LOGINChapitre 5
Sarah
Le bruit que fait mon fils en s'effondrant sur le carrelage de la cuisine, je l'entendrai jusqu'à la fin de mes jours, il est gravé dans ma mémoire comme une cicatrice que rien ne pourra effacer. Ce n'est pas un bruit fort, pas un fracas, pas une explosion, c'est un bruit mou, sourd, presque étouffé, le bruit d'un petit corps de huit ans qui n'a plus la force de tenir debout, qui cède d'un coup, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Je suis en train de préparer son bol de céréales sans sucre, le dos tourné, les mains occupées à verser du lait, quand j'entends derrière moi un soupir bizarre, un souffle qui s'échappe de sa poitrine comme l'air d'un ballon qu'on perce, et puis ce bruit, ce bruit atroce qui résonne dans le silence du matin.
Je me retourne et je le vois, Nathan est étendu sur le carrelage froid, les jambes repliées, les bras écartés, comme un oiseau tombé du nid en plein vol. Ses yeux sont mi-clos, ses lèvres bleuissent, son teint est de cendre, et le bol de céréales a roulé sous la table, le lait se répand en une flaque blanche qui s'étire jusqu'à mes pieds.
— Nathan !
Mon cri est un hurlement animal, un son qui vient des entrailles, de l'endroit le plus primitif de mon être. Je me jette à genoux près de lui, mes mains volent vers son visage, vers son cou, vers sa poitrine, et je sens son cœur qui bat faiblement, trop faiblement, irrégulièrement, comme un papillon qui se cogne contre une vitre. Il ne répond pas, ses paupières frémissent mais ne s'ouvrent pas, sa respiration est courte, saccadée, chaque inspiration est un combat contre une force invisible qui lui écrase la cage thoracique.
— Nathan, réponds-moi, s'il te plaît, mon bébé, réponds-moi !
Je le prends dans mes bras, je le soulève, je le serre contre moi, et il est si léger, trop léger, on dirait qu'il est déjà à moitié parti, qu'il flotte entre ce monde et l'autre. Mon téléphone, où est mon téléphone ? Je le repère sur la table, près de l'évier, je tends le bras sans lâcher Nathan, mes doigts tremblent tellement que je mets trois tentatives pour déverrouiller l'écran. Je compose le numéro d'urgence et j'attends, le cœur au bord des lèvres.
— Pompiers, quelle est votre urgence ?
— Mon fils, il ne respire plus bien, il est inconscient, je vous en supplie, envoyez une ambulance tout de suite !
Ma voix est méconnaissable, une voix de louve blessée, une voix qui a déjà traversé trop de nuits blanches, trop de crises, trop de terreurs. Je donne l'adresse en bégayant, je répète trois fois le numéro de l'appartement, je supplie qu'on fasse vite, plus vite, maintenant.
— Madame, restez en ligne, les secours sont en route. Votre fils a-t-il une maladie connue ?
— Insuffisance rénale, stade avancé, il est sous traitement mais je ne sais pas ce qui se passe, il s'est effondré d'un coup, il ne répond plus.
Je caresse son front, ses cheveux bruns collés par la sueur, et je pose ma joue contre la sienne. Il est si pâle, si fragile, les cernes sous ses yeux sont presque noirs.
— Mon cœur, tiens bon, je murmure contre son oreille. L'ambulance arrive, tu vas être sauvé, tu m'entends ? Maman est là, maman te tient, ne t'en va pas, je t'en supplie, ne t'en va pas.
Ses lèvres remuent légèrement, comme s'il essayait de dire quelque chose depuis un endroit très lointain où je ne peux pas le rejoindre.
— Rappelle-toi la mer, je lui dis. On va y aller, je te le promets, on va marcher dans le sable, on va ramasser des coquillages, tu vas guérir et on ira voir la mer ensemble, tous les deux.
Ses doigts bougent faiblement dans ma main, un frémissement infime qui déclenche en moi un espoir fou, dévastateur. Il m'entend, il se bat.
Au loin, une sirène déchire le silence du matin. Je ferme les yeux, le souffle court, et je le berce doucement en attendant qu'ils arrivent. Les minutes s'étirent comme des heures, chaque seconde est une éternité, et je continue de lui parler, de lui promettre la mer et le sable et les coquillages.
Les ambulanciers envahissent le studio, deux hommes en uniforme bleu marine, efficaces, précis. Ils prennent les constantes de Nathan, glissent un masque à oxygène sur son visage minuscule, et je réponds à leurs questions machinalement, je donne les noms des médicaments, les dosages, les antécédents.
— On le transporte à Sainte-Marie, service de néphrologie pédiatrique, dit l'un d'eux. Vous venez avec nous.
J'attrape mon sac, les papiers de Nathan, mon téléphone, et je ferme la porte sans vérifier la serrure. Pour la première fois depuis huit ans, je ne vérifie pas, parce que rien d'autre ne compte, parce que la seule chose qui mérite d'être protégée est en train de se battre pour sa vie sur un brancard.
Dans l'ambulance, je tiens la main de mon fils, et la sirène hurle au-dessus de nous. Les rues défilent par la vitre arrière, grises et froides sous le ciel de novembre. Je lui parle en silence, dans ma tête, avec des mots que personne d'autre ne peut entendre. Je lui dis que je l'aime, que je suis désolée, que j'aurais dû revenir plus tôt.
L'ambulance s'arrête brusquement devant l'entrée des urgences, les portes s'ouvrent sur le froid de novembre, et je descends en courant derrière le brancard, ma main accrochée à celle de Nathan comme si ce lien était la seule chose qui le retenait encore à la vie. Les portes automatiques s'ouvrent, l'odeur d'antiseptique m'engloutit, les blouses blanches se multiplient autour de mon fils, les ordres fusent, les machines s'allument, et on me pousse doucement sur le côté.
Une infirmière s'approche, un dossier à la main.
— Madame, je dois remplir le dossier d'admission. Vous êtes la mère ?
— Oui.
— Quel est le nom complet de l'enfant ?
Je prends une inspiration, mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes tempes.
— Nathan Morel.
L'infirmière note sans broncher, et pour elle ce n'est qu'un nom.
— Et votre nom, madame ?
— Sarah Morel.
— Lien de parenté avec le père ?
Je me fige. Le père qui ne sait pas qu'il est père, le père qui ignore que son fils se bat pour sa vie à quelques kilomètres de lui.
— Le père n'est pas présent, je murmure. Je suis seule.
L'infirmière note sans commentaire et s'éloigne. Je reste debout dans le couloir blanc, les bras ballants, le regard fixé sur les portes battantes qui viennent d'avaler mon enfant. Je m'assois sur une chaise en plastique et j'attends que quelqu'un vienne me dire si mon enfant va vivre ou mourir, en sachant que quelque part dans cette ville, Lucas Morel ignore encore que son fils existe, en priant pour que ce ne soit pas aujourd'hui qu'il l'apprenne
Chapitre 80SarahJe pousse la porte de la chambre sans bruit, comme je le fais toujours maintenant, avec cette prudence de mère qui craint de réveiller son enfant. La lumière est tamisée, les rideaux sont tirés, seule la lampe de chevet diffuse un halo doux qui caresse les murs blancs. Nathan dort, paisible, sa petite poitrine se soulève sous les draps, le moniteur cardiaque émet son bip rassurant. Et à côté de lui, sur la chaise en plastique orange, Lucas dort aussi.Je m'arrête sur le seuil, le souffle coupé. Il est affalé, la tête penchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes allongées, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture inconfortable qu'il n'a pas choisie mais que l'épuisement lui a imposée. Son costume bleu nuit est froissé, s
Chapitre 79LucasLa salle de dialyse est un espace froid, blanc, stérile. Je suis assis sur une chaise en plastique, dans un coin, près de la porte. Personne ne m'a demandé de venir, mais personne n'a osé me chasser. Je suis Lucas Morel, le magnat, celui qui finance ce service, celui qui pourrait faire fermer cet hôpital d'un simple claquement de doigts. Alors on me laisse là, dans mon costume trois pièces, à regarder mon fils se battre contre une machine.Nathan est allongé sur un lit médical, ses bras nus posés le long de son corps. Des tubes relient son sang à la machine qui ronronne à côté de lui, un monstre de métal et de plastique qui filtre, purifie, remplace ses reins défaillants. Il a les yeux fermés, le visage pâle, les lèvres légèrement bleues. Il ne dort pas v
Chapitre 78NathanPapa est assis sur la chaise près de mon lit, il a posé sa grande main sur le drap, tout près de la mienne, et il me regarde avec ses yeux gris, ces yeux qui sont comme les miens, qui sont comme un miroir. Maman est sortie pour parler avec le docteur, elle a dit qu'elle revenait vite, et papa est resté avec moi. Il est venu tous les jours depuis que je suis à l'hôpital, même quand maman ne veut pas lui parler, même quand elle se met en colère contre lui, il est toujours là, assis sur cette chaise, à me raconter des histoires ou à me regarder dessiner.Aujourd'hui, je n'ai pas envie de dessiner, j'ai une question qui tourne dans ma tête depuis longtemps, depuis que j'ai compris que papa et maman ne vivaient pas ensemble, qu'ils ne s'aimaient pas comme les parents des autres enfants, qu'ils ne se parlaient presque jama
Chapitre 77LucasJ'achète la maison sans la visiter. C'est un acte irréfléchi, presque impulsif, mais je m'en fiche. L'agent immobilier me parle de charges, de notaire, de délais, et je n'écoute rien. Je signe les papiers d'une main ferme, je pose le chèque sur la table, et je repars avec les clés. Les clés d'une maison que je n'ai jamais vue, mais qui, je le sais déjà, sera la nôtre.Elle se trouve à dix minutes de l'hôpital, dans une rue calme, bordée de tilleuls. Une bâtisse en pierre blanche avec des volets bleus, un jardin clos, un vieux pommier au centre. La première fois que je m'y rends, je reste un long moment sur le trottoir, les clés serrées dans ma paume, à regarder la façade comme si elle allait me livrer un secret. Puis je pousse la grille, je traverse le jardin, et j'ent
Chapitre 76SarahNathan dort enfin. Ses traits sont détendus, sa respiration régulière, et pour la première fois depuis des jours, il ressemble à un enfant ordinaire, un enfant qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas été arraché à un hôtel miteux au milieu de la nuit, qui n'a pas vu son père défoncer une porte et menacer un homme. Je reste assise près de lui, sa petite main dans la mienne, et je sens les larmes qui menacent de revenir, mais je les ravale, je les enfouis, parce que je n'ai plus le droit de m'effondrer, plus maintenant, plus devant lui.Lucas est de l'autre côté du lit, immobile, les yeux rivés sur Nathan. Il n'a pas bougé depuis qu'il lui a dit qu'il était son père, depuis que Nathan a murmuré qu'il le savait, qu'il l'attendait. Il y a dans son regard une d
Chapitre 75LucasL'infirmière me laisse entrer, et je pousse la porte de la chambre avec une lenteur infinie, comme si je craignais de réveiller un fantôme. La lumière est tamisée, une lampe posée sur la table de chevet diffuse une lueur chaude qui caresse les murs blancs. Nathan est là, allongé sur le lit, minuscule, les draps remontés jusqu'à la poitrine. Sa perfusion goutte au-dessus de lui, et le moniteur affiche des courbes régulières, apaisantes, la preuve que son cœur bat, que la vie continue, que le pire est derrière nous.Sarah est déjà à son chevet, assise sur le bord du lit, elle tient sa petite main dans la sienne, elle lui parle doucement, des mots que je n'entends pas, des mots de mère, des mots qui apaisent. Elle ne se retourne pas quand j'entre, elle sait que je suis là, je l







