LOGINÉlodie
La semaine qui suit est une longue agonie. Mon corps, une fois réveillé, refuse de se rendormir. Il est devenu un traître, un instrument trop sensible accordé à la seule fréquence de Louis. Les nuits sont des défilés d’images brûlantes, des répétitions du rêve originel qui se modifient, s’enrichissent de détails volés lors du dîner : la veine saillante sur son avant-bras, l’ombre de ses cils sur sa joue, le grain de sa voix lorsqu’il a murmuré « Pars ». Je me réveille trempée, le souffle court, la main enfouie entre mes cuisses dans une tentative désespérée et vaine d’apaiser le feu. Mon propre toucher est une insulte, une pâle imitation. C’est le sien qu’il me faut. Sa brutalité. Sa précision.
Je fuirais. Je devrais fuir. Clara me parle du baby shower, des cours de préparation à l’accouchement. Sa voix, pleine d’une joie douce et maternelle, est le fouet qui me châtie. Je prononce des mots d’encouragement, je souris sur les photos des mobiles qu’elle m’envoie, et pendant ce temps, mon esprit est un bourbier obscène où je vois son mari, mon beau-frère, m’agenouiller devant lui, sentir ses mains s’enfoncer dans mes cheveux, goûter son sexe dans ma bouche.
La culpabilité ronge, mais le désir est plus fort. Il est une rivière souterraine qui a creusé son lit trop profondément. Il ne peut plus être détourné. Il coule, noir et brûlant, vers la seule issue possible : lui.
Le déclic survient un jeudi après-midi pluvieux. Un message. Pas de Clara. De lui.
Louis : Il faut qu’on parle. Pas au téléphone. En personne. 18h, café de la Paix, rue des Archers. Viens s’il te plaît.
Le monde s’arrête. Puis il repart, à une vitesse folle. Mon cœur bat une chamade sauvage. Il faut qu’on parle. Ces mots pourraient tout dire. Une remontrance. Une mise à distance définitive. Ou… autre chose. L’espoir, interdit, monte comme une marée acide dans ma gorge. Je regarde le message cent fois. Son ton est neutre, impératif. Il ne demande pas, il constate. Viens s’il te plaît. C’est la seule douceur, et elle me brûle.
Je passe l’après-midi dans un état second. Je choisis mes vêtements avec une attention de coupable : un jean sombre qui moule mes hanches, des bottes, un pull en cachemire fin couleur crème qui tombe doucement sur une épaule. Rien de provocant. Tout de suggestif. Je veux qu’il voie les courbes sous le tissu. Qu’il se souvienne. Je me parfume à des endroits précis : le creux des poignets, derrière les genoux, entre les seins. Un message secret pour lui seul.
Le café de la Paix est discret, presque vide à cette heure. Des boiseries sombres, une odeur de café fort et de pierre humide. Je le vois tout de suite, assis au fond, tourné vers la porte. Il me voit entrer. Son regard m’atteint comme un projectile. Il ne sourit pas. Il m’observe avancer, et chaque pas est un défi, chaque mouvement de mes hanches sous le jean est délibéré, offert.
Je m’assois en face de lui. Un petit carré de table en cuivre nous sépare. Un abîme. Un pont.
— Tu es venue.
—Tu m’as demandé de venir.
Nos voix sont basses, étranglées par la tension. Un serveur s’approche, rompt le sortilège. Louis commande deux cafés sans me consulter. L’autorité du geste, cette prise de décision pour moi, fait frémir quelque chose de primitif en moi. Je croise les jambes lentement, sachant que son regard suit le mouvement. Le silence s’installe, épais, chargé de tout ce qui n’est pas dit.
— Ça ne peut plus durer, Élodie.
Il parle le premier,les yeux fixés sur ses mains enroulées autour de la tasse. Ses doigts sont longs, forts. Je les imagine sur ma peau, s’enfonçant dans ma chair.
— Quoi ? dis-je, sachant parfaitement de quoi il parle. Jouer à l’innocente est inutile. L’air entre nous est déjà trop chargé de vérité.
GABRIELLa rue dévore mes pas dans son gosier d'asphalte et de lumières tremblantes, chaque mètre arraché à la chaleur de l'appartement étant une conquête amère, une victoire de la volonté sur le désir pur qui hurle dans chacune de mes veines comme un animal en cage. L'air nocturne s'insinue entre les mailles de mon manteau, froid et tranchant, mais il échoue lamentablement à éteindre la fournaise qui couve juste sous ma peau, cette chaleur sourde et persistante qui n'appartient qu'à elle, qu'au souvenir de son corps à quelques centimètres du mien, de son souffle mêlé au mien dans le silence électrique de la pièce. Je marche sans but, sans direction, guidé seulement par le besoin primitif et désespéré de mettre de la distance physique entre mon corps et la tentation absolue, vivante, qui porte le nom d'Elena, comme si en m'éloignant de quelques pâtés de maisons je pouvais m'éloigner de l'ouragan qu'elle déchaîne en moi.Est-ce la bonne chose ?La question me poursuit, elle cogne contr
GABRIELLa distance est une torture. Un vide physique entre nous, mais le champ de force est toujours là, palpable, vibrant. Je la regarde de l’autre côté de l’espace que je viens de créer, les poings serrés, les jointures blanches. Chaque cellule de mon corps hurle contre ce retrait. Elle reste debout, immobile, les yeux larges, la respiration à peine plus calme que la mienne. Elle a gagné ce round. Elle m’a fait prouver ma retenue. Et je déteste l’admiration furieuse qui monte en moi.— C’est ça, ton jeu ? Me pousser au bord et m’ordonner de ne pas sauter ?— Je ne t’ordonne rien. Je t’observe.Sa voix est un filet, bas et clair. Elle ne sourit pas. Elle analyse. C’est pire. Je préférerais la colère, la haine même, à cette froideur calculatrice. Mais je sais. Je sais que ce n’est qu’une façade. Je l’ai sentie pencher vers moi. Je l’ai sentie brûler.— Tu observes un homme qui se brise les reins pour ne pas te prendre contre ce mur.Un frisson, minuscule, parcourt ses épaules. Bon. J
ELENALa nuit ne nous libère pas.Elle nous enferme.Elle referme ses mâchoires invisibles autour de nous, étouffe les issues, ralentit le temps jusqu’à le rendre poisseux. Chaque seconde s’étire, lourde de ce qui n’a pas été dit, de ce qui brûle encore sous la peau.La fenêtre est toujours là, noire, muette, témoin de notre trêve fragile. La ville n’est plus qu’un amas de lumières lointaines, indifférentes à la tempête contenue dans cette pièce. Son bras est autour de moi, solide, chaud, ancré. Et pourtant, je sens que rien n’est apaisé. L’incendie n’est pas éteint. Il a simplement cessé de rugir. Il couve. Il attend.Je me détache lentement, à regret, comme on arrache une brûlure encore vive. Le froid me mord aussitôt, brutal, presque vexé d’avoir été tenu à distance si longtemps. Je me tourne vers lui. Il ne me lâche pas du regard. Pas une seconde. Ses yeux me suivent comme s’il craignait que je me dissolve si sa vigilance faiblissait.— Tu trembles.Je baisse les yeux une fraction
ELENA— J’avais peur aussi.Il ouvre les yeux, et ils sont d’un noir absolu, pleins d’une confusion que je n’y ai jamais vue.— J’avais peur de cette… chose. Cette chose en moi que tu réveilles. Qui n’obéit plus. Qui veut tout détruire, ou tout posséder, sans logique, sans retenue. Ce matin, c’était ça que tu as vu. Pas moi. Pas entièrement. La bête.Il fait un pas vers le canapé, puis s’arrête, se raidissant comme pour se retenir.— Je ne sais pas comment faire avec toi, Elena. Je ne sais pas si je veux te protéger ou te dévorer. Si je veux te voir voler ou te garder en cage. Tout se mélange. C’est insupportable.Je me lève. Je ne peux pas rester assise. Ses paroles sont des coups, des caresses, du poison et de l’antidote. Je m’approche de la fenêtre, tournant le dos à la pièce, à lui. Je regarde la nuit noire, mon propre reflet pâle dans la vitre.— Tu m’as traitée comme une distraction. Comme une erreur de parcours. Tu m’as poussée à bout pour prouver que je n’étais pas différente.
GabrielIl ne détourne pas les yeux. Son regard parcourt mon visage, comme pour s’assurer que je suis bien réelle, bien là.— Je ne sais pas.L’aveu tombe entre nous, plus lourd qu’une accusation. Je ne sais pas. Trois mots que je ne lui ai jamais entendu dire. Trois mots qui fissurent l’image de l’homme de fer, du contrôle absolu.Je me sens vaciller. Toute ma colère, ma préparation au combat, se heurtent à cette vulnérabilité inattendue. Je reste dans l’embrasure de la porte, barrière symbolique entre mon monde et le sien. Je devrais le renvoyer. Lui claquer la porte au visage. Protéger cette liberté si chèrement acquise.Mais je ne bouge pas.Le froid du couloir entre, caresse ma peau. Je croise ses yeux. Je vois la même bataille que la mienne. La même impossibilité de vivre avec ce vide, et la même terreur de faire le premier pas de plus.Alors, je recule. D’un tout petit pas. Juste assez pour que l’espace de la porte ne soit plus une barrière, mais une invitation.Un seuil.ELENA
GabrielJe ne peux pas rester comme ça.Cette pensée martèle mon crâne, plus insistante que le silence, plus forte que l’orgueil. Elle bat en temps réel avec mon pouls. Je ne peux pas rester planté ici, spectateur de ma propre déroute, à compter les secondes comme un homme en sursis.La machine est grippée. Les chiffres, les appels, les décisions… tout glisse sans accrocher. Ma propre voix, au téléphone, me semble lointaine, étrangère. Un enregistrement. Je suis un fantôme dans mes propres bureaux, errant entre les murs de verre, voyant mon reflet partout et ne reconnaissant personne.C’est intolérable.Je prends mes clés. Le geste est brusque, décisif. Il ne s’agit pas d’un plan. Pas d’une stratégie. C’est un réflexe viscéral, une faille dans l’armure de contrôle. Je dois bouger. Je dois aller… quelque part.La voiture ronronne dans le silence du parking souterrain. Je lance le moteur. Le bruit remplit l’habitacle, un grondement bas et continu. Un semblant de vie.Je roule sans but d