LOGINJe ne réponds pas tout de suite. Je regarde les gens qui passent devant nous, pressés, indifférents à notre chagrin. Des hommes d'affaires en costume qui parlent dans leur téléphone. Des touristes en sandales qui traînent des valises à roulettes. Des familles entières qui partent en vacances, qui rentrent chez elles, qui se disputent, qui s'embrassent.
Aucun d'eux ne sait ce qu
Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde les gens qui passent devant nous, pressés, indifférents à notre chagrin. Des hommes d'affaires en costume qui parlent dans leur téléphone. Des touristes en sandales qui traînent des valises à roulettes. Des familles entières qui partent en vacances, qui rentrent chez elles, qui se disputent, qui s'embrassent.Aucun d'eux ne sait ce que nous venons de vivre. Aucun d'eux ne peut imaginer ce que c'est que de quitter sa mère pour la deuxième fois.— J'ai promis de revenir, dis-je enfin.— Moi aussi.— Alors il faut tenir.— On tiendra.Naya pose sa tête contre mon épaule, doucement, comme pour ne pas s'imposer, comme si elle s
L'aéroport de Manille est une agression sensorielle.Le bruit d'abord , une clameur permanente, un bourdonnement de voix, de moteurs, de haut-parleurs qui crachent des annonces dans trois langues différentes. La lumière ensuite , des néons blancs, crus, impitoyables, qui écrasent tout relief et donnent aux visages des voyageurs une pâleur d'hôpital. L'odeur enfin , un mélange de café refroidi, de désinfectant et d'humanité fatiguée.Nous enregistrons nos bagages dans un état second. Les gestes sont mécaniques, vides de sens. Présenter le passeport. Poser la valise sur le tapis. Prendre la carte d'embarquement. Avancer dans la queue du contrôle de sécurité. Retirer ses chaussures. Vider ses poches. Passer sous le portique.Tout cela n'
LioraJe ne me retourne pas.Je ne peux pas.Si je me retourne, tout s'effondre. Si je me retourne, je vais hurler à Lucio d'arrêter la Jeep. Je vais sauter sur le chemin de terre, courir vers Maria, me jeter à ses pieds et lui dire que je reste. Je vais tout abandonner — Paris, le groupe Delacroix, l'appartement haussmannien, les conseils d'administration, les ambitions qui m'ont portée pendant trente ans. Je vais rester ici, dans cette maison bleue au bout du monde, et je vais apprendre à écailler des poissons pour le restant de mes jours.Je vais apprendre à être sa fille.Mais je ne peux pas.
Elle noue le bracelet autour de mon poignet avec des gestes lents, précis, cérémonieux. Elle serre le nœud juste assez pour qu'il ne glisse pas, juste assez pour que je le sente contre ma peau, juste assez pour qu'il soit toujours là sans jamais me gêner.Puis elle prend le poignet de Liora, qui s'est approchée sans que je m'en aperçoive, et y attache l'autre bracelet avec la même lenteur solennelle.— Et celui-ci pour toi.Nous regardons nos poignets. Les bracelets sont presque identiques, mais pas tout à fait. Celui de Liora a un fil doré qui court au milieu, brillant, lumineux, comme une promesse de richesse intérieure. Le mien a un fil argenté, plus discret, plus doux, comme un clair de lune sur l'océan.
NayaLe jour se lève à peine quand Maria nous réveille.Pas avec des mots. Avec des gestes. Le bruit doux de la bouilloire qui chante sur le feu, l'odeur du riz qui cuit doucement dans la marmite en terre, le froissement de ses pas nus sur la terre battue de la kitchenette. Elle prépare le petit-déjeuner comme tous les matins depuis que nous sommes arrivées, mais aujourd'hui, il y a quelque chose de différent dans sa façon de bouger. Quelque chose de plus lent. De plus lourd. De plus grave.Chacun de ses gestes semble imprégné d'une solennité muette, comme si elle accomplissait un rituel ancien dont elle seule connaît le sens. Ses mains s'attardent sur la bouilloire. Ses doigts caressent le bois de la cuillère. Ses yeux s'arrêtent plus longtemps sur chaque objet, comme pour en mémoriser la texture, la couleur, le poids.C'est le dernier matin.Je m'assois sur le bord du lit, les jambes encore faibles de la fièvre qui m'a terrassée il y a quelques jours, mais le corps reposé, l'esprit
Naya---La fièvre est tombée.Je me réveille un matin, et le poids sur ma poitrine a disparu. Ma tête est légère, claire, comme lavée par l'orage. Mon corps est faible encore, mais d'une faiblesse douce, reposée, presque agréable.La lumière du soleil traverse les murs en bois, dessine des motifs mouvants sur le sol. J'entends les vagues au loin, le vent dans les cocotiers, les rires des enfants qui jouent sur la plage.Je suis vivante.Je me redresse lentement. Mes bras tremblent un peu, mais ils tiennent. Je pose mes pieds nus sur le sol de terre battue. C'est frais, rugueux, réel.Dans l'autre pièce, j'entends Maria et Liora qui parlent à voix basse.— Il faut la laisser dormir,
Naya Le lendemain, je vais travailler quand même. Par fierté. Parce que si je cède, elle aura gagné.Dans le couloir, je croise Liora.Elle est avec d'autres personnes, des cadres, des gens importants. Elle rit à quelque chose qu'on vient de lui dire. Puis elle me voit.Ses yeux s'arrêtent sur moi
NayaLes jours qui suivent ma suspension sont un long tunnel de silence.Mon appartement, déjà petit, devient une prison. Je tourne en rond entre le canapé défoncé et la fenêtre qui donne sur une cour intérieure grise. Le réfrigérateur se vide. Les nuits s'allongent.Elara vient me voir chaque soir
LioraJe suis chez moi. Il est 21 heures. Je n'ai pas allumé les lumières. Je regarde la ville par la fenêtre, un verre de vin à la main.Toute la journée, je n'ai pensé qu'à elle. À Naya. À son visage. À cette ressemblance qui me hante.J'ai appelé ma mère, cet après-midi. Prétexte dérisoire : pre
Naya Le déjeuner est interminable.Autour de la table, les conversations glissent sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard. Quelqu'un parle d'un nouveau restaurant. Un autre se plaint du manager. Je hoche la tête aux moments appropriés, je fais les bruits qu'il faut.Mais je ne suis pas là.







