Je retire mes mains du verre et j'enroule mes bras autour de ma taille, un geste que je fais sans y penser, un geste de protection que personne ne voit, que personne ne remarque.

La robe de soie grise que j'ai choisie ce matin glisse contre mes chevilles quand je me détourne de la fenêtre. Gris perle, un peu trop élégante pour un soir sans événement, mais je n'ai plus que ça. Des robes. Des gestes vides. Des apparitions silencieuses dans des couloirs trop larges. La chambre derrière moi est immense, noyée dans une pénombre que les éclairs percent par intermittence. Le lit est défait, les draps de lin froissés parce que je me suis levée trois fois la nuit dernière, incapable de trouver le sommeil. Incapable de trouver quoi que ce soit.

Je traverse la pièce lentement, mes pieds nus s'enfonçant dans l'épaisseur du tapis, et je m'arrête devant le grand miroir incliné près de la coiffeuse. Mon reflet me fixe, et je le fixe en retour. Une femme de vingt-cinq ans, pâle, les traits fins, les cheveux châtains dénoués sur les épaules. Les yeux sont le problème. Ils sont trop grands, trop clairs, et ils ne brillent plus. Ils ont perdu cet éclat que ma mère appelait la lumière des Sévérac, une lueur ambrée qui traversait les générations. Il y a six ans, ils brillaient encore. Il y a six ans, je croyais encore.

Je me penche vers le miroir, j'examine la ligne de ma mâchoire, le pli de mes lèvres. Je cherche la jeune fille qui est entrée dans ce palais un matin de printemps, un bouquet de lys à la main, le cœur gonflé d'un espoir idiot. Elle n'est plus là. Elle s'est dissoute quelque part entre les murs de marbre et les dîners silencieux, entre les regards absents et les nuits solitaires. À sa place, il y a cette femme qui ne tremble pas, qui ne pleure pas, qui ne crie pas. Une femme qui contemple l'orage sans sourciller parce qu'elle a appris à vivre avec le froid.

Je soupire et je m'assois sur le tabouret de velours, les coudes posés sur la coiffeuse. Le tiroir de gauche est entrouvert, et je le repousse sans le fermer tout à fait. À l'intérieur, il y a un foulard de soie bleue que je ne porte jamais, et sous ce foulard, il y a un petit bâton de plastique blanc. Le test de grossesse. Je ne le regarde pas. Je le sais, c'est tout. Je le sais depuis trois semaines. Je le sais, et je n'ai rien dit.

Un enfant. L'héritier Veyrenc. Une vie minuscule qui pousse dans mon ventre, silencieuse, ignorée de tous. De lui. De Cassian. Mon mari. Celui qui dort à l'autre bout du palais, dans une aile que je ne fréquente plus, dans un lit que je ne partage pas. Celui qui a signé notre union sans me regarder, et qui depuis six ans poursuit cette logique avec une constance irréprochable. Il ne me regarde pas. Il ne me parle pas. Il ne me touche pas. Sauf quand il le faut, sauf quand les circonstances l'exigent, sauf quand une alliance d'affaires impose une descendance.

Et maintenant, la descendance est là. Cachée sous un foulard de soie. Ridicule.

Je me redresse, je passe mes doigts dans mes cheveux pour les lisser, et je quitte la chambre. Le couloir est long, éclairé par des appliques murales qui diffusent une lumière ambrée et tremblante. Les murs sont tendus de velours anthracite, un choix de décorateur que j'ai toujours trouvé sinistre. Trop sombre. Trop lourd. Mais je ne décide rien dans cette maison. Je suis l'épouse. L'ornement. Le contrat vivant. Je n'ai jamais eu voix au chapitre, même pas pour la couleur des murs.

Mes pas résonnent à peine, étouffés par la moquette épaisse, et je descends l'escalier principal, une main glissant sur la rampe de marbre froid. Les portraits des Veyrenc me suivent du regard, des visages anguleux aux mâchoires serrées, des regards d'ambre qui jugent sans prononcer un mot. Son père. Son grand-père. Son arrière-grand-père. Tous les mêmes. Tous taillés dans la même pierre. Et lui, Cassian, le dernier de la lignée, le plus froid de tous.

Je m'arrête devant son portrait. Il a été peint il y a trois ans, en costume sombre, la main posée sur le dossier d'un fauteuil invisible. Le peintre a saisi ce pli au coin de ses lèvres, celui qui n'est ni un sourire ni une grimace, juste une absence d'expression. Il a capturé l'essence même de mon mari. Cette distance inaltérable. Cette indifférence minérale. Ce regard qui traverse les êtres sans jamais s'y poser.

Je détourne les yeux et je continue ma descente. Le hall d'entrée est vide, à l'exception d'un domestique qui s'affaire près des portes. Il m'aperçoit, incline la tête, reprend son ouvrage sans un mot. Ils sont tous comme ça. Polis. Discrets. Invisibles. Un personnel trié sur le volet, dressé pour ne jamais déranger, pour ne jamais s'immiscer dans les affaires de la famille. La famille. Quel mot étrange pour désigner cette collection de solitudes.

Je traverse le hall et je pousse la porte de la véranda. L'air du dehors me frappe le visage, chargé d'électricité et de sel. L'orage est tout proche maintenant, les nuages si bas qu'ils semblent frôler les toits. La mer, tout en bas, gronde contre les piliers de la cité. Maëlancourt est bâtie sur des pilotis d'acier et de béton, une prouesse d'ingénierie qui défie l'océan depuis trois siècles. Les Veyrenc ont construit cette ville, pierre par pierre, et ils la possèdent comme on possède une couronne. Moi, je ne possède rien. Pas même mon propre corps, pas même mon propre avenir.

Je m'avance jusqu'à la balustrade de verre qui borde la véranda, et je regarde en bas. Les vagues s'écrasent contre les piliers avec une violence sourde, des gerbes d'écume blanche qui jaillissent dans l'obscurité. Le vent soulève mes cheveux, plaque ma robe contre mes jambes, et je ferme les yeux. J'imagine que je tombe. Pas pour mourir. Juste pour sentir quelque chose. Pour sentir l'air siffler à mes oreilles, pour sentir mon cœur s'emballer, pour sentir la vie autrement que comme une succession de jours vides et de nuits sans sommeil.

Mais je ne tombe pas. Je ne tombe jamais. Je suis Alixia de Sévérac, devenue Veyrenc par contrat, et je tiens debout parce que c'est ce qu'on attend de moi.

Je rouvre les yeux et je rentre à l'intérieur. Le palais est silencieux, enveloppé dans ce calme pesant qui précède les grandes tempêtes. Demain, il y aura un gala pour l'anniversaire de Cassian. Toute la cité sera là, tous les regards tournés vers lui. Je serai à son bras, souriante, élégante, transparente. Et personne ne verra que je porte en moi le secret qui pourrait tout changer.

Personne ne verra que je suis en train de disparaître.

Je remonte dans ma chambre, je m'assois au bord du lit, et je pose ma main sur mon ventre. Un geste minuscule, un geste dérisoire, mais c'est le seul qui m'appartienne. Dehors, l'orage éclate enfin. La pluie s'abat sur les vitres comme une délivrance, et je la regarde ruisseler sans bouger, sans pleurer, sans rien. Le temps passe. La nuit avance. Et moi, je reste là, immobile, une main sur mon ventre, à écouter le bruit de la mer qui frappe contre les murs de ma prison.

Demain. Peut-être que demain, je trouverai le courage de parler.

Ou peut-être que demain, tout s'effondrera.

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