LOGINChapitre 2
Alixia
Le matin du mariage, ma mère a posé ses mains tremblantes sur mes épaules et elle m'a dit : « Les Veyrenc n'aiment pas. Ils possèdent. Ils protègent. Ils durent. Souviens-t'en. »
Je m'en souviens. Six ans plus tard, allongée dans mon lit trop grand, les yeux fixés sur le baldaquin de velours qui surplombe ma couche comme un ciel de théâtre, je me répète ces mots en boucle. Ils possèdent. Ils protègent. Ils durent. Mais ils n'aiment pas. Ils n'aimeront jamais. Et moi, j'ai passé six ans à attendre que Cassian lève les yeux vers moi, à espérer qu'un jour il me voie autrement que comme une obligation, un devoir, un nom sur un contrat.
Six ans. Deux mille cent quatre-vingt-dix jours. Et il ne m'a jamais regardée.
Je me lève, j'enfile un peignoir de soie crème qui traîne au pied du lit, et je m'approche de la fenêtre. La tempête de la nuit s'est calmée, mais le ciel est encore bas, couleur de plomb, et la mer s'étend à perte de vue, grise et huileuse. Maëlancourt est belle même sous la grisaille. Peut-être surtout sous la grisaille. Les tours de verre réfléchissent la lumière pâle du matin, les ponts suspendus dessinent des arcs gracieux au-dessus du vide, et les jardins en terrasses qui cascadent le long des niveaux inférieurs apportent des touches de vert sombre et de pourpre. Une cité de cristal et d'acier, posée sur l'océan comme un défi à la nature.
Je pose mon front contre la vitre et je ferme les yeux. Les images du passé remontent sans que je puisse les arrêter, un flot de souvenirs que j'ai passé six ans à refouler.
J'avais dix-neuf ans. Dix-neuf ans, une robe blanche trop lourde, un bouquet de lys qui tremblait entre mes doigts, et un inconnu debout à l'autel qui ne m'avait pas adressé un seul mot avant la cérémonie. Mon père m'avait prévenue, bien sûr. Il m'avait expliqué que cette union était une nécessité stratégique, que les Sévérac avaient besoin de l'alliance Veyrenc pour sauver leurs affaires, que je devais faire mon devoir. Il ne m'avait pas demandé mon avis. Les filles de la haute société n'ont pas d'avis. Elles ont des dots, des noms, des ventres à offrir. Rien de plus.
Je me souviens du bruit de la cathédrale, du murmure des invités, du froissement des robes de soie dans les travées. Je me souviens de l'odeur de l'encens et des lys, entêtante, presque écœurante. Je me souviens de la main de Cassian quand il a pris la mienne pour glisser l'anneau à mon doigt. Une main chaude, étonnamment chaude, mais qui n'a pas serré la mienne. Juste un contact mécanique, un geste chirurgical. Il n'a pas souri. Il n'a pas dit oui avec une once d'émotion dans la voix. Il a récité les mots comme on lit un rapport financier.
Et moi, pauvre idiote, j'ai souri. J'ai souri parce que je croyais que l'amour pouvait naître du temps, de la patience, du silence même. J'avais lu trop de romans, j'avais vu trop de films, j'avais cru que les mariages arrangés pouvaient se transformer en histoires d'amour. Que la glace pouvait fondre. Que les regards pouvaient s'éclairer. Que les cœurs pouvaient s'ouvrir.
La glace n'a jamais fondu. Le regard de Cassian ne s'est jamais éclairé. Et son cœur, s'il existe, est resté fermé à double tour.
Je rouvre les yeux et je m'écarte de la fenêtre. Ma chambre est plongée dans une pénombre douce, les rideaux de velours à demi tirés, les meubles massifs dessinant des ombres sur les murs. Une commode en acajou, un secrétaire ancien, un fauteuil crapaud près de la cheminée éteinte. Rien de tout cela ne m'appartient. Tout a été choisi par un décorateur mandaté par la famille, tout respire le luxe impersonnel des palaces. Même cette chambre n'est pas la mienne. Elle est un espace qu'on m'a attribué, une cellule dorée où je dors seule, où je mange seule, où je vis seule.
Je traverse la pièce et je m'assois devant la coiffeuse. Le miroir me renvoie mon visage, plus pâle que d'habitude, les cernes creusés par une nuit sans sommeil. J'attrape une brosse en argent et je commence à démêler mes cheveux, des gestes lents, mécaniques, qui ne demandent aucune pensée. Mes cheveux sont longs, châtains, ondulés. Ils étaient mon seul orgueil autrefois, ma seule beauté revendiquée. Aujourd'hui, ils sont juste une masse soyeuse que je tresse et que je détresse, encore et encore, pour occuper mes mains et mon esprit.
Le tiroir de la coiffeuse est toujours entrouvert. Je le repousse du bout des doigts sans le fermer complètement. Je ne veux pas voir le test de grossesse. Pas maintenant. Pas ce matin. Je veux juste me souvenir, laisser les images du passé défiler, comprendre comment j'en suis arrivée là.
Le soir des noces, il n'est pas venu. Il avait une réunion, un déplacement urgent, une affaire à régler. Son assistant est venu frapper à ma porte, gêné, un bouquet de fleurs à la main comme un dédommagement minable. J'ai souri, j'ai dit que je comprenais, et j'ai pleuré toute la nuit dans mon lit de jeune mariée, une robe de dentelle blanche étalée sur le sol comme une mue inutile.
La première année, j'ai essayé. J'ai vraiment essayé. Je lui apportais du café le matin dans son bureau, il me remerciait sans lever les yeux. Je m'habillais avec soin pour les dîners, il regardait son téléphone. J'apprenais les noms de ses associés, les rouages de l'empire Veyrenc, je me préparais à être une épouse digne de lui. Il ne remarquait rien. Il ne voyait rien. Il traversait les pièces où je me trouvais comme on traverse un hall d'hôtel, avec une indifférence polie et parfaitement étanche.
La deuxième année, j'ai commencé à espérer que les choses changent. Un mot gentil, un regard un peu plus long, une main posée sur mon épaule au passage. Des miettes. Je me serais contentée de miettes. Mais les miettes ne venaient pas. Alors j'ai redoublé d'efforts. J'ai organisé des dîners, j'ai cultivé des alliés dans la famille, j'ai souri à Daphné malgré ses piques incessantes. J'étais parfaite. Irréprochable. Invisible.
La troisième année, j'ai cessé d'espérer.
La quatrième année, j'ai cessé de pleurer.
La cinquième année, j'ai cessé de sentir quoi que ce soit.
Et la sixième année, je suis tombée enceinte. Un accident. Une nuit où il est venu parce que la famille réclamait un héritier, une nuit où il m'a touchée sans me regarder, où il est reparti aussitôt après, me laissant seule avec ce ventre vide qui ne le serait bientôt plus.
Je pose la brosse sur la coiffeuse et je regarde mes mains. Elles ne tremblent pas. Elles ne tremblent plus depuis longtemps. Je suis devenue une statue, polie par des années de froideur, lisse et dure comme le marbre des couloirs que je traverse chaque jour. Mais à l'intérieur, tout au fond, il y a encore une faille. Une minuscule fissure par où s'infiltre parfois une douleur ancienne, une nostalgie de ce que j'aurais pu être, de ce que nous aurions pu être.
Je me lève, je laisse tomber le peignoir sur le lit, et je commence à m'habiller. Une robe bleu nuit aujourd'hui, sobre, élégante, avec des manches longues et un col montant. Je tresse mes cheveux en une natte épaisse qui tombe dans mon dos, et je fixe des boucles d'oreilles discrètes. Le rituel quotidien. L'armure quotidienne. Je me prépare à affronter un jour de plus dans ce palais qui n'est pas le mien, auprès d'un homme qui n'est pas vraiment mon mari.
Ce soir, il y a un dîner. Un dîner ordinaire, sans invités, sans gala. Juste lui et moi, assis aux deux extrémités d'une table de quarante personnes, à écouter le bruit des couverts contre la porcelaine. Peut-être que ce soir, je lui dirai. Peut-être que ce soir, je poserai ma main sur mon ventre et je prononcerai les mots qui pourraient tout changer.
Cassian, je suis enceinte.
Six mots. Six petits mots que je retourne dans ma tête depuis trois semaines. Six petits mots qui pourraient briser six ans de silence.
Ou peut-être pas. Peut-être qu'il lèvera les yeux de ses dossiers, qu'il haussera un sourcil, et qu'il répondra : « Très bien. Nous en parlerons plus tard. » Et il retournera à ses chiffres, à ses contrats, à son empire, me laissant seule avec ce secret qui ne sera plus un secret mais qui ne changera rien.
Je finis de m'habiller, je vérifie mon reflet une dernière fois, et je quitte la chambre. Le couloir est vide, le palais est silencieux. Mes pas m'emmènent vers la salle à manger, vers ce dîner rituel qui n'est qu'une extension de notre mariage, une cérémonie creuse où nous jouons nos rôles sans jamais dévier du script.
Je descends l'escalier, le dos droit, le menton levé. Je suis Alixia de Sévérac, épouse Veyrenc, princesse de Maëlancourt, et je ne tremble pas. Je ne tremble plus. Mais au fond de moi, la fissure s'élargit, et je sais que bientôt, elle ne pourra plus être contenue.
Chapitre 85CassianLe dîner vient de commencer. Alixia est assise en face de moi. Robe de soie verte. Visage détendu. Presque serein. Pour la première fois depuis des semaines, elle ne semble pas sur ses gardes. Elle ne me regarde pas comme un ennemi. Elle ne serre pas les mâchoires quand je parle. Elle est là. Simplement là. Et moi, je savoure cet instant fragile comme on savoure une trêve au milieu d'une guerre.Elle porte sa flûte de champagne à ses lèvres. Elle boit une gorgée. Une seule.Et là. Tout bascule.Elle devient livide. D'une pâleur de craie. Ses yeux s'écarquillent. Sa main se porte à sa gorge. Un râle. Un son étouffé. Son corps se convulse. Sa flûte tombe. Le cristal éclate sur le marbre. Le champagne se répand. Rouge. Comme du sang.— Alixia !Je bondis de ma chaise. Je ren
Chapitre 84IlaryaJe tiens les relevés bancaires dans ma main comme on tient une arme. Et je marche vers son bureau. La détermination glacée d'une femme qui vient de découvrir qu'on l'a trahie.Je pousse la porte sans frapper. Il lève la tête. Surpris. Ses yeux d'ambre s'écarquillent.— Alixia ? Que se passe-t-il ?Je jette les relevés sur son bureau. Les feuilles glissent. S'éparpillent.— Tu as sauvé Obsidienne.Il ne répond pas tout de suite. Il regarde les papiers. Puis il me regarde. Son visage est pâle.— C'est vrai.— Pourquoi ?— Parce que je ne pouvais pas te laisser tomber. Une seconde fois.— Tu n'avais pas le droit. Tu n'avais pas le droit d'interférer dans mes affaires. Dans ma vie. Sans me demander mon avis.— Je sais. J'ai eu tort.— Tu as eu
Chapitre 83IlaryaLes chiffres dansent devant mes yeux. Je les relis. Une fois. Deux fois. Trois fois.Non. Ce n'est pas possible.Je suis dans le bureau que Cassian a mis à ma disposition. Les relevés bancaires d'Obsidienne sont étalés devant moi. Des colonnes. Des lignes. Des transactions.Et là. Au milieu. Une injection de capitaux. Qui ne correspond à rien. À aucun investisseur connu. À aucune banque. À aucun fonds.Je remonte la piste. Je fouille. Je croise les informations.Et peu à peu. La vérité se dessine.Cassian. C'est Cassian.Il a sauvé Obsidienne. Il a injecté des millions. Par l'intermédiaire de sociétés écrans.Je me lève. Brusquement. Ma chaise racle le sol. Je marche jusqu'à la fenêtre. Les poings serrés. La respiration courte.Pourquoi ?
Chapitre 82CassianLa salle à manger est un piège. Je le sais avant même de franchir la porte. Cette tension. Cette lourdeur. Ce silence qui n'annonce rien de bon.Alixia est assise à ma droite. Robe grenat. Visage impassible. Elle ne touche pas à son assiette.Daphné est en face. Sourire aux lèvres. Ce sourire. Celui qui précède les coups.L'oncle Sévère est au bout de la table. Visage de marbre. Yeux d'ambre. Les mêmes que les miens. Les mêmes que ceux d'Aëlys.Le dîner commence. Les couverts cliquettent. Personne ne parle.Il vient de Daphné.— Alors, chère Alixia. Comment se passe votre retour parmi nous ? Vous devez être un peu dépaysée. Après toutes ces années dans cette ville industrielle. Khalmyre, c'est bien cela ?Alixia ne lève pas les yeux.&md
Chapitre 81DaphnéJe fais les cent pas dans ma chambre. Mes talons claquent sur le marbre. Un bruit sec. Régulier. Comme un métronome.Ilarya Noctis. Ce nom. Cette femme.Elle est revenue. Elle a épousé mon frère. Une seconde fois. Elle s'est installée dans l'aile indépendante. Avec sa bâtarde. Et Cassian. Mon frère. Mon sang. Il la laisse faire. Il lui obéit. Il signe des contrats. Il s'agenouille devant sa gosse. Il lui offre des cadeaux.Des regards qu'il ne m'a jamais donnés. À moi. Sa sœur. Sa famille.Je m'arrête devant la fenêtre. La mer. Toujours la mer. Je la regarde sans la voir. Mes poings sont serrés. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.Elle croit qu'elle a gagné. Elle croit qu'elle peut revenir. Comme ça. Sans conséquences. Sans payer. Elle croit qu'elle peut reprendre ce qu'elle a a
Chapitre 80IlaryaJe suis derrière la porte. Entrouverte. Juste assez pour voir. Pas assez pour être vue.Je les regarde. Cassian agenouillé devant ma fille. Aëlys assise par terre. L'oiseau en bois entre eux.Il tourne la manivelle. Les ailes bougent. Aëlys regarde. Longtemps. Sans rien dire.— C'est toi qui l'as fait ?— Oui. Avec mes mains.— Pourquoi ?— Parce que je voulais te faire plaisir.Elle le regarde. Ses yeux. Les mêmes que les siens. Elle ne sourit pas. Pas encore.Puis elle tourne la manivelle. Les ailes bougent. Et là. Je le vois. Un sourire. Un petit. Un minuscule. Mais un sourire.Mon cœur se serre. Fort. Trop fort.Il le voit aussi. Ses yeux brillent. Il a l'air d'un homme qui vient de gagner un empire.— Tu aimes ?Elle hoche la tête. Elle ne dit rien. Mais elle sourit. Toujours.— Merci.— De rien, Aëlys.Il se relève. Il regarde derrière lui. Vers la porte. Vers moi. Il m'a vue.Il s'approche. Doucement.— Alixia...— Je t'avais dit de ne pas lui faire de promes
Chapitre 5AlixiaJe cherche Cassian pendant trois heures.Le palais Veyrenc est un labyrinthe de marbre et de verre qui s'étend sur sept niveaux reliés par des escaliers monumentaux et des ascenseurs privés. Je connais chaque recoin, chaque couloir dérobé, chaque alcôve où l'on peut se cacher. J'a
Chapitre 4AlixiaLe jardin d'hiver est désert à cette heure de la matinée, et c'est pour cela que je m'y réfugie.Les murs de verre montent jusqu'au plafond voûté, laissant entrer une lumière laiteuse qui se diffracte sur les feuillages tropicaux et les orchidées suspendues. L'air est chaud, humid
Chapitre 3AlixiaLa salle à manger est une cathédrale de marbre et de cristal.Les murs s'élèvent sur trois étages, recouverts de panneaux de marbre noir veiné de blanc, et le plafond est une verrière immense qui laisse passer la lumière pâle du soir, filtrée par des lustres de cristal suspendus c
Chapitre 1AlixiaL'orage ne crève pas.Je me tiens devant la baie vitrée de ma chambre, les deux paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde les nuages s'enrouler autour des flèches de la cité comme des serpents de fumée noire. Maëlancourt scintille sous les éclairs, suspendue entre le







