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Chapitre 6

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-08-03 07:11:00

Chapitre 6

Adrian

Le feu crépite dans la cheminée de mon bureau, et je parcours les rapports que mes collaborateurs ont déposés sur ma table avec une attention distraite. Cela fait trois semaines qu'Alina est arrivée au manoir, trois semaines que notre mariage de façade a commencé, et je dois reconnaître qu'elle joue son rôle avec une discipline qui force le respect. Elle apparaît aux dîners, souriante et réservée, elle salue mes invités avec une grâce qui ne laisse rien paraître. Pourtant, quelque chose ne va pas, un malaise diffus que je perçois sans parvenir à l'identifier.

Madame Delcourt frappe à la porte, trois coups discrets, et entre sans attendre ma réponse.

— Monsieur le Sénateur, puis-je vous entretenir un instant ?

— Bien sûr. De quoi s'agit-il ?

Elle s'avance jusqu'au bureau, les mains croisées devant elle.

— Il s'agit de Madame. J'ai surpris hier deux femmes de chambre qui parlaient d'elle dans des termes inacceptables. Elles l'appelaient « la fille du prisonnier ». Elles ricanaient en disant qu'elle avait épousé Monsieur par intérêt.

Je sens ma mâchoire se crisper.

— Qui sont ces employées ?

— Lucie Morel et Hélène Dubois, de l'équipe d'entretien. Mais elles ne sont pas les seules. Depuis l'arrivée de Madame, il y a comme un vent de médisance qui souffle sur l'office. Les domestiques ne lui adressent la parole que contraints, ils détournent le regard quand elle passe, et j'ai même vu certains invités lui tourner le dos lors de la dernière réception.

— Et vous me dites cela seulement maintenant ?

— Je voulais en être sûre avant de vous en parler. Aujourd'hui, j'ai entendu de mes propres oreilles une conversation qui ne laisse aucun doute. On traite votre épouse comme une pestiférée.

Je me lève, les mains croisées dans le dos, et contemple les jardins par la fenêtre.

— Renvoyez-les. Lucie Morel et Hélène Dubois. Qu'elles quittent le manoir avant demain matin.

— Très bien, Monsieur. Dois-je faire passer un message au reste du personnel ?

— Dites-leur simplement que ces deux employées ont été congédiées pour manquement à leur devoir de respect. Pas de détails. Le message sera assez clair.

Delcourt incline la tête et se retire. Pourquoi cette colère en moi ? Alina n'est qu'une épouse de papier, un pion sur mon échiquier politique. Je ne devrais pas me soucier de la façon dont on la traite.

Et pourtant.

Je me souviens de son visage lors de la dernière réception, cette expression fugace de détresse qu'elle a masquée trop tard. Je me souviens de sa voix lorsqu'elle a signé le contrat, cette résignation teintée d'amertume. Mais je ne la défendrai pas publiquement. La défendre publiquement, ce serait lui donner une place qu'elle ne doit pas avoir, ce serait ouvrir une brèche dans la forteresse que j'ai bâtie autour de mon cœur.

La distance est la meilleure protection contre les sentiments. Je me le répète en serrant les dents jusqu'à ce que la conviction l'emporte sur le doute. Pourtant, cette nuit-là, en passant devant sa porte, je ralentis le pas. Un rai de lumière filtre sous le battant. Je m'arrête un instant, la main levée vers la porte, puis je l'abaisse sans avoir frappé.

La distance. La distance est la meilleure protection. Je regagne mes appartements sans me retourner, mais le doute, une fois semé, est une graine qui germe dans les interstices de la certitude.

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