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Chapitre 4

Author: Histoire
last update publish date: 2026-05-14 06:16:25

Chapitre 4

Alixia

Le jardin d'hiver est désert à cette heure de la matinée, et c'est pour cela que je m'y réfugie.

Les murs de verre montent jusqu'au plafond voûté, laissant entrer une lumière laiteuse qui se diffracte sur les feuillages tropicaux et les orchidées suspendues. L'air est chaud, humide, saturé du parfum entêtant des jasmins et des gardénias plantés dans des vasques de pierre noire. Un filet d'eau coule quelque part, un ruissellement discret qui se mêle au crissement lointain des cigales enfermées dans des cages de bambou. Tout ici est artificiel, contrôlé, maintenu en vie par une armée de jardiniers invisibles. Même la nature, chez les Veyrenc, doit obéir.

Je suis assise sur un banc de marbre, les mains posées à plat sur mes cuisses, et je respire lentement. La robe que j'ai choisie ce matin est d'un vert mousse, une soie fluide qui ne marque pas la taille, qui ne dessine rien, qui cache tout. Je l'ai prise exprès, en songeant à la grossesse naissante que je dissimule, ce petit renflement que moi seule peux encore deviner. Personne ne doit savoir. Pas avant que je lui aie parlé. Pas avant que Cassian lève enfin les yeux vers moi.

Le bruissement d'une porte qu'on ouvre me fait tourner la tête, et mon cœur se serre.

Daphné.

Elle entre dans le jardin d'hiver comme on entre en scène, avec cette démarche chaloupée qui fait onduler ses hanches et cliqueter ses bracelets. Elle porte une robe de cocktail bleu saphir, beaucoup trop sophistiquée pour dix heures du matin, et ses cheveux blonds sont lâchés en vagues brillantes sur ses épaules nues. Ses yeux ambrés, les mêmes que ceux de son frère, balaient la pièce avec une lenteur calculée, et s'arrêtent sur moi.

Un sourire mince étire ses lèvres, un sourire qui n'atteint jamais ses yeux.

— Ah, te voilà, dit-elle en s'avançant. Je me demandais où tu te cachais.

Je ne réponds pas tout de suite. Je plante mon regard dans le sien et je ne baisse pas les yeux. C'est une règle que j'ai apprise avec le temps. Ne jamais baisser les yeux devant Daphné Veyrenc. Elle flaire la faiblesse comme un requin flaire le sang.

— Je ne me cache pas, dis-je d'une voix égale. Je profite du calme.

Elle s'arrête à quelques pas de moi, près d'une vasque où flottent des nénuphars miniatures, et elle incline la tête sur le côté, un geste étudié qui fait glisser ses cheveux sur son épaule. Son parfum me parvient, tubéreuse et musc, entêtant comme une promesse de migraine.

— Le calme, répète-t-elle en attrapant une fleur entre ses doigts aux ongles laqués de rouge. Tu vas être servie, ma chère. D'ici ce soir, ce palais sera une ruche.

— Je sais.

— Tu sais, bien sûr. Tu sais toujours tout, n'est-ce pas ?

Elle arrache un pétale du bout des doigts et le laisse tomber sur le marbre. Ses yeux ne quittent pas les miens, et ce sourire ne quitte pas ses lèvres. Je la connais depuis six ans. Six ans à subir ses piques sucrées, ses compliments empoisonnés, ses confidences faussement bienveillantes. Elle est experte dans l'art de blesser sans laisser de trace, de planter des aiguilles si fines qu'on ne les sent qu'après coup.

— Tu as l'air fatiguée, remarque-t-elle en plissant les yeux. Tu ne dors pas bien ?

— Je dors très bien.

— Vraiment ? Tu as des cernes. Et tu es pâle. Enfin, plus pâle que d'habitude.

Elle fait un pas vers moi, puis un autre, et je dois me retenir pour ne pas reculer. Elle s'arrête à ma hauteur, son regard glissant sur mon visage, puis sur ma gorge, puis plus bas. Il s'attarde sur ma taille, sur mes hanches, et quelque chose dans son expression change. Une lueur calculatrice s'allume dans ses prunelles, une étincelle de curiosité malsaine.

— Tu as pris du ventre, non ?

Mon sang se glace. Littéralement. Je le sens se figer dans mes veines, ralentir, s'épaissir. Mes doigts se crispent sur mes cuisses, mais je ne bouge pas. Je ne porte pas ma main à mon ventre. Je ne vérifie pas la robe, je ne cherche pas à dissimuler. Surtout pas.

— Je ne crois pas, dis-je.

— Mais si, insiste-t-elle en penchant la tête de l'autre côté. Regarde-toi. Cette robe est trop ajustée. Tu devrais peut-être faire attention à ce que tu manges. Certaines femmes prennent du ventre avec l'âge. Ou pour d'autres raisons.

Elle sourit plus largement, et ce sourire est une lame. Une lame qui s'enfonce doucement entre mes côtes, qui cherche l'endroit sensible, qui le trouve. Je respire. Lentement. Profondément. Je ne lui donnerai pas la satisfaction de voir mon trouble.

— Tu m'excuseras, dis-je en me levant. J'ai des choses à préparer pour ce soir.

— Bien sûr, répond-elle avec une légèreté feinte. Va, ma chère. Ne te fatigue pas trop surtout. Il faut que tu sois en beauté pour le gala. Cassian déteste les épouses négligées.

Je passe devant elle sans la toucher, sans la regarder, et je marche vers la porte vitrée qui donne sur le hall principal. Mes jambes me portent sans trembler, mon dos reste droit, ma nuque reste raide. Mais à l'intérieur, c'est un chaos. Une tempête de peur et de colère qui fait battre mon cœur beaucoup trop vite.

Elle sait. Elle ne peut pas savoir. Personne ne sait. Mais elle devine. Elle flaire. Elle a toujours eu cet instinct de prédateur pour détecter les failles chez les autres. Et si elle découvre la vérité avant que Cassian ne l'apprenne de ma bouche, tout est perdu.

Je traverse le hall d'un pas rapide, les talons claquant sur le marbre, et je m'engouffre dans le couloir qui mène à ma chambre. Ma respiration est courte, mes paumes moites. Je pousse la porte, je la referme derrière moi, je m'adosse contre le bois frais et je ferme les yeux.

Elle a dit « tu as pris du ventre ». Elle a dit « certaines femmes prennent du ventre pour d'autres raisons ». Elle m'a regardée comme on regarde un insecte sous une loupe, avec une curiosité froide et cruelle.

Je rouvre les yeux et je traverse la pièce jusqu'à la coiffeuse. Le tiroir est entrouvert. Je l'ouvre complètement, j'écarte le foulard de soie bleue, et je prends le test de grossesse entre mes doigts. Les deux lignes roses sont toujours là, claires, indiscutables. Je les fixe pendant une minute entière, le souffle suspendu, puis je replace le test sous le foulard et je referme le tiroir d'un coup sec.

Je dois parler à Cassian. Ce soir. Avant le gala. Avant que Daphné ne répande ses soupçons, avant qu'une rumeur ne naisse, avant que tout m'échappe. Je dois lui dire la vérité, et je dois le faire maintenant.

Je lisse ma robe, je redresse les épaules, et je sors de la chambre. Le palais bourdonne déjà des préparatifs, des serveurs qui courent, des fleuristes qui dressent des compositions, des techniciens qui règlent les éclairages. Je cherche Cassian du regard, mais il n'est nulle part. Il est toujours nulle part quand j'ai besoin de lui.

Je finirai par le trouver. Et quand je le trouverai, je parlerai.

Cette fois, je parlerai.

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