LOGINClara
La fumée âcre colle encore à ses poumons, même des heures après avoir quitté le dépôt en cendres. Debout devant la baie vitrée de son penthouse, elle observe la ville qui scintle, indifférente. Chaque lumière semble être un œil moqueur. L’attaque était un message. Un rappel. Son oncle Marco lui montre qu’il peut la toucher, partout, à tout moment.
La rencontre au café avec Alyss lui revient en mémoire, comme une brûlure. Les paroles de la tueuse résonnent : « Parfois, les tempêtes viennent de l’intérieur de la maison. » Elle avait raison. Et cette lucidité, cette prescience du danger, est aussi troublante que son insolence.
Son téléphone sonne. Un numéro inconnu. Une intuition, viscérale, lui dit de répondre.
—Allô ?
La voix à l’autre bout est basse, pressée.
—Ne rentrez pas chez vous. Pas tout de suite.
C’est Alyss. Le cœur de Clara fait un bond dans sa poitrine.
—Qu’est-ce que cela signifie ?
—Votre chauffeur. Sokolov. Il est à la solde de Marco. Ils vous attendent à la résidence. C’est un guet-apens.
Un froid mortel s’empare de Clara. Sokolov. Un homme en qui elle avait une confiance absolue. La trahison est si proche qu’elle en a la nausée.
—Où êtes-vous ? chuchote-t-elle, réalisant soudain sa vulnérabilité.
— Regardez en bas. De l’autre côté de la rue. Le van de livraison.
Clara se plaque contre la vitre, scrutant l’obscurité. En contrebas, de l’autre côté de l’avenue déserte, un van blanc est garé, feux éteints. Une silhouette se tient à côté, presque invisible dans l’ombre. Elle lève une main, un bref signe.
Alyss est là. Elle la surveillait. Elle la protégeait.
— Que faites-vous là ? demande Clara, la voix étranglée.
—Je termine le contrat. Vous m’avez engagée pour régler vos problèmes délicats. En ce moment, vous êtes mon problème le plus délicat. Restez où vous êtes. Je monte.
La communication se coupe. Clara reste figée, le téléphone collé à l’oreille. Un mélange de terreur, de colère et de quelque chose d’indéfinissable, de chaud, l’envahit. Personne ne s’était jamais placé entre elle et le danger. Personne.
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Alyss
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Elle entre dans l’immeuble par une porte de service, silencieuse comme un fantôme. L’ascenseur est trop risqué. Elle prend les escaliers de secours, gravissant les étages deux par deux. Son esprit est un ordinateur de combat. Elle a repéré les hommes de Marco. Deux dans le hall, déguisés en agents de sécurité. Un autre, Sokolov, dans la voiture qui attend au sous-sol. Et sans doute d’autres, déjà postés dans les couloirs du dernier étage.
Elle sort un petit pistolet semi-automatique équipé d’un silencieux. Son outil. Sa plume. Elle atteint la porte d’accès au palier du penthouse. Elle écoute. Des murmures. Deux voix. Des rires étouffés. Ils sont confiants.
Elle pousse la porte d’un coup sec.
Les deux hommes en costume, surpris, se tournent vers elle. Leurs mains plongent sous leurs vestes. Trop tard.
Phut. Phut.
Deux sons étouffés.Deux impacts propres en plein front. Ils s’effondrent sans un bruit.
Alyss avance, son arme balayant l’espace. Le couloir est désert. Elle arrive devant la porte d’entrée du penthouse de Clara. Elle compose le code qu’elle a… emprunté aux systèmes de sécurité de Morano plus tôt dans la journée.
La porte s’ouvre en silence.
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Clara
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Clara sursaute en entendant sa porte d’entrée s’ouvrir. Elle se retourne, le pistolet qu’elle gardait toujours dans son tiroir de bureau maintenant fermement en main, braqué sur l’intrus.
C’est Alyss. Ses yeux sont des lames, son visage un masque de concentration absolue. Elle a une tache de sang sur la manche de son blouson.
— La zone est sécurisée, dit-elle calmement, son regard balayant la pièce derrière Clara. Pour l’instant. Ils étaient quatre. Il en reste un. Sokolov.
— Dans la voiture, au sous-sol, souffle Clara, abaissant son arme. Ses jambes sont soudain flageolantes.
Alyss hoche la tête. Elle s’approche, sans se presser. L’odeur du cuir, de la sueur et du sang métallique atteint Clara. C’est une odeur de violence, de mort. C’est répugnant. C’est enivrant.
— Vous êtes blessée ? demande Clara, sa voix plus douce qu’elle ne l’aurait voulu.
— Ce n’est pas mon sang.
Elles se font face, au milieu du luxueux salon. Le monde extérieur n’existe plus. Il n’y a que le souffle précipité de Clara, le regard intense d’Alyss, et l’ombre de la mort qui plane.
— Pourquoi ? demande finalement Clara. Pourquoi faire tout ça ? L’argent est déjà sur votre compte.
Alyss avance d’un pas, puis un autre, réduisant la distance entre elles à rien.
—On a fait un pacte, non ? Ma loyauté contre vos ennemis.
— Ce n’était qu’un contrat.
—Non. C’était une offre. Et vous l’avez acceptée.
Leurs visages sont si proches. Clara peut voir les éclats d’or dans les yeux verts d’Alyss, la fine pellicule de sueur sur son front. Elle sent la chaleur qui émane de son corps.
— Vous êtes en train de devenir un risque incontrôlable, murmure Clara, mais sa voix manque de conviction.
— Vous aimez ça. Vous aimez le risque. C’est pour ça que vous m’avez choisie. Pas parce que je suis la meilleure. Parce que je suis la seule qui n’a pas peur de vous.
La main d’Alyss se lève, non pas pour la frapper, mais pour effleurer la joue de Clara. Le contact est électrique, brutale dans sa douceur. Un frisson violent parcourt l’échine de Clara. Elle devrait reculer. Elle devrait la tuer pour une telle audace.
Mais elle ne bouge pas.
Elle se penche.
Le premier baiser n’est pas une douceur, c’est un affrontement. Une collision de lèvres avides, de dents qui se heurtent, de souffles mêlés. C’est la rage contenue qui se libère, la peur transformée en désir sauvage. Les mains d’Alyss s’accrochent dans les cheveux parfaitement coiffés de Clara, les défaissant. Les mains de Clara agrippent le blouson de cuir, attirant le corps dur et musclé contre le sien.
C’est un chaos. Un vertige. Contre toute raison, contre tout instinct de survie, Clara s’abandonne à la tempête qu’elle a elle-même invoquée. Et dans les bras de la tueuse, au milieu des vestiges de sa vie ordonnée, elle se sent, pour la première fois, vivante. Vraiment vivante.
AlyssProtocole Oméga. L’asset Clara est priorité absolue. Neutralisation autorisée.Mon sang se fige dans mes veines.Non. Ils ne l’ont pas repérée. Ils ne peuvent pas.Coordonnées transmises. Elle est sur le toit nord-est. Engager.C’est un mensonge. Ça doit être un mensonge. Un piège pour me déstabiliser.Mais si c’est vrai…Je risque un œil par-dessus l’épave. Vers le toit nord-est. Rien. Juste du béton et du ciel.Et puis je la vois. Un mouvement. Un reflet. Clara. Pas cachée. Presque… exposée.Elle ne me regarde pas. Elle regarde le bâtiment du sniper.Compréhension foudroyante.Elle n’est pas là pour fuir. Elle est là pour se battre. Elle est là pour moi.L’ordre rationnel, la stratégie, tout s’effondre. Il ne reste qu’une impulsion brute, primitive, plus forte que tous les programmes.Protéger.---ClaraJe l’ai vu dans ses yeux, l’instant où elle m’a vue. La panique. La fureur. L’abandon complet du plan.Parfait.Maintenant, ils ont deux assets incontrôlables sur le terrain.
ClaraLe réveil est un choc de solitude.La couverture est froide de son absence. L’empreinte de son corps dans la poussière à côté de moi est déjà presque effacée par le vent qui s’engouffre par les fissures du phare. Je m’assois d’un coup, le cœur battant la chamade, les yeux cherchant frénétiquement la forme familière, la coupe sévère de ses cheveux, l’éclat de son regard gris.Rien.Il n’y a que le silence, trop lourd, et le grondement lointain de l’océan qui semble maintenant être une menace.— Alyss ?Mon propre voix est rauque, fêlée par la nuit, par tout ce qui s’est passé. Elle résonne dans les ruines et me revient, vide.Je me lève, la couverture tombant de mes épaules. Le froid me mord la peau nue. Je la cherche du regard, appelant plus fort, un début de panique nouant mes entrailles. C’est alors que je la vois.Posé sur le bloc de béton, comme une offrande, un objet de malédiction.La clé USB.Enveloppée d’un morceau de métal tordu, de papier griffonné.Mes doigts tremblen
AlyssLe soleil se lève sur la jetée.Il colore le béton fissuré en or pâle, transforme les éclats de verre brisé en diamants éphémères. Le vent vient de l'est, chargé de l'odeur du sel, du pétrole lointain, et de quelque chose de nouveau. De l'air frais. De l'air libre.Je suis assise sur un bloc de béton effondré, les genoux ramenés contre ma poitrine. Clara dort encore, enroulée dans notre dernière couverture, à l'abri de ce qui reste du phare. Son sommeil est profond, paisible. Pour la première fois depuis que je la connais, son visage ne porte aucune tension. Aucune ombre.Mes mains tremblent légèrement.Ce n'est pas du froid.C'est de la résolution.Les souvenirs sont revenus cette nuit, pas en fragments, mais en torrent. Le flot s'est brisé contre la digue que son corps, sa présence, avait créée. Je me souviens de tout. Des couloirs blancs. Des aiguilles. Des visages sans âme derrière les miroirs sans tain. Des ordres murmurés. Des missions exécutées.Et je me souviens de la fa
AlyssLa lueur du feu danse sur le visage de Clara, dans ses yeux. Elle regarde les flammes, perdue dans ses pensées. Elle a ôté sa veste. Le col de son t-shirt est légèrement échancré. Je vois le battement rapide de son pouls à la base de sa gorge.La peur, l’adrénaline, la proximité constante de la mort… tout cela a créé en moi une charge électrique, un besoin animal qui dépasse la pensée. C’est un besoin de me sentir vivante, ancrée, réelle. De faire taire le bourdonnement des souvenirs naissants et la froide détermination de la vengeance par la chaleur, par la sensation pure.Mon regard sur elle doit changer, devenir plus intense, plus sombre. Elle le sent. Elle tourne la tête vers moi, et son souffle se bloque. Elle voit ce qui se passe en moi. La tempête.— Alyss… souffle-t-elle.Ce n’est pas une protestation. C’est une reconnaissance.Je ne dis rien. Je me lève, je marche jusqu’à elle, et je m’agenouille dans la poussière, entre ses jambes. Je pose mes mains sur ses cuisses, à
AlyssPas de lettres. Pas d’explications. Juste ces fragments.— Des indices, murmure Clara, penchée pour regarder. Le phare… la clé… le tissu. Qu’est-ce que ça veut dire ?— Des lieux. Des objets. Des preuves, peut-être. La fiole… Le « Catalyseur ». Ça doit être lié au sérum. Pour déclencher les souvenirs.Je la retourne dans ma main. Vide. Samira ne m’a pas donné le moyen de contrôler le processus. Juste la preuve qu’il existe.Je pose les objets sur le lit. Mon regard est attiré par le morceau de velours bleu. Sa couleur… elle me parle. Elle évoque une sensation lointaine, un sentiment de sécurité, de douceur. Une couverture ? Un doudou ? Je tends la main, effleure le tissu du bout des doigts.Une décharge électrique me parcourt, pas douloureuse, mais vive, profonde.Une chanson. Une voix basse, douce, qui fredonne une mélodie sans paroles. L’odeur du savon à la lavande. La sensation du velours contre ma joue. La lumière tamisée d’une lampe de chevet en forme de lune…La vision – l
AlyssL’aube vient, sale et grise. Elle filtre à travers la vitre encrassée, découpant des rectangles pâles sur le sol nu et sur nos corps enlacés. Clara dort, sa respiration calme et profonde contre mon cou. Ses doigts sont encore entrelacés aux miens, même dans le sommeil. Une prise ferme. Une ancre.Je ne dors pas. Mes yeux sont grands ouverts, fixant la fissure au plafond, le même chemin tortueux depuis des heures. Le sachet de soie et la photographie sont posés sur la table de chevet, deux talismans silencieux qui pèsent plus lourd que le monde.L’héritage. La mémoire empoisonnée.Les mots de Samira tournent en moi, une boucle infernale. Les souvenirs sont en toi. Ils n’attendent qu’un déclencheur. Un sérum mnémonique. Ma propre mère a fait de mon crâne une chambre forte, de mes synapses une archive sacrifiée. Pour le bien de tous ? Pour l’expier sa culpabilité ? Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir.Mais Clara… Elle a dit vrai sur ce point. Clara est la preuve. La faille. L’Ins







