LOGINIsabella
Trois jours se sont écoulés depuis ma signature. Trois jours où j'ai joué le rôle de la prisonnière docile. Je me suis laissée habiller par les servantes, j'ai mangé ce qu'on m'a servi, j'ai souri quand on m'a dit de sourire. Chaque geste est calculé, chaque expression soigneusement chorégraphiée.
Ce matin, comme chaque matin depuis mon retour, on m'amène Leo pour le petit-déjeuner. Maria, la nounou, reste discrètement dans un coin de la pièce, ses yeux ne nous quittant pas. Des caméras de surveillance sont braquées sur nous. Dario veut s'assurer que je respecte nos nouveaux arrangements.
— Maman, tu viens jouer dans ma chambre aujourd'hui ? demande Leo en croquant dans ses céréales.
Sa voix innocente me transperce le cœur. Je caresse ses cheveux, forçant un sourire tranquille.
— Bien sûr, mon cœur. Mais seulement si tu finis bien ton petit-déjeuner.
Je sens le regard de Maria peser sur moi. Elle rapportera chaque mot, chaque geste à Dario. Je suis devenue une actrice dans ma propre vie, et cette salle à manger est ma scène.
Soudain, Dario entre. Il porte un costume gris fer qui accentue son autorité naturelle. Son regard balaie la pièce avant de se poser sur nous.
— Bonjour, mon fils.
Il embrasse Leo sur le front, puis ses yeux se tournent vers moi. Je baisse les yeux, adoptant une posture soumise. Je sens son regard satisfait me parcourir.
— Isabella. Tu as l'air bien ce matin.
— Merci, Dario. Le sommeil m'a fait du bien.
Je garde ma voix douce, presque timide. Il sourit, visiblement content de voir l'effet de sa punition. Ce qu'il ne comprend pas, c'est que chaque moment de cette comédie renforce ma détermination.
Après le petit-déjeuner, alors que Maria emmène Leo, Dario me retient par le bras.
— J'ai une réunion importante aujourd'hui. Je serai absent jusqu'à ce soir.
— Je comprends.
— Tu auras la liberté de te déplacer dans la maison, mais Marco te suivra.
Marco, son garde du corps personnel. Sa présence constante à mes côtés est une autre forme de prison.
— Bien sûr, Dario. Je n'ai nulle part où aller sans toi.
Ma réponse semble le satisfaire. Il dépose un baiser froid sur ma joue avant de partir.
Quelques heures plus tard, je me promène dans les jardins sous la surveillance étroite de Marco. Le soleil caresse ma peau, mais je ne ressens aucune chaleur. Seulement la froide détermination qui grandit en moi.
Alors que nous approchons de la roseraie, je fais exprès de trébucher, me tordant la cheville avec un cri feint.
— Aïe !
Marco se précipite à mes côtés, son visage impassible marqué d'une légère inquiétude.
— Tout va bien, madame ?
— Je... je ne pense pas pouvoir marcher jusqu'à la maison.
Sans hésitation, il me soulève dans ses bras. C'est le moment que j'attendais. Pendant qu'il me porte, mes doigts agiles glissent dans la poche intérieure de sa veste, subtilisant son téléphone portable. Le geste est rapide, invisible.
— Merci, Marco, murmurai-je en enfouissant l'appareil dans les plis de ma robe.
De retour dans ma chambre, je feins la fatigue et demande à être laissée seule. Dès que la porte se referme, je me précipite dans la salle de bain, le seul endroit sans caméra.
Mon cœur bat la chamade tandis que je compose le numéro que je n'ai jamais oublié, celui d'Alessio. L'homme qui déteste Dario presque autant que moi.
La sonnerie retentit une fois, deux fois...
— Allô ?
La voix d'Alessio est plus grave que dans mes souvenirs.
— Alessio, c'est Isabella.
Un silence s'ensuit, chargé de surprise.
— Isabella ? Comment as-tu...
— Écoute-moi. Je n'ai pas beaucoup de temps. Tu veux frapper Dario ? Je peux te donner ce qu'il te faut.
— Pourquoi ferais-je confiance à la femme de Dario ?
— Parce que je ne suis pas sa femme. Je suis sa prisonnière. Et je suis prête à tout pour me libérer.
Je jette un regard nerveux vers la porte, m'attendant à tout moment à ce qu'elle s'ouvre.
— Qu'est-ce que tu proposes ?
— Des documents. Des preuves. Tout ce dont tu as besoin pour le détruire.
— Et en échange ?
— Tu me protèges, moi et mon fils. Et tu nous donnes une nouvelle vie.
Un nouveau silence, plus court cette fois.
— D'accord. Mais comment...
— Je te contacterai quand je pourrai. Sois prêt.
Je raccroche rapidement et efface l'appel. Puis je sors discrètement de la salle de bain, le téléphone caché dans ma main. Je dois le rendre à Marco avant qu'il ne s'en aperçoive.
Quand j'ouvre la porte, je trouve Marco juste de l'autre côté, son visage impassible.
— Madame, tout va bien ? Vous êtes restée longtemps dans la salle de bain.
— Ma cheville me faisait souffrir. J'ai pris un antidouleur.
Je tends le téléphone que j'avais caché dans mon dos, espérant qu'il ne vérifiera pas ses poches.
— Pourriez-vous me rapporter un peu d'eau, Marco ?
Il hésite un instant, puis acquiesce. Pendant qu'il s'éloigne, je replace rapidement le téléphone dans la veste qu'il a posée sur une chaise.
Quand il revient avec le verre d'eau, je bois lentement, cachant mon tremblement.
— Merci, Marco. Je crois que je vais me reposer maintenant.
Il hoche la tête et reprend son poste devant ma porte. Une fois seule, je m'effondre sur le lit, le corps tremblant d'adrénaline.
J'ai franchi la première étape. J'ai contacté l'ennemi de mon ennemi. Mais maintenant, je marche sur une corde raide au-dessus d'un précipice.
Si Dario découvre ma trahison, la mort semblera une punition clémente.
Mais cette pensée ne m'effraie plus. Car pour la première fois depuis des années, je me sens vivante. Je ne suis plus la victime impuissante. Je suis devenue un danger.
Et Dario ne sait pas encore que la proie qu'il croit avoir domptée est sur le point de devenir le prédateur.
IsabellaL’odeur change immédiatement. Celle du vieux bois, du cuir, du whisky sec. La pièce est sombre, les volets à moitié clos. Je cherche l’interrupteur, le trouve. La lumière révèle une pièce… ordonnée. Un grand bureau en acajou, vide, seulement un ordinateur portable fermé. Des étagères de livres. Deux fauteuils en cuir. Et sur le mur du fond, là où trônait une immense carte du monde piquetée d’épingles colorées comme les marques d’un général, il y a maintenant une seule étagère.Et sur cette étagère, il y a des photos.Mon pas se fige. Je m’approche, lentement, le cœur battant soudain à coups sourds contre mes côtes.Ce ne sont pas des photos de nous. Ce sont des photos de Leo. Des dizaines. Leo à la plage, petit, les joues couvertes de sable. Leo endormi dans son berceau, que j’ai moi-même prise. Leo soufflant ses bougies sur son troisième gâteau d’anniversaire. Leo concentré sur un puzzle. Des instantanés de sa vie, volés par qui ? Par Alessio ? Par la nourrice ? Achetés à un
IsabellaLa porte s’ouvre. Il se tient là, dans l’embrasure, plus grand que dans mon souvenir, ou peut-être est-ce l’espace derrière lui, familier et étranger, qui le fait paraître ainsi. Il porte un simple pull sombre, un jean. Pas de costume-armure. Ses yeux me scrutent, rapides, cherchant la peur, le reproche. Je garde mon visage neutre. L’air est chargé de l’odeur de la pluie sur ma veste et d’un parfum discret, frais, qui flotte dans l’entrée. Du citron, du linge propre. Ce n’est pas l’odeur que je connaissais.— Entre.Sa voix est plus douce que je ne l’attendais. Je passe devant lui, évitant tout contact. Mon corps se souvient du chemin : à droite le grand salon, au fond le couloir menant à la chambre, à gauche la salle à manger où les silences pouvaient geler le vin dans les verres. Je m’arrête au milieu du salon.Je regarde. Je m’imprègne.C’est là. C’est toujours là. L’immense baie vitrée sur le jardin où je restais des heures à fixer les arbres, prisonnière d’une vue magnif
Dario Je lève les yeux, mon visage trempé de larmes. Ses yeux à lui sont humides aussi. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Pas même dans les pires colères ou les plus grandes douleurs. La vue de ces larmes silencieuses sur les joues de cet homme de pierre est plus bouleversante que tous ses discours.— Pourquoi ? chuchoté-je. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant ?—Parce qu’avant, je pensais que te posséder, c’était t’aimer. Parce que je croyais que la peur était le ciment le plus solide. Et puis tu es partie. Et le monde est devenu… silencieux. Un silence si épais que je n’entendais plus que l’écho de tout ce que je t’avais fait. Et cet écho… c’était insupportable. Plus insupportable que ton absence.Il baisse la tête, regardant ses mains, ces mains qui ont tant caressé et tant blessé.—Je ne peux pas devenir un autre homme. Je suis celui qui a fait ça. Mais je peux… devenir un homme qui choisit, chaque jour, de ne plus le faire. Un homme qui apprend, maladroitement, à aimer sans
DarioJ’ouvre.Elle est là, trempée, une fine veste de pluie sur un simple jean et un pull. Elle n’a pas cherché à s’habiller pour impressionner. Elle est venue en archéologue, prête à déterrer des ossements. Son regard ne se pose pas sur moi en premier, mais passe par-dessus mon épaule, scrutant l’entrée, le grand escalier, comme si elle cherchait des traces de sang sur le marbre.— Entre, dis-je, en m’effaçant.Elle marche lentement, ses pas feutrés sur le sol. Elle respire profondément, comme pour humer l’air. Cherche-t-elle l’odeur de la crainte, de la violence ? Je ne sais pas.— C’est différent, remarque-t-elle enfin, ses yeux se posant sur le vase de lys posé sur la console.—Pas assez.—Non.Elle avance jusqu’au salon. Son regard est partout. Elle s’arrête devant la cheminée, là où une immense toile abstraite, aux couleurs sombres et aux angles tranchants, trônait autrefois. À la place, il y a un miroir ancien, et sur le manteau de la cheminée, une simple photographie encadrée
IsabellaLes semaines qui suivent la rencontre dans la nuit sont une étrange période de suspension.Le livre des constellations devient le préféré de Leo. Chaque soir, nous « visitons » une nouvelle page. La Grande Ourse, Orion, Cassiopée. Il prononce les noms avec une gravité concentrée, son petit doigt suivant les lignes pointillées qui relient les étoiles. Il ne demande plus si Alessio reviendra. Il parle parfois de « l’autre papa », celui qui connaît les histoires du ciel.Moi, je visite un ciel intérieur bien plus chaotique.Dario respecte sa parole. Il n’appelle pas. Il n’apparaît pas. Pourtant, sa présence est palpable, subtile, à la limite de la perception. Une fois, une glacière de produits frais et de plats préparés par un traiteur réputé est déposée devant ma porte. Une autre fois, c’est un jeu de construction complexe, du genre qui développe la logique – exactement ce qui fascine Leo. Pas de carte. Juste l’intention silencieuse, pratique, qui devine nos besoins avant même
IsabellaLa nuit tombe. Leo est endormi, le livre des constellations posé sur sa couverture, un doigt posé sur la Grande Ourse. La paix sur son visage me déchire.Je ne peux pas rester ici, dans ce silence qui ressemble à une tombe. Je dois sortir. Respirer un air qui ne sente pas le regret.Je laisse une note à la baby-sitter, une étudiante de confiance qui habite l’étage du dessous, et je m’engouffre dans la nuit fraîche de la ville. Je marche sans but, laissant le bruit de la vie nocturne me submerger. Des rires, des verres qui s’entrechoquent, le grondement des moteurs. La normalité.Je me retrouve sans y penser devant la galerie d’art où Alessio m’avait emmenée pour notre premier vrai rendez-vous. La vitrine est éclairée, mettant en valeur une sculpture abstraite, pleine de courbes et de tensions. C’était ici qu’il m’avait parlé de beauté fragile, de secondes chances.La douleur revient, aiguë, sincère. Je l’aimais. D’un amour différent, plus simple. Un amour qui promettait le jo







