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Chapitre 6 . L'aube

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-05-04 03:58:39

Sara

Je devrais me lever, me préparer, retourner là-bas. Mais l'idée de franchir à nouveau cette porte de service, de longer ces couloirs, de croiser peut-être le regard de Sterling, ou pire, celui de l'autre, celui qui m'a eue pour une nuit et qui me croisera peut-être dans un couloir sans même me reconnaître... Mon estomac se contracte. La nausée monte. Je cours à la salle de bains et vomis de la bile, penchée au-dessus de la cuvette tachée. Il n'y a rien dans mon ventre. Il n'y a rien dans ma vie. Rien que lui. Rien que Sterling. Rien que cette ombre qui m'a engloutie avant même que l'autre ne me touche.

Le métro est le même, mais je suis pire. La femme dans le reflet de la vitre a les yeux rouges, les cernes creusés, la peau grise. Une morte-vivante. Une ressuscitée qui a mal choisi son chemin. Le Grand Palais Hôtel se dresse dans la brume, et aujourd'hui il ne m'écrase pas. Il me menace. Chaque fenêtre est un œil. Chaque pierre est une dent. J'entre par la porte de service, le bip de mon badge est une condamnation. Le vestiaire est vide à cette heure, tant mieux. Je ne veux voir personne. Je ne veux pas que Lina me pose des questions, que Kostova me regarde de son air inquisiteur. Je ne veux pas exister.

J'enfile mon uniforme. Les boutons sont des menottes. Le col est un garrot. Mon reflet dans le miroir du casier est une étrangère au visage défait, aux lèvres encore marquées. Je les frotte, je les pince, pour effacer le souvenir du baiser. Pour effacer le souvenir de l'autre. Mais le souvenir est en moi, il est dans mon sang, dans mes veines, dans chaque battement de mon cœur. La journée commence, et je suis un cadavre ambulant. Je pousse mon chariot, j'entre dans les chambres, je fais les lits. Chaque geste est un supplice. Chaque minute est une éternité. Je guette son départ. J'attends l'annonce : la suite Impériale est libre. Monsieur Sterling est parti. Mais l'annonce ne vient pas.

À midi, un message de Kostova crépite dans le talkie-walkie.

— La suite Impériale. Le client a demandé un service en chambre. C'est le room service qui montera. Mais je veux un contrôle de la literie. Petrova, vous irez. Après le déjeuner. Il ne faut pas déranger.

Je manque de lâcher le talkie-walkie. Mes doigts sont de glace. Il est encore là. Il a demandé à me revoir. Non. Il a demandé un contrôle de la literie. C'est professionnel. C'est anodin. Je mens. Je mens pour me rassurer, pour ne pas hurler. Je sais pourquoi je dois monter. Je sais qu'il veut me revoir, et je sais que je veux le revoir, malgré tout, malgré la nuit dernière, malgré la souillure, malgré la honte. Mon cœur est un traître qui bat pour lui alors qu'il ne devrait battre pour personne.

L'après-midi s'étire, et chaque tic-tac de l'horloge est un coup de marteau sur mon crâne. L'heure arrive. Je n'ai même pas la force de prier. Je prends l'ascenseur de service jusqu'au dernier étage, puis l'escalier jusqu'au palier privé. Devant la double porte, mon cœur s'arrête. Je frappe. Trois coups. Le temps suspend son vol.

La porte s'ouvre. Il est là. Vêtu d'un pantalon sombre et d'une chemise blanche impeccable, la mèche toujours sur le front, la mâchoire toujours dure. Ses yeux se posent sur moi, et je vois que l'ombre est toujours là, tapie au fond de ses prunelles. Elle ne m'a pas quittée. Elle ne me quittera plus. Et dans ces yeux, je vois autre chose. Une question. Une question qu'il ne pose pas, mais que je devine. Que s'est-il passé cette nuit, Sara ? Pourquoi as-tu fui ? Pourquoi as-tu pleuré ? Pourquoi es-tu si brisée ? Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma honte est un mur entre nous.

— Sara. Vous êtes à l'heure. Entrez.

J'entre. Mes jambes sont deux morceaux de bois. La suite est rangée, le lit est défait. Je regarde les draps froissés, et une image non désirée me frappe : son corps nu dans ces draps, ma peau contre la sienne. Et puis une autre image, celle d'un autre lit, d'une autre suite, d'un plafond à moulures que j'ai comptées pour ne pas devenir folle. Je chasse ces visions, mais elles restent, collées à mes rétines. Je me dirige vers le lit, je commence à retirer les draps. Mes mains tremblent. Il est derrière moi, je le sens. Sa présence est une brûlure entre mes omoplates.

— Vous ne demandez pas pourquoi je vous ai fait venir, dit-il derrière moi. Sa voix est calme, trop calme. Un lac noir sous la lune.

— Je suis femme de chambre, je réponds sans me retourner. C'est mon travail.

C'est mon travail. Le même travail qui m'a envoyée hier soir dans la suite des Tuileries. Le même travail qui fait de moi une chose, un objet, une marchandise. Le même travail qui me permet de rester en vie, même si cette vie ne vaut plus rien.

— Votre travail était de me remettre quelque chose , hier soir. Ce n'était pas de me gifler.

Le mot claque dans l'air comme un fouet. Je me fige, les mains crispées sur le drap. La gifle. L'ombre dans ses yeux. La fureur. Et pourtant, il ne m'a pas renvoyée. Il ne m'a pas punie. Il m'a laissée partir. Il m'a laissée aller vers l'autre. Il ne sait rien de l'autre, et c'est peut-être cela le pire. Il ne sait pas ce que j'ai fait après l'avoir quitté, et moi, je ne peux pas le lui dire.

— Je... je suis désolée. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je ne voulais pas...

— Vous ne vouliez pas quoi, Sara ? M'embrasser ? Me frapper ? Me fuir ?

Je me retourne enfin. Il est tout près, trop près. Son regard plonge dans le mien, et l'ombre est là, immense, dévorante. Je ne peux pas mentir. Je ne peux plus. Mais je ne peux pas non plus dire la vérité. Alors je choisis une vérité partielle, une vérité qui ne dévoile pas tout, qui ne dévoile pas la suite des Tuileries, qui ne dévoile pas la transaction, le chantage, la souillure.

— Je ne voulais pas ressentir ça, je murmure, et ma voix se brise. Je ne voulais plus jamais ressentir quoi que ce soit. Vous avez tout réveillé. Tout ce que j'avais enterré. Et ça fait mal. Ça fait tellement mal.

Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Elles roulent sur mes joues, silencieuses, brûlantes. Il les regarde couler, et quelque chose, dans son visage, se fend. L'ombre vacille. Une fissure. Comme la fissure au plafond de mon studio. Comme la fissure dans mon âme. Comme la fissure entre la femme que j'étais et celle que je suis devenue cette nuit.

— À moi aussi, dit-il d'une voix plus basse, presque humaine. À moi aussi, ça fait mal.

Mon cœur s'arrête. Il lève la main, essuie une larme du bout du pouce. Geste d'une infinie douceur, en contraste absolu avec l'ombre dans ses yeux. Nous restons là, face à face, dans cette suite immense, avec Paris qui scintille derrière nous et la fin du monde entre nous. Il ne m'embrasse pas. Il ne me prend pas dans ses bras. Il se contente de me regarder, de retirer sa main, de reculer.

— Vous pouvez partir, dit-il. La literie attendra.

Je ne pars pas tout de suite. Je tiens le drap froissé contre ma poitrine, comme un bouclier, comme un linceul. Comme si ce drap pouvait effacer l'autre drap, celui des Tuileries, celui qui m'a vue me défaire sous le poids d'un inconnu. Puis je hoche la tête, je murmure un merci inaudible, et je sors. Dans l'ascenseur, je m'effondre contre la paroi. Mon Dieu. Mon Dieu. Qui est cet homme ? Qu'est-ce que je suis en train de vivre ? Le prix du silence n'est plus une métaphore. C'est ma vie entière qui se fissure, comme le plafond de mon studio, comme mon âme. Et je ne sais pas de quel côté je vais tomber. Vers lui, ou vers l'abîme. Vers la lumière, ou vers le souvenir de cette nuit où je me suis perdue pour de bon.

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