Mag-log inChapitre 4
Alina
L'été rampe sur Moscou comme une chape moite, et la résidence Orlov se transforme en serre. Les domestiques ouvrent les fenêtres à l'aube pour laisser entrer un semblant de fraîcheur, puis les referment à midi pour emprisonner l'ombre. Dans la chambre de Mikhaïl, la climatisation ronronne nuit et jour, maintenant une température constante que les médecins jugent optimale. Pour moi, c'est un hiver artificiel qui m'oblige à porter un châle de laine sur ma robe de coton.
Six mois ont passé depuis le mariage. J'ai cessé de compter les jours précisément. Mon existence s'écoule au rythme des soins et des lectures, et la jeune fille que j'étais s'efface peu à peu sous la femme que je deviens – une femme dont personne ne connaît le prénom, qui n'apparaît sur aucune photographie, qui ne participe à aucune soirée.
Ma seule joie, ténue et répétitive, c'est lui.
— Aujourd'hui, je vais vous lire Dostoïevski, annoncé-je en m'installant dans le fauteuil. J'ai hésité avec Tolstoï, mais je crois que vous êtes d'humeur sombre. Ne me demandez pas pourquoi. C'est une intuition.
J'ai appris à déchiffrer des signes infimes sur son visage. La tension de sa mâchoire certains matins, la façon dont son front se plisse quand je change le livre. Des réflexes, sans doute, que les neurologues attribueraient à des stimulations aléatoires. Mais ces signes sont devenus mon alphabet secret, mon dialogue à sens unique avec l'homme qui dort.
Je lis Les Frères Karamazov, le passage où Ivan récite son poème du Grand Inquisiteur. Ma voix monte et descend, habite les phrases. J'oublie parfois que je ne suis plus seule : Olga s'arrête sur le pas de la porte, écoute quelques instants, puis repart sur la pointe des pieds.
Quand je referme le livre, une heure plus tard, ma gorge est sèche et mes doigts tremblent légèrement. Je pose la main sur son front pour en vérifier la température. La peau est fraîche, lisse, et sous mes doigts, je sens battre la veine temporale, minuscule tambour de vie.
— Vous savez, Mikhaïl, je crois que je commence à vous connaître. Pas vous, bien sûr. L'idée de vous. C'est ridicule, non ? Tomber amoureuse d'une hypothèse.
Je laisse échapper un petit rire sans joie. Le mot « amoureuse » a franchi mes lèvres avant que j'aie pu le retenir. Il flotte dans la chambre comme une bulle de savon irisée, fragile, obscène presque. Je ne l'avais jamais prononcé à voix haute. L'aimer. Mon mari. Cet étranger absolu.
Mes joues s'empourprent et je retire ma main. J'ignore pourquoi cette honte m'envahit. Il ne peut pas me juger. Il ne peut pas me repousser. Et pourtant, c'est précisément cela qui rend mon amour coupable : il est sans risque, donc sans courage. J'aime une ombre parce qu'une ombre ne peut pas me faire de mal.
— Pardon, dis-je en baissant les yeux. Cela ne vous regarde pas.
Août décline, et avec lui ma réserve de livres. J'ai épuisé les classiques du rez-de-chaussée et je demande à monter dans la bibliothèque principale du premier étage, celle que je n'ai pas le droit d'approcher sans autorisation. Irina, à ma grande surprise, accepte. Un domestique m'escorte dans la pièce immense, tapissée de reliures anciennes et de globes terrestres.
Je n'y trouve rien d'extraordinaire,je redescends dans la chambre de l'homme que j'aime.
Cette nuit-là, pour la première fois, je ne parviens pas à m'endormir. L'image de ce sourire heureux, de cette main sur une épaule féminine, danse derrière mes paupières closes. Je finis par me lever, pieds nus sur le marbre froid, et je descends à la chapelle privée, celle où les icônes brillent dans la pénombre.
Je ne prie pas. Je m'assois sur un banc, les bras croisés, et je fixe la flamme d'un cierge sans la voir. Est-ce cela, ma vie ? Aimer un homme qui en aime une autre, ou qui l'aimait, ou qui l'aimera quand il se réveillera ? Suis-je condamnée à n'être qu'un substitut, une sentinelle commode en attendant le retour de la véritable reine ?
Le silence de la chapelle ne me donne pas de réponse. Mais au fond de moi, une voix calme et têtue murmure que non. Je ne suis pas un substitut. K. n'est pas là. Moi, si. C'est moi qui frotte ses mains, moi qui lui lis des poèmes, moi qui veille quand le monde dort. L'amour n'est pas une question de droits ou d'antériorité. L'amour est une question de présence.
Au matin, je retourne dans la chambre avec une détermination neuve. La photo reste dans le tiroir, et je ne l'en sors plus. Je prends la place habituelle, saisis sa main habituelle, et reprends ma lecture habituelle. Mais quelque chose a changé dans ma voix : elle est plus assurée, plus revendicative. Je ne parle plus à un fantôme. Je parle à l'homme que j'ai choisi, même si le destin ne lui a pas laissé le choix.
— Un jour, vous vous réveillerez, dis-je en refermant le livre. Et ce jour-là, je serai là. Pas K. Moi.
Les machines continuent leur ballet silencieux. Dehors, la pluie se met à tomber, fine et persistante, comme une promesse murmurée au ciel.
Épilogue Des années plus tard..Chapitre 201MikhailLe soleil se couche sur le lac de Côme, embrasant le ciel de pourpre, d’or et de rouge, comme si le monde entier se parait de ses plus belles couleurs pour saluer ce moment ultime. Les montagnes se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres, leurs sommets enneigés qui captent les derniers rayons. L’eau, miroir parfait, reflète les couleurs du crépuscule, multipliant les teintes, les intensifiant, les rendant presque irréelles, presque magiques. On dirait que le lac lui-même retient son souffle. Les cyprès centenaires, immobiles, veillent sur ce spectacle grandiose comme des gardiens de l’éternité, leurs ombres allongées sur la pelouse, leurs branches noires se découpant sur le ciel flamboyant.Nous sommes sur la terrasse, Alina et moi, main dans la main. Nos doigts sont entrelacés, nos paumes se touchent, nos cœurs battent à l’unisson, comme depuis trente-cinq ans, comme depuis to
Chapitre 200AlinaLe soir est tombé sur la villa de Côme, un soir particulier, un soir de fin, un soir de boucle qui se ferme après tant d’années de combats, de doutes, de joies et de peines. Ce n’est pas une fin triste, non. C’est une fin apaisée, sereine, celle d’un long chemin parcouru ensemble, main dans la main, jour après jour, nuit après nuit, à travers les tempêtes et les éclaircies. La lune n’est pas encore levée, mais les premières étoiles apparaissent, timides, comme hésitantes à dévoiler leur éclat. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de mauve et de violet à l’horizon, là où les montagnes noires découpent leurs silhouettes dentelées. L’air est doux, presque tiède, comme une caresse, chargé du parfum des lauriers-roses en fleurs, de la terre humide arrosée dans la journée, et du bois de la terrasse que le soleil a réchauffé.Mikhail est à côté de moi, sa main dans la mienne, nos doigts entrelacés comme depuis toujours, comme si nos mains avaient été sculptées l’une pour
Chapitre 199MikhailLa nuit est tombée sur la villa de Côme, une nuit d’encre et d’étoiles, sans un nuage, sans un souffle de vent. La lune, haute et pleine, ronde comme une pièce d’argent, éclaire le lac de sa lueur blafarde, faisant briller les vaguelettes comme des milliers de diamants liquides dispersés sur une nappe de velours noir. Les cyprès, immobiles, veillent comme des sentinelles, leurs ombres allongées sur la pelouse. Les grillons se sont tus. Les oiseaux dorment. Seul le clapotis léger des eaux contre la rive trouble le silence, une berceuse infinie, apaisante, presque hypnotique.Les invités sont partis. Les enfants se sont endormis, leurs rires encore suspendus dans l’air, leurs souvenirs déjà en train de s’ancrer dans leurs mémoires. Marguerite a éteint les lumières, rangé les restes du dîner, fermé les volets. Viktor est rentré chez lui, avec Lucia et Chiara. Kira et Maksim ont regagné leur chambre, lassés par les émotions de la soirée. La villa est silencieuse, baig
Chapitre 198AlinaLe crépuscule descend sur le lac de Côme comme un rideau de soie, déployant des voiles d’or, de pourpre et d’orange sur les eaux calmes qui scintillent sous les dernières lueurs du jour. Les montagnes, à l’horizon, se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de rougeoyements, comme embrasé par un feu invisible. La villa, perchée sur sa terrasse de pierre ocre, s’illumine fenêtre après fenêtre d’abord la cuisine, où Marguerite achève les préparatifs, puis le salon, où les enfants se sont rassemblés, puis notre chambre, où je me suis changée pour ce dîner de famille. Les rires des enfants résonnent dans le jardin, mêlés aux aboiements lointains de Tolstoï le deuxième du nom , aux chants des oiseaux qui regagnent leurs nids, au bruit des vagues légères contre la rive. L’air, doux et tiède, chargé du parfum des glycines en fleurs et des lauriers-roses, embaume la terrasse où nous
Chapitre 197AlinaLe lendemain, au lever du jour, Mikhail me réveille doucement. Ses doigts caressent mon épaule, ma nuque, mes cheveux. J’ouvre les yeux. Il est penché au-dessus de moi, ses yeux gris-vert brillent.— Lève-toi, Alina.— Il est tôt.— Nous avons quelque chose à faire.— Quoi ?— Tu verras.Je me lève, enfile une robe blanche, légère, en coton, que j’ai préparée la veille sans savoir pourquoi. Il porte une chemise blanche, un pantalon clair. Il me sourit.— Prête ?— Prête.Nous descendons l’escalier. La villa est silencieuse, les enfants dorment encore. Marguerite n’est pas levée. Viktor n’est pas là. Juste nous. Mikhail ouvre la porte de la terrasse. L’air est frais, embaumé par les glycines en fleurs. Le lac scintille. Le ciel est rose.— Où allons-nous ?— Là-bas.Il désigne la chapelle du domaine, blottie entre les cyprès, à l’orée du bois. La chapelle de pierre ocre, aux vitraux colorés, où nous avons baptisé nos filles, où nous avons prié, où nous avons pleuré.
Chapitre 196AlinaLe matin se lève sur le lac de Côme comme une promesse. La brume, légère et laiteuse, flotte à la surface de l’eau, s’effiloche doucement pour laisser apparaître les montagnes aux crêtes encore enneigées, les cyprès centenaires qui bordent la rive, la villa ocre qui trône au milieu du parc. Les oiseaux chantent, d’abord un merle, puis une mésange, puis tout un orchestre. Le ciel est d’un bleu pâle, presque transparent, comme un voile posé sur les couleurs du monde. Je suis debout devant la fenêtre de notre chambre, les mains posées sur le rebord, les yeux perdus dans l’horizon. Mikhail dort encore, ses draps froissés, son visage apaisé. Il a soixante ans cette année, mais quand il dort, il paraît plus jeune, plus vulnérable, plus proche du garçon que j’ai aimé sans le connaître.Il y a quelques jours, il m’a annoncé qu’il organisait un second voyage de noces. J’ai souri, j’ai haussé les épaules. « Nous sommes déjà mariés, Mikhaïl. Depuis trente ans. » Il m’a prise d
Chapitre 5AlinaL'automne repeint les arbres du parc en roux et en or. Un an. J'ai passé un an dans cette maison, un an au chevet de cet homme, et le monde extérieur s'est estompé comme une aquarelle oubliée sous la pluie. Je ne lis plus les journaux. Je ne réponds plus aux rares lettres de mon frè
Chapitre 3AlinaLe printemps arrive sans bruit, comme tout ce qui advient dans cette maison. Les fenêtres de la résidence Orlov laissent filtrer une lumière plus douce, plus jaune, qui caresse les marbres du vestibule et allume des reflets miel dans les dorures. Je ne sors pas. Je n'en éprouve même
Chapitre 2AlinaLe bureau des Orlov sent le cuir ancien, la cire d’abeille et l’argent froid. Une odeur de pouvoir accumulé avec une brutalité que les tapisseries murales s’efforcent de dissimuler sous des scènes de chasse. Je me tiens droite sur une chaise au dossier trop haut, les mains jointes s
Chapitre 1AlinaLe froid mordant de novembre traverse la laine de mon manteau comme si je n’étais rien. Je me tiens debout, les talons enfoncés dans le tapis persan du salon paternel, et je regarde mon père sans le reconnaître. Les lumières du lustre en cristal de Bohême jettent des reflets dorés s







