LOGINNaya
Je suis assise dans le cybercafé bruyant, le seul collier présentable de Mama autour du cou. À l’écran, le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années, sévère, apparaît. L’entretien est bref, technique. Des questions sur la gestion de planning, les logiciels. Je mens avec la fluidité de celle qui a tout lu, tout appris dans les livres de la bibliothèque publique. Je parle anglais, français, tagalog. Je suis adaptable, travailleuse.
La femme hoche la tête, peu d’émotion sur son visage.
— Le poste est exigeant. L’environnement est… très différent de ce que vous connaissez. Vous devrez apprendre vite. Vous serez l’assistante personnelle de M. Varnier, en binôme avec l’équipe existante.
Je ne sais même pas qui est M. Varnier. J’acquiesce.
— Votre dossier est atypique, mais les instructions viennent de plus haut. Le vol est réservé pour après-demain. Un logement vous attend à Paris. Félicitations.
La connexion se coupe. Je reste là, les mains moites sur le clavier usé. C’est réel. Je vais là-bas. Vers la tour de verre. Un mélange d’euphorie et de terreur me glace les veines. Je rentre en courant sous la pluie qui a cessé, pour serrer Mama dans mes bras, pour lui promettre l’argent, les médecins, un avenir.
Je fais mon sac ce soir-là. Quelques vêtements, la photo de Mama, le fragment de miroir. Je laisse un mot sous son oreiller. « Je reviens avec le soleil, Mama. »
Liora
La réunion des actionnaires est un théâtre. Je souris, je ponctue, je défends les chiffres de mon père avec une aisance qui me fait douter de mes propres convictions. Mon regard erre sur l’assemblée des visages satisfaits… et s’arrête.
Dans le fond de la salle, près de la porte, un homme observe. Lysandre Varnier. Il ne prend pas de notes. Il ne sourit pas. Il observe, comme un scientifique étudierait une colonie de fourmis intéressante. Ses yeux rencontrent les miens. Un choc. Un défi silencieux. Il détourne le regard le premier, avec une légère inclinaison du menton, presque moqueuse.
La colère me brûle les joues. Personne ne me regarde comme ça. Comme un spécimen.
Après la réunion, je me dirige vers lui, déterminée à reprendre le contrôle de l’échange. Il parle avec mon père près du bar à champagne. Mon père me voit arriver, un éclair étrange dans le regard.
— Liora, parfaite. Lysandre, je te présente ma fille, Liora. Liora, voici Lysandre Varnier, notre partenaire le plus… visionnaire. Et notre nouvelle recrue arrive demain pour ton équipe. Tout se met en place.
Lysandre me tend une main. Sa poigne est ferme, chaude.
— Enchanté, Liora. Votre présentation était… très policée.
— C’était le but, rétorqué-je, gardant mon sourire.
— Le but n’est-il pas d’être convaincant, plutôt que poli ? demande-t-il, un sourcil légèrement levé.
Mon père rit, un rire forcé. Je brûle de l’intérieur. Personne, surtout pas cet homme aux yeux trop perçants, ne me parle ainsi.
— Nous verrons bien, dis-je, la voix douce comme une lame. Bienvenue dans notre monde, M. Varnier.
Je tourne les talons, sentant son regard dans mon dos. Ce n’est pas fini. C’est même, peut-être, le tout début. Et cette « nouvelle recrue »… quelle qu’elle soit, elle fera partie de mon jeu. De ma réponse.
Dehors, la ville lumière scintle, froide et magnifique. Deux femmes, ce soir, pensent à Paris. L’une y voit un rêve. L’autre, un champ de bataille. Et aucune des deux ne sait que l’autre existe.
LysandreLa soirée avait commencé comme une prolongation professionnelle. Un dîner avec un partenaire potentiel qui avait annulé au dernier moment. Liora, informée par mon assistant, avait suggéré, d'une voix neutre mais avec cette lueur dans l'œil que je commençais à reconnaître, de profiter de la réservation pour débriefer le déjeuner de la veille. Une suggestion logique. Efficace.Le restaurant était différent. Plus intime, plus sombre. Une cave voûtée aux murs de pierre où les bougies étaient les seules reines. Nous avons parlé affaires, stratégie, concurrents. Ses analyses étaient tranchantes, brillantes. Elle buvait du vin rouge, à petites gorgées, et chaque fois qu'elle reposait son verre, ses doigts effleuraient le pied de la coupe d'une manière qui captait mon regard.Peu à peu, la conversation a dérivé. Les défis de l'entreprise sont devenus les défis de vivre dans cette ville. La stratégie est devenue de l'ambition personnelle. Sa voix, si précise, s'est faite plus grave, p
NayaJe les vois revenir.L’ascenseur s’ouvre et c’est un tableau vivant de ma défaite. Lui, toujours la même tour d’ombre et d’autorité. Mais elle… Elle rayonne. Une lueur douce et victorieuse émane d’elle. Ses joues sont légèrement rosies, ses lèvres esquissent un sourire vague, intérieur. Elle a l’air nourrie, pas seulement par la nourriture.Ils traversent l’open space. Plus lentement qu’à l’aller. Comme s’ils flottaient sur les restes d’une conversation privée. Il lui dit quelque chose, trop bas pour que j’entende. Elle incline la tête, un rire étouffé s’échappant de ses lèvres. Un rire complice.La main qu’il avait posée sur son dos dans le restaurant, je l’imagine. Je la sens. Brûlante sur ma propre peau, fantôme d’un contact qui n’est plus mon dû.Elle jette un bref regard vers mon bureau. Ce n’est plus du mépris, ni même de la pitié. C’est de l’indifférence. Je suis devenu un élément du décor, un pot de fleurs sur le passage du cortège.Mon estomac se noue. La jalousie n’est
LioraLa table est isolée, nichée dans une alcôve aux murs de velours bleu nuit. La lumière basse et dorée sculpte les coupes à vin, caresse le bord de mon assiette. Je suis la scénographe de cette pièce intime. Je respire le décor, je l’installe dans ses moindres détails.Il commande une eau minérale. Je prends un verre de sancerre. Le rituel des menus, l’échange poli avec le serveur… des gestes qui construisent un monde normal, banal. Mais l’air entre nous est chargé d’une électricité silencieuse que je génère à chaque battement de cœur.Il pose le menu.« Alors, cette note contextuelle ? »Sa voix fait vibrer quelque chose de profond, d’ancien, dans ma poitrine. Une corde qui n’avait pas été touchée depuis une vie, et qui résonne soudain.Je tends la feuille, mes doigts effleurant les siens. Un contact délibéré, bref. Un petit éclair. Je retire ma main un peu trop vite.Je le regarde lire. Je ne peux pas faire autrement. La lumière joue sur ses cils, dessine l’ombre parfaite de sa
NayaL’ascenseur s’ouvre dans un glissement silencieux. Liora en sort, et son parfum , une chose froide, florale, précise , précède son passage devant mon bureau. Elle ne me regarde pas. Elle se dirige droit vers le grand bureau vitré de la mezzanine. Son talon aiguille claque sur le sol, un métronome implacable.Mon estomac se serre. Je fais semblant de me concentrer sur une feuille de calcul, les chiffres dansant devant mes yeux. Mais toute mon attention est happée par la scène qui se joue en hauteur.Elle s’arrête devant sa porte, frappe d’un coup léger. Elle n’attend pas qu’il réponde. Elle entre.Je lève les yeux. Je ne peux pas m’en empêcher.LioraSon bureau est un sanctuaire de verre et de bois sombre. Lysandre est penché sur un document, la lumière de la baie vitrée sculptant ses pommettes, assombrissant son regard concentré. Il est plus qu’un homme. Il est un monument.– Monsieur Varnier ? Désolée de vous déranger.Il lève les yeux. Son expression est neutre, professionnelle
NayaLe lendemain au travail, je rêvasse. L’écran de mon ordinateur flotte devant mes yeux, une mosaïque de chiffres et de rapports qui n’a plus aucun sens. Chaque clic de souris résonne trop fort dans le silence feutré de l’open space. Mes doigts, sur le clavier, sont froids. Engourdis.Je suis une coquille vide, un automate vêtu d’un tailleur bleu marine. J’ai érigé mon rempart professionnel dès l’ascenseur. Un sourire neutre aux lèvres, un bonjour poli à la réceptionniste, le regard fuyant mais déterminé. Une fantôme aux yeux cernés, exactement comme prévu.Mais à l’intérieur, tout tremble.Chaque bruit de pas dans le couloir fait sursauter mon cœur. J’attends. Je redoute. J’espère ? Non. J’étouffe cet espoir ignoble, cette braise honteuse qui couve sous les cendres de mon regret. J’ai révisé mon plan toute la nuit, face à la fenêtre noire : la glace. Rien que la glace.Pourtant, mon attention est captée, malgré moi, par des mouvements à la périphérie de ma vision.LioraJe ne rêva
NayaMon appartement. Un deux-pièces propre, ordonné, impersonnel. Le refuge de la menteuse, de la traqueuse. Ce soir, les murs me renvoient mon image comme ceux d’une cellule.Et maintenant, dans le silence assourdissant de 3h du matin, la vague revient. Elle s’était tenue à distance pendant le trajet, pendant la douche brûlante que je me suis infligée, frottant ma peau jusqu’au rouge comme pour effacer la sensation de ses mains, de ses lèvres. Elle arrive maintenant, écrasante, toxique.Le regret.Ce n’est pas une vague, c’est un tsunami. Il déferle avec la violence d’un retour de bâton, charriant tous les débris de ma vigilance, de ma mission, de ma peur.Qu’ai-je fait ?La question tonne dans mon crâne, synchronisée avec le battement douloureux de mon cœur. Je suis assise par terre, adossée au canapé, les genoux remontés contre ma poitrine. Je suis nue sous le peignoir trop rugueux. Je sens encore, Dieu me pardonne, je sens encore la pression de ses doigts sur ma hanche, la marque







