FAZER LOGINNORA
Dès le lendemain matin, il sembla que tout le monde à l’académie Westbrook eût vu de ses propres yeux cette limonade jaune et collante dégouliner du sweat à capuche de Derek Ashford. En marchant dans les couloirs, j’observai la foule se séparer autour de moi comme si un champ de force invisible m’entourait. Les gens ralentissaient lorsqu’ils me croisaient,et à l’instant même où je leur tournais le dos, ils sortaient leur téléphone et chuchotaient. Quand je refermai mon casier, je croisai le regard de deux filles à côté de moi qui détournèrent aussitôt les yeux, serrèrent leurs livres contre elles et s’éloignèrent d’un pas pressé. Je gardai la tête baissée et comptai les lignes du carrelage jusqu’au bureau des médias.
Je me rendis au local de rangement situé sous le bureau de la doyenne pour y récupérer le matériel qui m'avait été attribué.L’employé laissa tomber un massif sac d'appareil photo en toile sur la table. Lorsque j’en saisis les anses pour le soulever,le poids me fit perdre l’équilibre, car les batteries de rechange, les objectifs lourds et un trépied en métal l’avaient transformé en un bloc de béton. Je le glissai sur mon épaule et sortis dans le couloir. La sangle épaisse s'enfonça dans ma clavicule alors que je ne fis que quelques pas avant que le cuir glissant ne glissât de mon épaule. Je fermai les yeux,m’attendant à ce que des dizaines de milliers de dollars d’équipement percutassent le sol et volassent en éclats.
Le choc n’arriva jamais, car le poids disparut soudainement, quelqu’un ayant rattrapé l’autre anse. Je levai les yeux vers des yeux marron chaleureux et un sourire sincère et détendu. Le garçon m’avoua honnêtement qu’il attendait depuis deux ans que quelqu’un sur ce campus osât faire cela. Je cillai et lui demandai de faire quoi, de rattraper des objets au vol à la dernière seconde, et il me corrigea, les yeux pétillants, en précisant qu'il parlait de verser quelque chose sur Derek Ashford. Puis il me tendit sa main libre et se présenta sous le nom de Liam Pierce, monteur senior au département des médias, ajoutant qu’on lui avait demandé de me former un peu avant de me jeter aux lions.
Contrairement à l’air sombre et suffocant qui entourait Derek et Tyler, Liam dégageait une énergie lumineuse qui permettait enfin de respirer. Dans son sweat-shirt gris de l'école et avec ses cheveux en bataille, il ne sembla même pas fournir d'effort en hissant le sac sur son épaule. Contrairement à tous les autres élèves, il ne me regardait pas comme une bombe à retardement. Je me présentai et lui avouai que j’avais assurément besoin d’aide car je ne connaissais rien aux règles du hockey. Il me sourit et me répondit que j’étais au bon endroit, puis m'invita à le suivre pour me montrer la ligne de front.
Je passai toute l’après-midi avec Liam, d’abord dans la salle de montage où nous longeâmes de superbes photographies de sport qui couvraient les murs, puis nous poussâmes les lourdes doubles portes menant à la grande patinoire. L’air y était vif et glacial, me donnant immédiatement la chair de poule, tandis que la géante plaque de glace sous les gradins vides brillait comme un miroir sous les projecteurs. Il posa le sac sur le banc de la zone des joueurs, sortit l’appareil photo et me montra quel objectif figerait le mieux les mouvements rapides. Lorsqu’il me tendit l’appareil, le métal froid se cala dans mes paumes. Il se plaça derrière moi et ajusta doucement mes bras, ramenant mes coudes contre mon corps pour me dire de ne pas les laisser flottants mais de rester stable, car tout au hockey se jouait en quelques secondes : le palet volait et les joueurs se plaquaient contre les rambardes sans prévenir, si bien que je devais suivre le jeu de mes propres yeux avant de regarder à travers l'objectif. Je hochai la tête et tentai de me concentrer. En observant la glace vide à travers le viseur, je sentis mes lèvres s’étirer en un sourire pour la première fois depuis bien longtemps.
Même si ce ne fut que pour quelques heures, je chassai de ma tête les jumeaux, le sombre Blackwood Manor, la limonade renversée et les murmures étouffants, car Liam ne me traitait pas comme une bête curieuse et me parlait simplement de tactiques de jeu et de souvenirs amusants des matchs de l’année précédente. Alors qu’il rangeait le matériel dans le sac, il m’assura que j’apprendrais vite, que mes instincts étaient solides et que le coup de la limonade en était la preuve. Je me surpris à rire plus légèrement que je ne l’avais fait depuis des jours et le remerciai, car j’en avais vraiment besoin.
Nous sortîmes par les portes arrière de l’aréna pour retrouver la brise fraîche du soir alors que le ciel virait au rouge. Mes pas s’arrêtèrent net, comme si j’avais heurté un mur : Derek et Tyler se tenaient à l’entrée du parking, en plein sur notre chemin. Derek avait retiré son sweat blanc et portait une veste noire ajustée. Il s’appuyait contre le 4x4 noir, les bras croisés, ses yeux bleu glacé rivés sur moi tel un prédateur sur sa proie. Tyler faisait passer son regard de ma personne à Liam tout en faisant tourner ses clés de voiture sur son doigt dans un tintement métallique. Liam ne ralentit pas, nullement dérangé par leur présence tendue et pesante. Il fit un petit signe de la main en passant et prononça le nom de Derek en guise de salutation, mais Derek ne répondit pas, la mâchoire crispée. Liam se tourna alors vers moi avec un sourire chaleureux pour me dire qu’il me verrait le lendemain et de lui envoyer un message si j’avais besoin de quoi que ce soit avant la première séance d’entraînement, puis il s’éloigna tranquillement vers sa propre voiture tandis que mon petit espace de sécurité s’évanouissait avec lui.
Derek me déclara que nous rentrions à la maison et que je venais aussi, un ordre glacial qui ne laissait aucune place au refus. Quelques étudiants qui passaient sur le campus s’étaient arrêtés pour regarder. J’avalai ma salive, ouvris la portière arrière du véhicule et montai. Aucun mot ne fut prononcé jusqu’à ce que nous atteignissions Blackwood Manor. Tyler n’alluma même pas la radio et, en dehors du ronronnement sourd du moteur, je n’entendis que le rythme des doigts de Derek tapotant contre la vitre, tandis que le silence me faisait l’effet d’une lame me séparant la peau. Quand nous nous arrêtâmes enfin, Derek descendit rapidement et se dirigea vers l’intérieur avant même que la voiture n’eût complètement stoppé. Tyler coupa le moteur et sortit sans me jeter un regard.
Je franchis la lourde porte d’acier avec l’intention de m’élancer dans l’escalier pour me cacher dans ma chambre, mais mes pieds se bloquèrent au milieu de l’entrée car Derek m’attendait. Il n’était allé ni au salon ni à l’étage : il se tenait au milieu du hall, les épaules carrées, me barrant physiquement l’accès à l’escalier. Tyler siffla en me dépassant pour aller vers la cuisine, mais les yeux de Derek ne me quittèrent pas.
Il me demanda comment j’avais fait la connaissance de Liam Pierce. Sa voix n’était pas forte, presque un murmure, mais je sentis le marbre vibrer. Je serrai la lanière de mon sac et lui répondis que nous nous étions rencontrés aujourd’hui, lui demandant pourquoi. Sa mâchoire se durcit plus encore, comme si j’avais commis une immense trahison, puis il fit un pas lent et calculé pour réduire la distance entre nous jusqu’à ce que le grand hall au haut plafond se réduisît soudain à une cellule étroite et sans air. L’odeur boisée et vive de son parfum remplit mes poumons et je n’eus d’autre choix que de lever les yeux vers les siens tandis qu’il m’ordonnait de le laisser me mettre en garde immédiatement. Un bref silence s'écoula pendant que sa poitrine se soulevait et s'abaissait au rythme de sa respiration, puis il termina en me sommant de me tenir à l’écart de ce garçon.
Le feu mourant de mon obstination se ralluma et je ne reculai pas. Je lui demandai pourquoi. Il ancre ses yeux dans les miens, et au plus profond de ces yeux de glace brûlait un feu incontrôlable que je n’y avais jamais vu auparavant. Je ne pus déterminer s’il s’agissait de possessivité, de colère ou d’un simple avertissement. Le silence se fit plus lourd encore et son regard descendit lentement vers mes lèvres avant de remonter dans mes yeux, puis il me glissa que si jamais il me surprenait à nouveau à rire avec lui de la sorte, je n’allais vraiment pas en aimer les conséquences.
NORADès le lendemain matin, il sembla que tout le monde à l’académie Westbrook eût vu de ses propres yeux cette limonade jaune et collante dégouliner du sweat à capuche de Derek Ashford. En marchant dans les couloirs, j’observai la foule se séparer autour de moi comme si un champ de force invisible m’entourait. Les gens ralentissaient lorsqu’ils me croisaient,et à l’instant même où je leur tournais le dos, ils sortaient leur téléphone et chuchotaient. Quand je refermai mon casier, je croisai le regard de deux filles à côté de moi qui détournèrent aussitôt les yeux, serrèrent leurs livres contre elles et s’éloignèrent d’un pas pressé. Je gardai la tête baissée et comptai les lignes du carrelage jusqu’au bureau des médias.Je me rendis au local de rangement situé sous le bureau de la doyenne pour y récupérer le matériel qui m'avait été attribué.L’employé laissa tomber un massif sac d'appareil photo en toile sur la table. Lorsque j’en saisis les anses pour le soulever,le poids me fit pe
NORADès que ces mots quittèrent les lèvres de la doyenne Monroe, l’air sembla s’évaporer de la pièce. Le silence qui suivit était si lourd que je pouvais presque voir les poussières danser dans la lumière du soleil filtrant par les fenêtres. Les joueurs de hockey massifs massés près de la porte perdirent l’assurance bruyante avec laquelle ils étaient entrés, échangeant des regards en voûtant les épaules.Tyler rompit le silence le premier. Il jeta sa tête en arrière et laissa échapper un rire sec et sans joie qui résonna contre les murs tapissés de bois, sans prendre la peine de masquer la colère pure qui le rongeait. Il déclara à la doyenne qu’elle plaisantait, qu’elle n’avait qu’à trouver quel qu’un d’autre ou embaucher le premier venu dans la rue. Son masque moqueur se fêla net, révélant une fureur sans filtre.Derek ne rit pas du tout. Il redressa les épaules et s'avança lentement vers le bureau de la doyenne, le visage complètement impassible. Lorsqu’il prit la parole, sa voix r
NORA Je m’appuyai contre le marbre froid de l’îlot central de la cuisine et mordis dans une pomme verte. Le bruit sec résonna dans la maison d’un calme de cimetière. Après une nuit sans sommeil dans ma chambre à l’étage,mes paupières me brûlaient. Commencer la journée l’estomac vide me semblait d’ailleurs la meilleure chose à faire, tant mon ventre demeurait noué par le dîner de la veille. Des pas retentirent dans le couloir, se rapprochant rapidement. Tyler fit une entrée fracassante dans la cuisine, faisant tourner une clé de voiture noire au bout de son doigt dans un tintement métallique. Il portait un ensemble de survêtement gris arborant le logo de l’école, et ses cheveux en bataille témoignaient d’un réveil bien récent. « Debout, la parasite. Tu viens avec nous », déclara-t-il avec ce même sourire moqueur accroché aux lèvres.« Si nous te laissons ici, la colère de Richard Ashford va s’abattre sur nous deux. Ne me casse pas les pieds si tôt le matin. » Je me redressai et
NORALes essuie-glaces battaient le rythme avec régularité, constituant le seul bruit qui rompait le silence épais et tendu dans la voiture. Je me murerai dans le coin le plus reculé de la banquette arrière, aussi près de la portière que possible. La lumière des lampadaires balayait mon visage avant de s’évanouir dans la nuit. L’éclat artificiel de la fête de mariage, aux senteurs de champagne, appartenait désormais au passé.Richard me jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Pendant une fraction de seconde, nos regards se croisèrent, et je me redressai fièrement.« Blackwood Manor se trouve à deux pas du campus », déclara-t-il tout en tournant le volant avec aisance. « La plupart de tes affaires y ont été transportées ce matin. Ta chambre doit être prête. Tu t’installeras rapidement. »Je me contentai de hocher la tête. Derek se tenait sur le siège passager avant, fixant la route, le dos tendu sous son tee-shirt noir. Il n’avait pas esquissé un geste depuis notre départ. De l
NORAÀ l’autre bout de la pièce, ma mère, désormais Mme Richard Ashford, laissa échapper un petit rire contre l’épaule de son nouvel époux. Ses doigts enserraient la manche de son costume bleu marine. Je connaissais bien cette prise. C’était celle d’une personne qui avait passé trop de nuits à s’inquiéter pour le loyer et qui ne croyait pas encore tout à fait que ces soucis appartenaient désormais au passé.J’avais choisi cette robe anthracite pour que personne ne me traitât de chercheuse d’or. Tout ce que je désirais, c’était un coin paisible où respirer, sans qu’un propriétaire ne vînt frapper à la porte.Richard frappa deux fois dans ses mains, et les invités se dirigèrent vers la salle à manger privée pour ce dîner de famille intime.J’emboîtai le pas aux autres à travers les hautes portes. À l’autre extrémité de la table, déjà installés dans leurs sièges comme sur des trônes, se trouvaient les jumeaux.Richard redressa les épaules, la fierté brillant dans ses yeux, et me désigna







