LOGINNaomi
Le café refroidit dans ma tasse depuis dix-sept minutes. Je le sais parce que j'ai compté chaque goutte de condensation qui roule sur la porcelaine, chaque volute de vapeur qui s'amenuise, chaque seconde qui me rapproche du moment où il faudra bien que je me lève et que j'affronte cette journée.
Je n'aime pas le café. Je ne l'ai jamais aimé. C'est lui qui le boit, noir, sans sucre, brûlant même en plein été. J'ai pris l'habitude d'en préparer chaque matin, rituel absurde hérité de six années de vie commune, comme si faire couler le percolateur était une preuve d'amour plus éloquente que tous les mots que je ne prononce pas.
Le journal financier est ouvert devant moi. Les colonnes de chiffres dansent, se superposent, se brouillent. Bilans. Projections. Prises de participation occultes dans des sociétés écrans. Mon domaine. Mon territoire. La seule chose que je maîtrise encore dans un monde qui m'échappe de plus en plus.
J'entends Kael s'éveiller avant de le voir. Le bruissement des draps dans la chambre. Le bruit sourd de ses pieds nus sur le parquet. Le grincement de la penderie blindée qu'il ouvre pour choisir ses vêtements , toujours sombres, toujours stricts, toujours conçus pour cacher un gilet pare-balles. Le cliquetis du coffre d'armes. Le déclic du chargeur qu'il vérifie. Rituel immuable. Prière du matin d'un homme qui ne croit qu'en la violence et en moi.
Il entre dans la cuisine. Pieds nus sur le carrelage froid. Torse encore nu, les muscles saillants sous la peau mate, striés de cicatrices que je connais par cœur , celle-là, un coup de couteau reçu pour moi ; celle-ci, une balle qui a frôlé son cœur. Je ne lève pas les yeux du journal. Si je lève les yeux, je suis perdue.
Il se penche, dépose un baiser sur le sommet de mon crâne. Ses lèvres s'attardent. Une seconde. Deux. Trois. Assez pour que ma respiration se bloque, assez pour que mon cœur s'emballe, assez pour que je sente monter derrière mes paupières une brûlure que je réprime aussitôt.
— Bien dormi ?
Sa voix du matin. Rauque, traînante, vulnérable. La voix qu'il ne montre à personne d'autre.
— Comme d'habitude.
Ce qui veut dire mal. Ce qui veut dire réveillée trois fois, le cœur au bord des lèvres, à vérifier que les alarmes fonctionnaient, que les issues étaient libres, qu'il respirait encore. Ce qui veut dire des cauchemars que je ne raconte pas, des terreurs nocturnes que j'étouffe dans l'oreiller pour ne pas le réveiller.
Il ne pose pas de questions. Il ne demande jamais. Il sait.
Il se sert un café, s'adosse au plan de travail, me regarde. Dans la lumière grise du matin qui filtre à travers la baie vitrée, il est beau. Beau d'une beauté qui fait mal, une beauté de fauve au repos, de lame qui attend son heure. Sa mâchoire est sombre de barbe naissante. Ses yeux sont encore bouffis de sommeil. Ses cheveux noirs tombent en désordre sur son front.
Je baisse les yeux.
— Tu as une réunion à dix heures. Dossiers sur ton bureau.
— Je sais. Je les ai vus hier soir.
— Relis-les. J'ai modifié les clauses de sortie. Si les fournisseurs...
— Naomi.
Sa voix a changé. Plus douce, plus grave, plus dangereuse. Je lève les yeux malgré moi. Il ne me regarde plus. Il fixe la baie vitrée, la ville sous la pluie, les toits gris qui se fondent dans le ciel gris.
— Quoi ?
— Rien. Je voulais juste... dire ton nom.
Son nom. Rien que son nom. Comme une bouée. Comme une prière. Comme une excuse qu'il ne sait pas formuler. Il y a des silences qui sont des gouffres. Celui-là en est un. Il boit son café, les yeux perdus sur l'horizon, et je sens qu'il rumine quelque chose d'énorme, de terrible, d'inavouable.
Je pourrais creuser. Je sais creuser. J'ai brisé des hommes en dix minutes avec trois questions bien posées. Mais pas lui. Jamais lui. Avec lui, je suis lâche. Avec lui, j'ai peur.
La journée s'écoule, mécanique, huilée, vide. Il lit mes rapports, je gère ses appels. Il nettoie son arme, je trie les menaces. Nous sommes les deux moitiés d'une machine parfaite, le cerveau et le bras, la stratège et le glaive. Tout le milieu nous envie. Tous nos ennemis nous redoutent. Personne ne voit les fissures.
Le soir, il me trouve dans la bibliothèque. Mon sanctuaire. Murs de livres, fauteuils profonds, lampe à abat-jour vert. Je lis un roman déjà lu trois fois, une histoire d'amour qui finit mal , comme toutes les histoires d'amour.
Il entre sans frapper. Il n'a jamais frappé.
— Je peux ?
— Tu peux quoi ?
— Rester.
Il s'assoit dans le fauteuil en face du mien, sort son arme de son étui et commence à la démonter. Le cliquetis du chargeur, le bruit mat des pièces, le frottement du chiffon sur le métal. Des gestes mille fois répétés, aussi apaisants qu'un mantra.
Je le regarde par-dessus mon livre. Ses mains. Grandes, calleuses, couturées de cicatrices. Elles manipulent l'arme avec une précision d'orfèvre. La crosse, le canon, la détente. Chaque pièce nettoyée, huilée, polie. Une chorégraphie silencieuse.
Il lève les yeux, croise les miens. Il les baisse aussitôt. Sa pomme d'Adam monte et descend. Il serre les dents. Quelque chose lutte derrière ce front buté, quelque chose veut sortir et ne sort pas.
Je pose mon livre. Je me lève. Je traverse le tapis sans bruit, m'arrête derrière son fauteuil, pose mes mains sur ses épaules. Les muscles sont durs comme du béton.
— Si quelque chose va pas...
— Tout va bien.
Mensonge. Si flagrant que c'en est presque une insulte. Mais je n'insiste pas. Nous parlons par silences, par gestes, par absences. Les mots sont trop dangereux.
Je masse ses trapèzes, profondément, cherchant les nœuds de tension. Il laisse échapper un soupir, presque un gémissement. Sa tête tombe en avant. Mes doigts remontent dans sa nuque, dans ses cheveux. Il ferme les yeux, s'abandonne.
— Naomi.
— Oui ?
— Rien.
Toujours rien. Toujours mon nom et rien d'autre. Comme si prononcer ces trois syllabes était la seule chose qui le maintenait en vie.
Plus tard, dans la chambre, il me possède en silence. Ses mains ne sont pas brutales ce soir. Elles sont douces, presque suppliantes. Ses lèvres parcourent ma peau avec une lenteur déchirante, comme s'il voulait en mémoriser chaque centimètre, chaque texture, chaque secret. Il s'enfouit en moi avec une tendresse désespérée. Il enfouit son visage dans mon cou quand il jouit, et je sens ses cils battre contre ma gorge.
Je caresse son dos. Mes yeux fixent le plafond où la lune dessine des ombres. Je ne demande pas pourquoi il se cache. Je ne demande pas pourquoi ses étreintes sont devenues des adieux déguisés. Je ne demande rien.
C'est peut-être ça, notre plus grand crime. Le silence.
Kael Dix ans plus tard. Iris a treize ans. Elle est assise sur le canapé du salon, les pieds repliés sous elle, un livre à la main. Elle lit énormément, depuis toujours. Elle a hérité ça de moi, je crois. Ou peut-être de sa mère. Ou peut-être des deux. Elle a les yeux gris, comme moi. Les cheveux noirs, comme sa mère. Le menton volontaire, comme moi. La grâce des gestes, comme sa mère. Elle est un mélange parfait de nous deux, et pourtant elle est entièrement elle-même. Elle pose son livre en me voyant entrer. — Papa. Tu as fini tôt aujourd'hui. — J'ai pris mon après-midi. Je voulais être là. — Pourquoi. — Pour rien. Pour être là. C'est une raison suffisante. Elle sourit. Elle a le même sourire que Naomi. Ce sourire qui m'a désarmé il y a vingt ans et qui continue de me désarmer chaque jour. — Maman est dans la cuisine. — Je sais. Je l'ai vue. — Elle prépare un gâteau. — Quel genre de gâteau. — Au chocolat. Pour ce soir. — Quelle occasion. — Aucune. Elle a dit qu'ell
Naomi Le soir du dixième anniversaire de notre rencontre. Enfin, l'anniversaire approximatif. Nous ne savons pas exactement quel jour Kael m'a vue pour la première fois dans cette cour à Marseille. Nous avons choisi une date symbolique, un soir d'octobre, le même où nous nous sommes mariés il y a trois ans. Iris est couchée. Kael est dans le salon, en train de lire son éternel livre sur les glaciers, celui qu'il n'a jamais fini parce qu'il le relit sans cesse. Je suis dans notre chambre, assise au petit bureau, devant le coffre. Le coffre de l'église. Celui que Kael m'a fait ouvrir il y a presque quatre ans, avec la clé qu'il m'avait glissée dans la main en pensant que c'était son dernier geste. Le coffre qui contenait toutes les lettres qu'il m'avait écrites pendant les neuf mois où il m'avait menti. Depuis, j'ai continué à écrire. J'ai répondu à chacune de ses lettres. Puis j'ai écrit les miennes. Les lettres de notre vie commune. Les lettres de notre mariage. Le
Marek a installé une ruche sur le toit du QG. Depuis un an, il est devenu apiculteur à ses heures perdues. Il a suivi une formation, acheté des livres, passé des week-ends entiers à étudier le comportement des abeilles. Kael dit que c'est à cause du livre qu'il lui a offert il y a trois ans. Marek dit que non, qu'il a toujours aimé les abeilles, mais que le livre a accéléré les choses. — Je te préviens, dit Marek, les abeilles travaillent dur en ce moment. Il faut être silencieuse et respectueuse. D'accord. — D'accord, murmure Iris, soudain très sérieuse. — Tu veux l'emmener sur le toit, dit Kael. Fais attention. — Je fais toujours attention, Glaive. — Je sais. C'est pour ça que je te la confie. Marek sort avec Iris dans les bras. Elle lui raconte déjà quelque chose, une histoire incompréhensible à propos d'un escargot qu'elle a vu hier dans le jardin. La porte se referme. Kael et moi restons seuls. — Tu as vu, dit-il. Marek. Il est transformé. — Comme toi. — Comme moi. —
Nous nous endormons en quelques secondes, bercés par le silence de l'appartement, par la respiration lointaine de notre fille, par la lumière du matin qui monte sur la ville. Quand nous nous réveillons, quelques heures plus tard, Iris babille dans son berceau. Le soleil est haut. La journée est belle. La vie continue. La vie, enfin. Naomi Un an a passé. Un an depuis la mort de Gaspard Moreau. Un an depuis la dernière chasse. Un an sans menace, sans attaque, sans sang. Douze mois de paix. Iris a maintenant deux ans et demi. Elle parle. Elle court. Elle chante des chansons qu'elle invente avec des mots qui n'existent pas. Elle dessine des bonshommes sur les murs de l'appartement et Kael refuse qu'on les efface. Elle fait des puzzles, des siestes, des caprices, des câlins. Elle est la joie de notre vie. Notre organisation est stable. Puissante. Respectée. Mais ce n'est plus un empire de guerre. C'est un empire de l'aube. Un empire où les conflits se règlent par la négociation
Kael Nous rentrons à l'aube. Le convoi file sur l'autoroute déserte, dans la lumière grise du petit matin. Les champs défilent derrière la vitre. Le ciel est bas, couvert, mais il y a une déchirure de lumière à l'horizon. Naomi dort contre mon épaule. Elle s'est endormie une heure après avoir quitté la ferme, épuisée par la tension, par l'adrénaline, par tout ce que cette nuit a charrié. Sa main est posée sur ma cuisse, détendue dans le sommeil. Je regarde son visage. Elle est belle, même fatiguée. Belle d'une beauté qui n'a rien à voir avec l'âge ou les traits. Une beauté de force. Une beauté de présence. Une beauté de la femme qui a tenu tête à tout, qui a survécu à tout, qui a combattu à mes côtés cette nuit comme elle l'a fait pendant dix ans. Ma femme. La mère de mon enfant. La Reine. J'appuie doucement ma joue contre ses cheveux. — Je t'aime, murmuré-je, trop bas pour qu'elle entende. Elle n'entend pas. Mais elle bouge un peu dans son sommeil, se rapproche de moi, p
Des hommes dorment ici. Nous les voyons, affalés sur des canapés, sur des matelas posés à même le sol. Six hommes. Six cibles. Kael lève la main. Nos hommes se déploient silencieusement. Chacun se place derrière une cible. Kael baisse la main. Six coups simultanés. Six corps qui s'affaissent. Aucun cri. La salle est nettoyée. Reste l'étage. Kael me fait signe. Il monte devant moi. Je le couvre. Nos hommes restent en bas pour sécuriser le périmètre. L'escalier craque sous nos pas. Arrivés sur le palier, nous voyons une porte entrouverte au fond du couloir. De la lumière filtre par l'interstice. Une lumière jaune, faible, une lampe à pétrole probablement. Nous avançons. Kael pousse la porte. La pièce est un ancien grenier aménagé. Un bureau improvisé. Des cartes sur les murs. Des photos punaisées. Des photos de notre QG. Des photos de notre appartement. Des photos d'Iris. Mon cœur s'arrête. Au centre de la pièce, derrière une table en bois, Gaspard Moreau est assis. Il







