LOGINAnoukL'aéroport est bondé. Des gens qui courent, des valises qui roulent, des haut-parleurs qui annoncent des vols dans une langue qui n'est la mienne. Des familles qui partent en vacances, des hommes d'affaires en costume, des enfants qui pleurent.Je sors de l'avion, les jambes lourdes, le cœur léger. Le vol a été court. Deux heures à peine. Deux heures à regarder par le hublot, à voir les nuages défiler, à penser à elle. À ses mains, à sa voix, à son parfum de thé vert.Je l'ai vue. Ma mère. Elle est vivante. Elle est réelle. Elle m'a serrée dans ses bras.Maintenant, je dois retrouver Dante.Marc m'attend dans le hall. Il est debout près du kiosque à journaux, un café à la main, le visage fermé. Il me voit, il me fait signe. Il ne sourit pas. Il n'a pas souri depuis
Elle verse le thé dans deux tasses. Les tasses sont blanches, fines, presque transparentes. De la porcelaine. La bonne porcelaine. Celle qu'on sort pour les occasions.— Je pensais à toi tous les jours, dit-elle. Toutes les nuits. À chaque fois que je voyais une petite fille, à chaque fois que j'entendais un rire, à chaque fois que je lisais un livre.— Pourquoi tu n'es jamais revenue ?— Parce que j'avais peur. Peur de te revoir. Peur que tu me rejettes. Peur de ne pas être à la hauteur.— Tu es ma mère. Tu seras toujours à la hauteur.— Tu es gentille.— Je suis honnête.Elle me regarde. Ses yeux sont clairs, fatigués, heureux. Il y a quelque chose de nouveau en elle. Quelque chose qui n'était pas là avant. Une paix. Une acceptation.— Raconte-moi ta vie, dit-elle. Tout. Depuis le d&
AnoukLe village est perché sur une montagne. Des ruelles étroites, des maisons en pierre, des fleurs aux fenêtres. Des géraniums rouges, des bougainvillées violettes, du jasmin blanc. L'air sent le thym, le romarin, la terre chaude.Santo Stefano di Sessanio. Un nom qui danse sur la langue, qui sent le soleil et la terre et l'herbe séchée. Un nom qui ressemble à une chanson.Marc est resté en bas, dans la voiture. Il n'a pas voulu monter. Il a dit que c'était entre elle et moi. Il a dit qu'il attendrait. Il a dit qu'il avait peur.Je marche dans les ruelles. Mes pas résonnent sur les pavés inégaux, usés par des siècles de pieds, de sabots, de pneus. Le vent est doux, le ciel est bleu, la vie est belle. Les hirondelles volent au-dessus des toits. Un chat dort sur un mur, le ventre au soleil.Devant moi, une porte bleue. Une porte pe
Je regarde par la fenêtre. Les paysages défilent. Des collines vertes, des champs de tournesols, des villages perchés sur des rochers. La France. L'Italie. La frontière est proche. Un panneau indique Vintimille. Vingt kilomètres.— Où on va exactement ? demandé-je.— Dans les Abruzzes. Un village qui s'appelle Santo Stefano di Sessanio. C'est perché sur une montagne. Il n'y a presque personne. Juste des pierres, du vent, et le ciel.— Elle vit seule ?— Elle vit avec un chat. Et des livres. Beaucoup de livres.— Elle est heureuse ?— Je ne sais pas. Elle dit qu'elle est en vie. C'est déjà ça.Le silence s'installe à nouveau. La nuit est tombée. Les phares éclairent la route. Des lignes blanches, des lignes jaunes, des panneaux réfléchissants.— Arrête-toi, d
Je sors de l'appartement. Je descends les marches. Chaque pas est un souvenir. Chaque marche craque sous mon poids. L'immeuble est vieux, fatigué, comme un animal qui va mourir.Au deuxième étage, je m'arrête.Devant la porte d'Anouk. Devant l'appartement de son enfance.Je pousse la porte. Elle n'est pas fermée à clé. Personne n'a pris la peine de la fermer. Peut-être que plus personne ne vient ici. Peut-être que tout le monde a oublié.J'entre.L'appartement est petit, sombre, triste. Une cuisine, un salon, deux chambres. Les meubles sont encore là, recouverts de draps blancs. Des draps qui ressemblent à des linceuls. La poussière recouvre tout. Une couche épaisse, grise, immobile. Le temps s'est arrêté ici. Il n'a pas osé entrer.Je marche dans le salon. Les murs sont nus, sauf une trace. Un dessin d'enfant. Un soleil. Une maison. Des fleurs. Anouk. C'est Anouk qui a dessiné ça. Il y a quinze ans. Peut-être plus.Je traverse la cuisine. L'évier est vide. Les placards sont ouverts.
DanteL'appartement est vide. Poussiéreux. Silencieux.Le silence pèse. C'est un silence lourd, épais, presque solide. Un silence qui a entendu des choses. Des pleurs, des coups, des mensonges.Castellano est passé par là. Je le sens. Je sens son odeur. Sa peur. Sa folie. Un mélange de sueur froide, de tabac bon marché et de sang. Une odeur de bête traquée. Une odeur de mort.— Qu'est-ce qu'on a ? demandé-je à Leo.— Pas grand-chose. Des empreintes. Des cheveux. Rien d'exploitable pour l'instant.Il est accroupi par terre, près d'une chaise cassée. Il relève la tête, ses yeux sont rouges. Il n'a pas dormi non plus. Personne n'a dormi.— Il a laissé des traces volontairement.— Pourquoi ?— Pour qu'on le suive. Pour qu'on tombe dans son piège.Je marche dan
AnoukLa porte de la suite s’est refermée.Le son était sourd, étouffé par le luxe feutré du palace, mais il a retenti dans ma poitrine comme un coup de gong. Je reste debout au milieu du salon immense, les bras enlacés autour de moi, à trembler. Les lumières de la ville inconnue scintillent, cruel
DanteJe recule d’un demi-pas, le corps protestant, surpris par ma propre obéissance. Le monde, qui s’était rétréci à la chaleur de sa bouche, se fissure et se reforme dans une réalité brutale. La pièce redevient une pièce. La nuit redevient la nuit. Et entre nous, s’ouvre un gouffre de quelques ce
DanteUn gémissement me monte à la gorge, rauque, presque douloureux, étouffé contre sa bouche. Son goût , un mélange de thé froid et de quelque chose d’uniquement elle , me traverse, me déstabilise. Ce n’est pas luxueux, sophistiqué. C’est vrai. Dangereusement, terriblement vrai. C’est le goût de
DanteJe cède.Pas comme un homme fatigué. Pas comme un homme faible qui abandonne. Je cède comme une structure trop longtemps sous pression, quand le métal chante une dernière plainte aiguë et stridente avant de se rompre dans un craquement sec. C’est un effondrement intérieur, silencieux et total







