LOGINIl m'aime. Et pourtant, il s'éloigne.J'ai passé des nuits à chercher la raison. Des nuits entières à échafauder des hypothèses, à analyser des indices, à traquer la vérité comme une proie. Une autre femme ? Non. Jamais. Kael n'est pas un homme qui trompe. Il est trop entier, trop absolu, trop obsessionnel. Quand il aime, il aime totalement, exclusivement, jusqu'à l'aveuglement. S'il aimait Liana, il ne m'aimerait plus. Or il m'aime. Donc il n'aime pas Liana.Alors quoi ? Qu'est-ce qui est assez puissant pour le faire fuir ? Qu'est-ce qui est assez terrifiant pour qu'il préfère me détruire plutôt que me parler ?La réponse est là, juste sous la surface de ma conscience, mais je refuse de la voir. Parce que si je la vois, tout s'effondre. Parce que si je la vois, je vais devoir agir. Et je ne suis pas prête. Pas encore.Je rouvre les yeux. Le vent redouble de violence. Mes cheveux se sont échappés de mon chignon, fouettent mes joues, m'av
Et je pleure sur la femme que j'étais avant. Celle qui entrait dans un hangar enfumé avec un simple cahier. Celle qui tremblait en posant un pansement sur la main blessée d'un homme qu'elle aimait en secret. Celle qui riait, parfois, quand le monde n'était pas trop lourd. Cette femme-là est morte quelque part entre les réunions stratégiques et les nuits sans sommeil, entre les trahisons qu'il a fallu punir et les alliances qu'il a fallu sceller dans le sang. Elle est morte, et je ne l'ai pas vue partir, et ce soir, dans cette chambre trop grande, je la pleure comme on pleure une sœur disparue.Je m'allonge sur le lit, recroquevillée en position fœtale, les bras serrés autour de mes genoux. Les larmes continuent de couler, silencieuses maintenant, tièdes sur mes joues. Je fixe le mur, les ombres que la lune dessine sur la tapisserie.Il y a six ans, j'étais une analyste sans nom, sans avenir, sans personne. Un meuble dans un hangar. Une preneuse de notes q
NaomiLa nuit est tombée depuis des heures quand je quitte la salle des opérations. Mes pieds me portent à travers les couloirs déserts du QG sans que j'aie besoin de réfléchir au chemin. Je connais chaque recoin de cette forteresse, chaque angle mort, chaque caméra, chaque porte blindée. C'est moi qui ai conçu le système de sécurité. C'est moi qui ai dessiné les plans, choisi les emplacements, calculé les angles de tir. Cette citadelle est mon œuvre autant que la sienne, et pourtant, ce soir, elle me semble étrangère.Comme tout le reste.Mes hommes croisent ma route de temps en temps, gardes en faction, soldats qui rentrent de mission, sentinelles qui vérifient les issues. Ils s'écartent sur mon passage, inclinent la tête, murmurent un "Madame" respectueux. Je réponds d'un signe de tête, jamais plus. Je n'ai plus la force de sourire. Je n'ai plus la force de faire semblant.Je m'arrête devant la porte de la salle commune. Derrière le b
Kael Sept jours. Cent soixante-huit heures. Dix mille quatre-vingts minutes que je n'ai pas touché sa peau. Je les compte comme un prisonnier compte les jours sur le mur de sa cellule, à la différence que ma prison, c'est moi qui l'ai construite. Barreau par barreau. Silence par silence. Chaque mot que je ne lui dis pas est une barre de fer que je soude entre nous. Chaque fois que je détourne les yeux quand elle entre dans une pièce, c'est un verrou que je ferme. Je bâtis ma propre tombe, et je le sais, et je continue. Le QG est une glacière. Les hommes le sentent. Ils marchent sur la pointe des pieds, parlent à voix basse, évitent mon regard. Les réunions sont expédiées en dix minutes, les rapports se font par écrit, les couloirs se vident quand j'approche. Je suis redevenu le Glaive, celui qu'on craint, celui qu'on fuit. Plus personne ne se souvient que j'ai souri un jour, que j'ai ri même, quand elle me glissait une remarque ironique à l'oreille pendant les briefings. Cette épo
KaelMa main tremble.Elle tremble depuis qu'elle est sortie de cette pièce. Depuis que la porte s'est refermée sur son dos raide, sur sa nuque fière, sur ce silence qu'elle a emporté avec elle comme un linceul. Elle tremble et je ne peux pas l'arrêter.Je suis assis dans le noir. Le bureau est plongé dans l'obscurité depuis que le soleil s'est couché, et je n'ai pas allumé les lampes. Je ne veux pas voir mon reflet dans les vitres. Je ne veux pas voir le visage de l'homme qui vient de poignarder la seule femme qu'il ait jamais aimée.Pourquoi ne peux-tu pas être plus douce, comme elle ?Les mots ont franchi mes lèvres avant que je puisse les retenir. Je les avais préparés, pourtant. Pas ceux-là. Des mots neutres, diplomatiques, des mots qui demandaient un effort sans blesser. Mais quand elle s'est tenue devant moi, droite comme une épée, le visage fermé, les yeux noirs comme des puits sans fond, quelque chose s'est brisé. La peur. La peur a parlé à ma place.J'ai tellement peur pour
NaomiLa phrase tourne dans ma tête comme un poison lent. Elle s'insinue dans chaque synapse, contamine chaque pensée, pourrit chaque souvenir que je croyais à l'abri.Pourquoi ne peux-tu pas être plus douce, comme elle ?Je suis assise à mon bureau, les doigts posés sur le clavier, immobile. L'écran de l'ordinateur s'est mis en veille depuis longtemps. La lumière du jour décline derrière la baie vitrée, transformant la ville en un tableau de braises et d'ombres. Je n'ai pas bougé depuis une heure. Peut-être deux. Le temps n'a plus de consistance quand on a reçu un coup pareil.Plus douce. Comme elle.Je répète les mots en boucle, les dissèque, les analyse sous tous les angles. Je suis analyste, après tout. C'est mon métier de déconstruire les phrases, d'en extraire le sens caché, les intentions secrètes. Mais celle-ci, je n'arrive pas à la comprendre. Ou plutôt, je la comprends trop bien.Il y a six ans, j'étais douce. J'étais une femme qui lisait des romans dans des cafés, qui souri







