Mag-log inClara
Trois jours. Trois jours depuis l'entrepôt, et l'image de la femme au regard de fauve ne la quitte pas. Clara est assise à son bureau, un bloc de verre et d'acier au sommet d'une tour, dominant la ville. Elle feuillette un rapport financier, mais les chiffres dansent devant ses yeux, insipides. Elle revoit la cicatrice sur la joue d'Alyss, l'insolence de son sourire. Elle ressent à nouveau la décharge presque douloureuse de leur doigts qui se frôlent.
C'est absurde. Dangereux. Elle, Clara Morano, héritière d'un empire bâti sur le sang et la ruse, distraite par un outil. Un outil tranchant, certes. Mortel, même. Mais un outil quand même.
Son téléphone vibre, la tirant de sa rêverie. Un message d'un numéro non enregistré. Une photo. La cible, "délicate", un rival qui empiétait sur son territoire. La photo est floue, prise à la hâte. On distingue une forme affaissée sur un sol carrelé.
Le message suivant arrive aussitôt.
—C'est réglé. Je veux l'autre moitié. En main propre. Un lieu public. Le café "L'Échappée", demain, 16h.
Clara sent son pouls s'accélérer. Ce n'était pas dans le protocole. Les paiements se font par virement, anonymes, propres. "En main propre". C'est un test. Une provocation. Et une partie d'elle, une partie qu'elle croyait enterrée sous des années de discipline, trouve cela terriblement excitant.
Elle tape une réponse laconique.
—D'accord.
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Alyss
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Alyss est attablée à une terrasse du café "L'Échappée", une main négligemment posée sur son genou, l'autre tournant une cuillère dans un expresso froid. Elle a choisi ce lieu pour sa banalité, ses grandes baies vitrées, son flux constant de gens normaux avec des vies normales. Un contraste parfait avec ce qui va se jouer ici.
Elle est arrivée en avance. Elle a repéré les issues, les angles morts, les visages qui se répètent. Rien. Clara a respecté les règles. Pour l'instant.
Elle la voit avant de la reconnaître. Une silhouette en manteau beige, élégante et discrète, qui traverse la rue d'un pas déterminé. Même sans son armure de tailleur noir et sans son garde du corps, elle émane une autorité qui fait écarter la foule sans même qu'elle ait à lever la main.
Alyss sent une pointe d'adrénaline, plus forte que celle qui précède un combat. C'est le frisson de la chasse, mais d'une nature différente. Plus complexe.
Clara s'assoit en face d'elle, posant son sac à main sur la table. Leurs regards se croisent.
— Vous êtes ponctuelle, dit Alyss, un sourire en coin.
— Je suis toujours ponctuelle. L'argent est là, répond Clara en sortant une enveloppe épaisse qu'elle glisse sur la table.
— Je n'en doute pas.
Alyss ne touche pas à l'enveloppe. Elle fixe Clara, buvant les détails de son visage. Les légers cernes sous ses yeux, trahissant peut-être une nuit d'insomnie. La tension parfaite de sa mâchoire.
— La cible a parlé, avant. Il a dit que votre oncle, Marco, n'appréciait pas votre… management moderne.
Le visage de Clara ne bouge pas, mais ses yeux se durcissent, se focalisant sur Alyss avec une intensité soudaine et glaçante.
— Mon oncle est un homme traditionnel. Il a du mal avec le changement.
— Apparemment, il a du mal avec vous. Il pense que vous êtes trop… émotionnelle. Instable.
Le mot "émotionnelle" frappe Clara comme une gifle. C'est l'insulte ultime dans son monde. Elle sent la colère monter, une vague brûlante qu'elle refoule immédiatement, la transformant en un froid plus intense.
— Où voulez-vous en venir ?
— Je voulais juste m'assurer que vous saviez d'où le vent souffle, patronne. Parfois, les tempêtes viennent de l'intérieur de la maison.
Elle avale une gorgée de son café froid, son regard jamais détaché de celui de Clara. Elle joue avec le feu. Elle veut voir la glace craquer.
— Vous semblez bien renseignée pour une simple exécutante.
— Je suis une investisseuse. J'investis dans ma propre survie. Et en ce moment, votre survie et la mienne semblent… liées.
Clara se penche légèrement en avant, sa voix n'est plus qu'un murmure que seules elles deux peuvent entendre.
— Faites attention, Alyss. Les outils qui deviennent trop curieux finissent souvent au rebut.
— Qui vous dit que je suis un outil ? Peut-être que je suis une partenaire. Peut-être que vous avez besoin de quelqu'un qui n'a pas peur de vous, de votre nom, de votre famille. Quelqu'un qui vous voit juste comme une femme. Une femme entourée de loups.
Le silence qui s'installe est lourd, épais, chargé de tous les non-dits. Le monde autour d'elles semble s'estomper. Clara sent un afflux de sang lui monter aux joues. Personne ne lui a jamais parlé ainsi. Personne. C'est une insulte. C'est une libération.
— Vous dépassez les bornes, souffle-t-elle.
— Je sais, répond Alyss sans ciller. C'est là que c'est intéressant, non ?
Soudain, le téléphone de Clara vibre. Elle jette un coup d'œil à l'écran. Un message de son chef de la sécurité. "Problème au dépôt du port. Incendie. On pense à un sabotage."
Le sang se retire de son visage. L'oncle Marco. Il frappe déjà.
Elle se lève brusquement, ramassant son sac. Le moment est rompu, la réalité du danger les rattrape.
— Nous sommes quittes, dit-elle en désignant l'enveloppe.
— Pour l'instant, réplique Alyss.
Clara tourne les talons et s'éloigne d'un pas vif. Alyss la regarde partir, le sourire aux lèvres. Elle a vu la peur, fugace, dans les yeux de Clara. Pas la peur de la mort, mais la peur de perdre le contrôle. Et elle a vu autre chose, aussi. Une étincelle de complicité. D'excitation partagée.
Elle prend l'enveloppe, épaisse et lourde, et la glisse dans la poche intérieure de son blouson. Ce n'est pas l'argent qui l'intéresse. C'est le jeu. C'est Clara.
Elle se lève à son tour et se fond dans la foule, sentant le poids de l'enveloppe contre sa poitrine. La guerre est déclarée. Et elle vient de choisir son camp. Pour le meilleur, et pour le pire.
AlyssTu veux savoir d'où tu viens ? Viens.Seule.Demain, 16h. Marché aux épices, stand de safran. Demande le « thé des souvenirs ».Pas de signature. Juste ces mots. Une invitation. Un piège.Ou les deux.Le sol se dérobe. Toutes les certitudes que j'avais laborieusement construites , mon identité d'arme, d'outil, d'ombre , volent en éclats. Si cette photo est vraie… je n'ai pas été créée à l'Institut. J'y ai été amenée. Modifiée, peut-être. Mais j'existais avant. J'avais un visage d'enfant. J'avais… quoi ? Une famille ? Un nom ? Une vie ?Le besoin de savoir est une lame de fond, si violent qu'il me coupe le souffle. C'est une faim cannibale, qui dévore tout sur son passage. La prudence, la peur, la raison.— C'est un piège, dit Clara, la voix tremblante. Tu le vois bien. Ils veulent te séparer de moi. Te faire sortir.— Oui, dis-je, la voix rauque.— Tu n’iras pas.Je lève les yeux vers elle. Elle lit la réponse dans mon regard avant même que je ne parle. Son visage se décompose.
AlyssLa pension "El Bahia" est un soupir de béton coincé entre deux immeubles plus hautains. La peinture ocre s'écaille, révérant les couches d'âges passés comme des strates géologiques. L'enseigne, à moitié éteinte, clignote d'un néon rouge malade. C'est parfait.La propriétaire, une femme large et silencieuse nommée Fatima, nous toise du seuil de sa cuisine. L'air sent le cumin, l'huile chaude et le linge humide. Elle ne demande pas de passeport, seulement l'argent. Deux semaines, en avance. Cash. Ses yeux noirs, enfouis dans les replis de son visage, lisent autre chose que nos visages fatigués. Elles lisent la fuite. Ici, c'est une marchandise commune.La chambre est une cellule. Un lit étroit qui grince, une fenêtre aux vitres opaques de crasse donnant sur un puits d'aération, une ampoule nue au plafond. Les murs suintent le froid humide de la mer proche. C'est notre nouveau monde.Les jours s'étirent, épais et lourds. Le temps devient une substance palpable, gluante. Nous vivons
AlyssMa voix est calme, un contrepoint glacial à la tempête en moi. L’Ombre calcule férocement. Ports surveillés. Aéroports impraticables. Contacts potentiellement compromis. Risque d’exfiltration : élevé.— Le café… le contact… souffle Clara.— Compromis. Ils auront couvert toutes les issues logiques.Je scrute la ruelle. Un chat fouille une poubelle. Une vieille femme observe derrière un rideau de perles. Le risque est partout.C’est alors que je le vois. De l’autre côté de la ruelle, en face d’une échoppe de réparateur de radios, un homme. Il est assis sur une chaise en plastique, semblant lire un journal. Rien de remarquable. Jeans, veste légère, casquette. Sauf que son journal est à l’envers. Et son regard, à peine levé, ne balaie pas la foule. Il est braqué, fixe, sur l’entrée de la ruelle par laquelle nous sommes entrées.Un guetteur.Je serre le bras de Clara plus fort.— On est repérés. Ne regarde pas. À ma droite, l’homme au journal.Sa respiration se bloque, puis elle resp
AlyssL’aube sur Casablanca n’est pas une aube, c’est une lente dilution. La nuit noire se teinte d’indigo, puis d’un gris laiteux qui mange les contours du monde. Pas de soleil flamboyant, pas de ligne d’or à l’horizon. Juste cette lumière plate, diffuse, qui révèle progressivement la ville comme un Polaroid géant.Je suis debout au bastingage depuis l’heure du loup. Clara dort enfin, d’un sommeil profond et réparateur. Moi, je veille. L’Ombre en moi est aux aguets, scrutant la ligne de côte qui se précise.Le Karybdis racle son dernier mille nautique avec une lassitude de vieux cheval de trait. L’odeur change. Le sel pur et le vent large cèdent la place à un mélange complexe, presque violent : fuel lourd, égouts, épices grillées, poussière humide et l’âcre parfum de millions de vies entassées. L’odeur de la terre. De l’autre.Le port se dessine. Une forêt de grues squelettiques se découpant sur le ciel gris. Des dizaines de navires, certains immenses et flambant neufs, d’autres, com
Alyss— À mon tour, dit-elle. La villa, en Sicile. Il y avait un citronnier immense, plus vieux que la maison. Mon arrière-grand-père l’avait planté. Je montais dedans, enfant. Très haut. Si haut que je voyais par-dessus le mur. Je voyais la mer, au loin. Et les champs. De là-haut, tout semblait simple. Propre. Les lignes des vignes, le bleu de l’eau. Je me sentais… en sécurité. Rien ne pouvait m’atteindre. Même les cris de mon père, depuis la terrasse, n’arrivaient plus que comme un lointain bourdonnement.Elle sourit, un sourire triste et lointain.— Je n’y suis plus jamais montée après mes douze ans. C’était indigne d’une jeune fille Morano.— On devrait tous avoir un arbre, dis-je, avant de réaliser la banalité de la phrase.Mais elle hoche la tête.— Oui. Un endroit à soi. Même imaginaire.---Le troisième jour, la tempête se lève.Le Karybdis n’est pas fait pour la grâce. Il est fait pour la lourdeur, la lenteur. Mais face aux bourrasques, il se révèle être un jouet. Un jouet de
AlyssLe grondement des machines est devenu une constante, une pulsation sourde qui vient du cœur métallique du navire. Il entre en résonance avec mon propre pouls. La cabine est notre monde. Trois mètres sur trois. L’humidité colle à la peau. La lumière unique, jaunâtre, clignote par intermittence.Clara dort enfin. Un sommeil agité, peuplé de murmures et de sursauts. Allongée sur la couchette supérieure, je fixe le plafond de tôle, strié de rouille comme une vieille carte aux trésors sans trésor. Mon esprit cartographie l’espace. Douze pas en diagonale. La porte, verrouillée de l’extérieur. Le hublot, scellé par la crasse. La trappe d’aération, trop étroite. Une cage. Une cage qui bouge.L’Ombre, à l’intérieur, est aux aguets. Elle analyse chaque craquement, chaque variation dans le ronron du moteur. Elle calcule les probabilités : mutinerie ? avarie ? interception ? Elle évalue Marino, le capitaine inconnu, l’équipage. Des variables. Des risques. Son existence était une réponse à u







