LOGINLe froid de la pierre a pénétré mes os. Je suis toujours étendue là, dans le sable humide de la cour, une poupée de chiffon brisée. La douleur dans mes côtes est devenue une présence constante, un compagnon rongeant qui pulse à chaque battement de mon cœur. Ils m'ont laissée ici. Ignorée. Comme si j'étais déjà morte.
La lumière du jour qui filtrait par l'ouverture zénithale a faibli, laissant place à une lueur d'un bleu profond et menaçant. Des torches ont été allumées, projetant des ombres dansantes et difformes sur les murs de la fosse. L'air, déjà lourd, s'est alourdi davantage, chargé d'une nouvelle tension, d'une excitation sauvage.
Ils reviennent. Pas pour s'entraîner cette fois. Ils affluent par les passages souterrains, Lycans des deux sexes, certains encore frémissants de leur transformation récente. Leurs rires sont plus libres, leurs gestes plus relâchés, mais leurs yeux brillent d'une lueur que je commence à reconnaître. La faim.
On traîne au centre de la cour de lourdes tables de bois brut. D'autres apportent des plateaux fumants, des quartiers de viande à peine cuits qui saignent sur le bois, des chaudrons d'un ragoût épais qui sent le gibier et les racines amères. C'est un festin. Primale. Brutal.
Personne ne me regarde. Je ne suis qu'un meuble, un détail du décor. Mon estomac se tord de faim, un crampe sourde et humiliante, mais la nausée est plus forte. L'odeur de sang cru me soulève le cœur.
Alessandro arrive.
Sa simple présence modifie la pression dans la pièce. Les conversations meurent, les têtes se tournent. Il n'a pas besoin de crier pour être obéi. Il se dirige vers la table la plus importante, une simple souche d'arbre géante, et s'yassoit. Pas sur un trône, mais sur le bois nu. Un guerrier parmi les siens.
Son regard balaie l'assemblée et, un instant, s'attarde sur moi. Ce n'est pas de la pitié. C'est de l'évaluation. Comme un propriétaire vérifiant l'état d'un bien endommagé. Je détourne les yeux, fixant les fissures dans la pierre à côté de mon visage, brûlant de honte.
Le festin commence. C'est un spectacle de voracité contrôlée. Ils mangent avec les mains, déchirent la viande à belles dents, boivent à même des outres en peau. Les rires fusent, plus gras, accompagnés de récits de chasse et de défis lancés. Je les observe, recroquevillée sur moi-même. Je vois la façon dont leurs muscles jouent sous leur peau, la puissance contenue dans chaque geste, la sauvagerie à peine voilée par leur apparence humaine.
Une femme, la même qui m'a frappée plus tôt, se lève. Elle tient une coupe en métal tordu.
—Pour le Roi ! hurle-t-elle, sa voix portant dans toute la cour. Pour la meute ! Puissions-nous grandir plus forts !Un rugissement unanime lui répond. La coupe circule. Quand elle arrive à Alessandro, il la porte à ses lèvres sans un mot et boit une longue gorgée. Puis son regard tombe à nouveau sur moi.
— L'Ombre, dit-il, sa voix claire et froide tranchant le bruit. Ici.
Un silence de mort s'installe. Tous les yeux sont braqués sur moi. La peur est un bloc de glace dans ma poitrine. Je ne peux pas bouger. Mes membres refusent d'obéir.
— Maintenant.
Ce n'est pas un ordre. C'est une force. Une traction invisible qui semble s'accrocher à l'os, à l'étincelle sauvage qu'il a réveillée en moi. Je me redresse, chancelante, chaque muscle hurlant de protestation. Je marche vers lui, à travers le cercle silencieux des Lycans. Leurs regards me brûlent, pleins de mépris, de curiosité malsaine.
Je m'arrête devant la table. L'odeur de la viande et du vin épais est écœurante.
— À genoux, ordonne Alessandro.
La colère, soudaine et brûlante, l'emporte sur la peur. Je relève la tête, croisant son regard d'ambre.
—Non.Un souffle collectif parcourt l'assistance. Personne ne dit non au Roi.
Le visage d'Alessandro ne change pas d'expression. Il se lève, lentement, et marche jusqu'à moi. Il est si grand. Une tour de chair et de volonté.
—Tu n'as pas faim ?— Pas de cette façon.
Un sourire cruel étire ses lèvres. Il prend un morceau de viande saignante sur la table, le déchire avec ses doigts.
—Tu mangeras. Par la force ou par la volonté. Mais tu mangeras. Tu apprendras à te nourrir. À survivre. Comme nous.Il approche le morceau de viande de mes lèvres. L'odeur du sang frais est violente.
—Ouvre la bouche.Je serre les mâchoires, les larmes de rage et d'impuissance me piquant les yeux. Je secoue la tête.
Ses doigts se referment sur ma mâchoire, une pince de fer. La douleur est fulgurante. Il me force à ouvrir la bouche.
—Tu n'es plus une princesse dans son château. Tu es une louve dans ma tanière. Et les louves mangent de la viande crue.Il enfonce le morceau de chair dans ma bouche. Le goût du sang, du muscle, de la vie brute me submerge. Je suffoque, je veux recracher, mais sa main maintient ma mâchoire fermée.
—Avale.Je lutte. Je m'étouffe. Les larmes coulent enfin, chaudes et silencieuses sur mes joues glacées. La honte est totale, absolue. Je suis un animal. Moins qu'un animal.
Soudain, une main se pose sur le bras d'Alessandro. C'est un homme plus âgé, aux cheveux gris, au visage marqué par les ans et les combats.
—Alessandro, dit-il calmement. Pas comme ça.Le regard du Roi se tourne vers le vieil homme, une lueur dangereuse dans ses yeux. Mais il relâche légèrement son étreinte. Je profite de ce répit pour avaler de travers, la chair raclant ma gorge, mon estomac se rebellant violemment.
Alessandro me lâche. Je tombe à genoux, toussant, crachant des morceaux de viande à moitié mâchés, les mains dans la poussière.
— Emmène-la, dit Alessandro au vieil homme, son regard déjà détaché, comme si l'incident était clos. Qu'elle nettoie les cuisines. Qu'elle se souvienne du goût du sang.
Le vieil homme, que les autres appellent Greco, m'aide à me relever. Son contact n'est pas brutal, mais il n'est pas doux pour autant. C'est pragmatique.
Alors qu'il m'éloigne de la table du festin, des rires moqueurs nous suivent. Je tremble de tout mon être, le goût du sang et de l'humiliation collé au palais.
Greco me pousse vers un couloir obscur.
—La fierté est un luxe que tu ne peux plus te permettre, petite, murmure-t-il d'une voix neutre. Ici, il n'y a que deux choix : plier ou casser.Je ne réponds pas. Je marche, les yeux baissés, le corps et l'esprit en lambeaux. Mais au fond de la honte, une nouvelle émotion naît, froide et tranchante comme une lame.
La haine.
Pas seulement pour Lorenzo. Pas seulement pour cet endroit.
Mais pour lui. Alessandro. Le Roi.
Pour la manière dont il me réduit en poussière. Pour l'étincelle qu'il a allumée et qu'il cherche à éteindre dans la boue.
Et je fais une promesse, silencieuse, dans le sang et les larmes.
Je ne plierai pas.
Je ne casserai pas.
Je deviendrai plus forte. Assez forte pour lui faire goûter, à son tour, la poussière.
KAEL— Un toast ! À notre roi ! Puisse sa nouvelle… alliance… lui apporter la sagesse dont nous aurons besoin pour l’hiver qui vient.Les mots sont droits. Le ton, apparemment respectueux. Mais l’espace d’un instant, entre « nouvelle » et « alliance », il y a eu un silence calculé. Une insinuation. L’hydromel qu’il a bu, mêlé à mon sang, ne lui a pas lié la langue. Il l’a aiguisée.Ses partisans lèvent leurs coupes, répétant le toast d’une voix basse et grave. « Au roi. » Pas à moi. Jamais à moi.ALESSANDROIl ne bouge pas. Il observe Kael comme un faucon observe un serpent dans l’herbe. Puis il lève sa propre coupe, un simple geste de la main.— À la meute. Qu’elle reste unie.Sa réponse est un démenti poli. Un rappel. C’est à la meute qu’on boit, pas à un individu. Le sous-entendu est clair : ton toast divise.Kael esquisse un sourire mince, puis se rassoit. Le premier round de la nuit est terminé. Le second commence presque aussitôt.Une louve se détache du groupe des danseurs. Ell
AURORALe silence qui suit est lourd comme la pierre des murs. Les hurlements se sont tus, laissant place au crépitement des torches et au souffle rauque de centaines de poumons. Mon poing, enserré dans celui d’Alessandro, est levé vers les poutres noircies de la salle. Notre chair unie cache la dent, mais pas sa présence. Elle pulse, un second cœur sombre ancré dans ma paume.La vision de la meute se brouille un instant. Les visages riant ou grimaçants, les coupes levées, les épaules nues marquées de vieilles cicatrices… tout cela vacille. Derrière le voile de la réalité, le torrent refait surface. Ce n’est plus le chaos de tout à l’heure. C’est ciblé, aiguisé comme la pointe d’une lame.Un champ sous une lune écorchée. L’odeur du géranium sauvage, écrasé sous des bottes. Une voix de femme, douce, chantant une berceuse dans une langue qui fuse à travers les années. Puis le silence. Un silence si abrupt, si définitif qu’il en devient un son à part entière. La douleur qui suit n’est pa
AURORAPuis j’entends le froissement du métal. Alessandro a saisi la Couronne des Dents. Il ne l’ôte pas de sa tête. Il en détache quelque chose. Un éclat. Une dent, longue et incurvée, noire comme l’obsidienne, qui était l’une des pointes de la couronne. Elle brille d’une lueur intérieure, faible mais réelle.Il s’agenouille à son tour devant moi. Nous sommes à hauteur égale, maintenant. Son souffle est chaud sur mon visage.— La meute se nourrit de loyauté, dit-il, pour moi seule cette fois. Mais elle survit par le sang. Par la morsure qui lie. Ouvre ta main.Je déplie les doigts de ma main gauche, révélant la poussière grise de la fleur oubliée. Il ne la regarde même pas. Ses yeux sont rivés aux miens.— L’autre.J’ouvre ma main droite. Paume offerte, vide.D’un mouvement rapide et précis, il y pose la dent noire. Le contact est glacial, électrique. Une douleur aiguë et vive me transperce la paume, comme si la dent cherchait à s’enraciner. Je retiens un cri.— Ceci est la Première
AURORALe couloir qui mène de la chambre de la mémoire à la Grande Salle est un tunnel d’attentes silencieuses. Les torches crépitent, projetant nos ombres déformées sur la pierre. Devant moi, Alessandro marche d’un pas lourd, assuré. La Couronne des Dents est une présence muette, un poids qui modifie jusqu’à sa silhouette. L’air vibre autour de lui, chargé d’une tension que je peux presque goûter métal, froid et vieille colère.Ma main, là où il l’a tenue, brûle encore. Dans mon poing fermé, la poussière de la fleur sèche est un secret brûlant, une relique d’un amour qu’on a voulu effacer. Je la sens contre ma paume, minuscule et immense.Nous approchons des portes de la Grande Salle. Le bruit nous parvient d’abord comme un grondement sourd, puis se déplie en une cacophonie reconnaissable : cliquetis de coupes, rires rugueux, grognements, musique sauvage faite de tambours de peau et d’os. L’odeur aussi vient à notre rencontre viande rôtie, bière épaisse, sueur et fourrure.Je m’arrêt
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ?Ma voix est réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lève une m
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ? je demande, ma voix réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lè







