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Chapitre 2 : L'Or et la Rue 2

Author: L'invincible
last update publish date: 2025-12-04 19:53:32

Naya

Je suis assise dans le cybercafé bruyant, le seul collier présentable de Mama autour du cou. À l’écran, le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années, sévère, apparaît. L’entretien est bref, technique. Des questions sur la gestion de planning, les logiciels. Je mens avec la fluidité de celle qui a tout lu, tout appris dans les livres de la bibliothèque publique. Je parle anglais, français, tagalog. Je suis adaptable, travailleuse.

La femme hoche la tête, peu d’émotion sur son visage.

— Le poste est exigeant. L’environnement est… très différent de ce que vous connaissez. Vous devrez apprendre vite. Vous serez l’assistante personnelle de M. Varnier, en binôme avec l’équipe existante.

Je ne sais même pas qui est M. Varnier. J’acquiesce.

— Votre dossier est atypique, mais les instructions viennent de plus haut. Le vol est réservé pour après-demain. Un logement vous attend à Paris. Félicitations.

La connexion se coupe. Je reste là, les mains moites sur le clavier usé. C’est réel. Je vais là-bas. Vers la tour de verre. Un mélange d’euphorie et de terreur me glace les veines. Je rentre en courant sous la pluie qui a cessé, pour serrer Mama dans mes bras, pour lui promettre l’argent, les médecins, un avenir.

Je fais mon sac ce soir-là. Quelques vêtements, la photo de Mama, le fragment de miroir. Je laisse un mot sous son oreiller. « Je reviens avec le soleil, Mama. »

Liora

La réunion des actionnaires est un théâtre. Je souris, je ponctue, je défends les chiffres de mon père avec une aisance qui me fait douter de mes propres convictions. Mon regard erre sur l’assemblée des visages satisfaits… et s’arrête.

Dans le fond de la salle, près de la porte, un homme observe. Lysandre Varnier. Il ne prend pas de notes. Il ne sourit pas. Il observe, comme un scientifique étudierait une colonie de fourmis intéressante. Ses yeux rencontrent les miens. Un choc. Un défi silencieux. Il détourne le regard le premier, avec une légère inclinaison du menton, presque moqueuse.

La colère me brûle les joues. Personne ne me regarde comme ça. Comme un spécimen.

Après la réunion, je me dirige vers lui, déterminée à reprendre le contrôle de l’échange. Il parle avec mon père près du bar à champagne. Mon père me voit arriver, un éclair étrange dans le regard.

— Liora, parfaite. Lysandre, je te présente ma fille, Liora. Liora, voici Lysandre Varnier, notre partenaire le plus… visionnaire. Et notre nouvelle recrue arrive demain pour ton équipe. Tout se met en place.

Lysandre me tend une main. Sa poigne est ferme, chaude.

— Enchanté, Liora. Votre présentation était… très policée.

— C’était le but, rétorqué-je, gardant mon sourire.

— Le but n’est-il pas d’être convaincant, plutôt que poli ? demande-t-il, un sourcil légèrement levé.

Mon père rit, un rire forcé. Je brûle de l’intérieur. Personne, surtout pas cet homme aux yeux trop perçants, ne me parle ainsi.

— Nous verrons bien, dis-je, la voix douce comme une lame. Bienvenue dans notre monde, M. Varnier.

Je tourne les talons, sentant son regard dans mon dos. Ce n’est pas fini. C’est même, peut-être, le tout début. Et cette « nouvelle recrue »… quelle qu’elle soit, elle fera partie de mon jeu. De ma réponse.

Dehors, la ville lumière scintle, froide et magnifique. Deux femmes, ce soir, pensent à Paris. L’une y voit un rêve. L’autre, un champ de bataille. Et aucune des deux ne sait que l’autre existe.

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