Mag-log inLe trajet jusqu'à Cocody dure quarante minutes en taxi-brousse, puis vingt minutes à pied. La nuit est moite, chargée d'électricité, annonciatrice d'un orage qui tarde à éclater. Les manguiers qui bordent la rue des Jardins projettent des ombres épaisses, mouvantes, complices. Je me glisse le long des murs, invisible, un fantôme parmi les fantômes. La villa de poker est une ruche illuminée. Des rires gras traversent les fenêtres ouvertes, mêlés au cliquetis des verres et au bruit mat des cartes qu'on abat. Je repère la voiture de Koné garée près du portail, une Mercedes noire rutilante. Son chauffeur dort sur le siège avant, la bouche ouverte, un filet de salive sur le menton. Aucun signe des gardes du corps. Probablement en train de cuver leur bière dans les cuisines. Je traverse la rue, m'accroupis derrière un massif de crotons. L'attente commence. L'attente est une technique que je maîtrise depuis l'enfance. Caché sous le lit de papa, je comptais les s
Le mot sort avant que je puisse le retenir. Trop sec. Trop froid. Koné plisse les yeux, soupçonneux. Puis il hausse les épaules, décidant que ma répartie ne mérite pas qu'il s'y attarde.— Trois jours, lâche-t-il. Pas un de plus. Et si la montre est abîmée, si vous osez la rayer ou la remplacer par une copie, je vous fais fermer. J'ai des amis au ministère. Partout. Vous finirez dans la rue, comme les chiens que vous réparez.Il lance une liasse de billets sur l'établi. Les coupures s'éparpillent sur les mouvements démontés, souillant leur propreté méticuleuse. Puis il tourne les talons, remet ses lunettes noires, et quitte la boutique dans un claquement de portière et un rugissement de moteur.Je reste immobile. La loupe tremble sur mon front. Les criquets sont une tempête maintenant, une armée de
EliasLa boutique sent l'huile de lin et le cuivre chauffé. Mon royaume. Une caverne exiguë coincée entre un vendeur de pneus rechapés et une gargote à attiéké, dans le ventre grouillant du marché de Treichville. Les murs sont tapissés d'horloges, pendules, réveils, coucous déglingués qui attendent leur résurrection. Certaines fonctionnent, d'autres patientent, toutes m'obéissent. Leur tic-tac collectif emplit la pièce d'une pulsation cardiaque, un cœur monstrueux à cent vingt chambres. Mon cœur.J'ai trente-quatre ans. Mes tempes grisonnent. Mes doigts sont devenus les outils les plus précis d'Abidjan. On vient de Cocody, de Marcory, du Plateau, des ambassades même, me supplier de ranimer des mécaniques que personne d'autre n'ose toucher. On me paie en billets froissés, en dollars, en francs CFA, parfois en nourriture ou en bijoux de famille. On prononce mon nom avec respect. Elias l'Horloger. Elias le Magicien. Elias le Sauveur de Temps.Ils ne savent rien.Ils ne savent pas que la
Je ne réponds pas. Les criquets sont trop forts. Leur stridulation noie les mots de l'homme, les transforme en borborygmes incompréhensibles. Je le regarde bouger les lèvres sans l'entendre. Un film muet. Une pantomime menaçante. Sa lame danse devant mon visage, accrochant les reflets orangés des lampadaires du port.Ma main gauche plonge dans ma poche. Pas pour y chercher de l'argent. Je n'en ai pas. Mes doigts rencontrent du métal froid. Un bout de fil de fer récupéré le matin même, oublié au fond de ma veste. Un bout de ferraille de rien du tout. Un déchet.L'homme avance. Sa main libre agrippe ma caisse à outils. Il tire. La sangle mord mon épaule. Et dans ce geste brusque, quelque chose craque en moi. Un barrage cède. Un mécanisme bloqué depuis la nuit du collier de perles se libère soudain. Le temps repart. Mais pas dans
Et puis tout bascule.Un soir, je rentre plus tard que d'habitude. J'ai passé la journée à récupérer des montres chez les ferrailleurs du port, troquant mes réparations contre des mécanismes à sauver. Ma poche est pleine de trouvailles, des mouvements rouillés mais récupérables, un chronomètre de marine au boîtier fracassé mais au cœur intact. Je suis presque heureux, ou du moins aussi proche du bonheur qu'un enfant comme moi peut l'être.La cour est silencieuse. Trop silencieuse.Mame Adja est allongée sur sa natte, les bras en croix, les yeux cousus tournés vers le plafond. Sa bouche est entrouverte. Un filet de salive a séché sur sa joue. Sa poitrine ne bouge pas.Je m'approche. Mes doigts touchent sa main. Elle est froide. Glacée. Le froid de la mort qui n'a rien à voir avec
EliasLa vieille femme n'a pas d'yeux. C'est la première chose que je remarque quand je la rencontre, adossé contre un mur d'Adjamé, le ventre creux, les lèvres gercées par trois jours de rue. Ses paupières sont cousues. Pas au sens figuré. Vraiment cousues. Un fil noir épais qui court le long des cils, formant une cicatrice boursouflée comme une fermeture éclair de chair. Elle avance dans la ruelle à l'aide d'une canne en bambou, tapotant le sol, évitant les flaques et les ordures sans jamais hésiter. Elle voit autrement. Elle entend autrement.— Toi, l'enfant aux oreilles qui saignent, viens par ici.Sa voix est un filet d'eau sur des pierres chaudes. Elle ne se trompe pas de direction. Elle pointe sa canne vers moi avec une précision d'horloger. Mes oreilles ne saignent pas. Pas vraiment. Mais les acouphènes me font parfois gratter
MoreauLa lumière du bureau est trop crue. Elle dévore les ombres, ne laisse aucune place au doute, à la nuance. C’est une lumière d’interrogatoire. Je suis à la fois l’enquêteur et le suspect.La boîte métallique est là, sur mon bureau, sous un sac en plastique transparent. Pièce à conviction N°1.
ÉliseLe cœur de Lena. Son remords, sa prison. La pièce manquante.Je l’entends avant de la voir. Un pas léger, prudent, dans le couloir des caves. Un pas qui n’est pas celui d’un voisin venant chercher une bouteille. C’est un pas de chasseur.Moreau.Je n’ai pas le temps de sortir. Je souffle ma l
ÉliseLe vernis bleu outremer sèche sur les pétales de la fleur que je brode dans la robe du portrait. Ma main est un métronome de précision. Chaque coup de pinceau est une pensée. Chaque pensée efface le bruit du monde extérieur. Sauf un. Un bruit qui s’est insinué depuis une semaine, un grattemen
Personnage principal : Élise, une femme d'une trentaine d'années, discrète, organisée et d'une apparence si banale qu'on l'oublie dans une foule. Elle est restauratrice d'art, méticuleuse et patiente.Histoire :Élise n'est pas une tueuse en série par rage ou folie,mais par une conviction profonde