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Chapitre 4

last update publish date: 2026-04-28 08:23:12

Chapitre 4

Alina

L'été rampe sur Moscou comme une chape moite, et la résidence Orlov se transforme en serre. Les domestiques ouvrent les fenêtres à l'aube pour laisser entrer un semblant de fraîcheur, puis les referment à midi pour emprisonner l'ombre. Dans la chambre de Mikhaïl, la climatisation ronronne nuit et jour, maintenant une température constante que les médecins jugent optimale. Pour moi, c'est un hiver artificiel qui m'oblige à porter un châle de laine sur ma robe de coton.

Six mois ont passé depuis le mariage. J'ai cessé de compter les jours précisément. Mon existence s'écoule au rythme des soins et des lectures, et la jeune fille que j'étais s'efface peu à peu sous la femme que je deviens – une femme dont personne ne connaît le prénom, qui n'apparaît sur aucune photographie, qui ne participe à aucune soirée.

Ma seule joie, ténue et répétitive, c'est lui.

— Aujourd'hui, je vais vous lire Dostoïevski, annoncé-je en m'installant dans le fauteuil. J'ai hésité avec Tolstoï, mais je crois que vous êtes d'humeur sombre. Ne me demandez pas pourquoi. C'est une intuition.

J'ai appris à déchiffrer des signes infimes sur son visage. La tension de sa mâchoire certains matins, la façon dont son front se plisse quand je change le livre. Des réflexes, sans doute, que les neurologues attribueraient à des stimulations aléatoires. Mais ces signes sont devenus mon alphabet secret, mon dialogue à sens unique avec l'homme qui dort.

Je lis Les Frères Karamazov, le passage où Ivan récite son poème du Grand Inquisiteur. Ma voix monte et descend, habite les phrases. J'oublie parfois que je ne suis plus seule : Olga s'arrête sur le pas de la porte, écoute quelques instants, puis repart sur la pointe des pieds.

Quand je referme le livre, une heure plus tard, ma gorge est sèche et mes doigts tremblent légèrement. Je pose la main sur son front pour en vérifier la température. La peau est fraîche, lisse, et sous mes doigts, je sens battre la veine temporale, minuscule tambour de vie.

— Vous savez, Mikhaïl, je crois que je commence à vous connaître. Pas vous, bien sûr. L'idée de vous. C'est ridicule, non ? Tomber amoureuse d'une hypothèse.

Je laisse échapper un petit rire sans joie. Le mot « amoureuse » a franchi mes lèvres avant que j'aie pu le retenir. Il flotte dans la chambre comme une bulle de savon irisée, fragile, obscène presque. Je ne l'avais jamais prononcé à voix haute. L'aimer. Mon mari. Cet étranger absolu.

Mes joues s'empourprent et je retire ma main. J'ignore pourquoi cette honte m'envahit. Il ne peut pas me juger. Il ne peut pas me repousser. Et pourtant, c'est précisément cela qui rend mon amour coupable : il est sans risque, donc sans courage. J'aime une ombre parce qu'une ombre ne peut pas me faire de mal.

— Pardon, dis-je en baissant les yeux. Cela ne vous regarde pas.

Août décline, et avec lui ma réserve de livres. J'ai épuisé les classiques du rez-de-chaussée et je demande à monter dans la bibliothèque principale du premier étage, celle que je n'ai pas le droit d'approcher sans autorisation. Irina, à ma grande surprise, accepte. Un domestique m'escorte dans la pièce immense, tapissée de reliures anciennes et de globes terrestres.

Je n'y trouve rien d'extraordinaire,je redescends dans la chambre de l'homme que j'aime.

Cette nuit-là, pour la première fois, je ne parviens pas à m'endormir. L'image de ce sourire heureux, de cette main sur une épaule féminine, danse derrière mes paupières closes. Je finis par me lever, pieds nus sur le marbre froid, et je descends à la chapelle privée, celle où les icônes brillent dans la pénombre.

Je ne prie pas. Je m'assois sur un banc, les bras croisés, et je fixe la flamme d'un cierge sans la voir. Est-ce cela, ma vie ? Aimer un homme qui en aime une autre, ou qui l'aimait, ou qui l'aimera quand il se réveillera ? Suis-je condamnée à n'être qu'un substitut, une sentinelle commode en attendant le retour de la véritable reine ?

Le silence de la chapelle ne me donne pas de réponse. Mais au fond de moi, une voix calme et têtue murmure que non. Je ne suis pas un substitut. K. n'est pas là. Moi, si. C'est moi qui frotte ses mains, moi qui lui lis des poèmes, moi qui veille quand le monde dort. L'amour n'est pas une question de droits ou d'antériorité. L'amour est une question de présence.

Au matin, je retourne dans la chambre avec une détermination neuve. La photo reste dans le tiroir, et je ne l'en sors plus. Je prends la place habituelle, saisis sa main habituelle, et reprends ma lecture habituelle. Mais quelque chose a changé dans ma voix : elle est plus assurée, plus revendicative. Je ne parle plus à un fantôme. Je parle à l'homme que j'ai choisi, même si le destin ne lui a pas laissé le choix.

— Un jour, vous vous réveillerez, dis-je en refermant le livre. Et ce jour-là, je serai là. Pas K. Moi.

Les machines continuent leur ballet silencieux. Dehors, la pluie se met à tomber, fine et persistante, comme une promesse murmurée au ciel.

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