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Chapitre 5 : Le regard 3

Author: Déesse
last update publish date: 2026-05-04 03:57:56

Sara

Ma main claque sur sa joue avec un bruit sec, terrible, définitif. La marque rouge fleurit immédiatement sur sa peau mate. Ma paume est en feu. Le temps s'arrête. Adrian Sterling ne bouge pas. Sa tête est restée légèrement tournée sur le côté, et pendant un battement de cœur, il est une statue. Une sculpture de marbre et d'ombre. Puis, il se redresse. Lentement. Très lentement. Ses yeux reviennent vers moi, et ce que j'y vois me glace jusqu'à l'âme.

Le désir a disparu, brûlé, réduit en cendres. À la place, une noirceur liquide monte, envahit l'iris, noie les éclats d'or. Ses pupilles sont deux abysses. L'air autour de lui change, s'alourdit, se charge d'une électricité funèbre. Une aura sombre qui irradie de sa silhouette, qui remplit la pièce et m'écrase contre le mur. Il ne dit rien. Il ne lève pas la main. Mais ce silence est la pire des violences. C'est un oracle de malheur. Je vois la fureur dans ses yeux, une fureur ancienne, maîtrisée, affûtée comme une lame qui n'a jamais servi. Et plus terrifiant encore, sous cette fureur, je vois une promesse. Il ne va pas me frapper. Il ne va pas crier. Pire. Il va se souvenir. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde de ma vie désormais lui appartient, et je ne le sais pas encore. Il est le prédateur suprême, et je viens de le défier dans sa tanière.

Une peur indicible m'envahit, me transit, me tétanise. Et pourtant... pourtant, au fond de mes entrailles, cette peur se mêle à autre chose. Une chaleur. Une pulsation sourde. Un désir plus noir, plus profond que le précédent, qui naît de cet effroi même. Mon corps ne sait plus faire la différence. Mon corps le veut encore. Mon corps le veut plus. Et c'est cela, la pire des humiliations. Je déteste cet homme, et je le désire à en mourir. Dans quelques heures, je serai avec un autre, et je penserai à lui. C'est la certitude la plus abjecte de ma vie.

Je fuis. Mes jambes se dérobent, je manque de tomber, je trouve la porte, je l'ouvre en aveugle. Le couloir, l'ascenseur, la cage dorée qui descend, trop lentement. Dans le miroir, la femme qui me regarde a les cheveux défaits, les lèvres gonflées, les yeux fous. Une bête traquée. Une chose misérable. Je ravale mes sanglots, je réajuste mon uniforme avec des gestes fébriles. La porte s'ouvre sur le hall. Je traverse le marbre comme une automate. Personne ne me voit. Je ne suis plus invisible, je suis niée. Dissoute. Dans le vestiaire du personnel, je m'effondre sur le banc. Mon casier, le 42, me fixe de son œil métallique. J'ai giflé Adrian Sterling. J'ai frappé l'héritier d'un empire. Et dans moins de deux heures, je dois monter à la suite des Tuileries pour me vendre à un inconnu. Et en voyant l'ombre de Sterling m'engloutir, je n'ai pensé qu'à une chose : le goût de sa bouche. Je suis damnée. Je suis perdue. Et quelque part dans la nuit, au sommet de cette tour de luxe, il le sait.

Sara

Je n'ai pas dormi. Le sommeil est un pays dont je suis bannie. Allongée sur mon lit défait, je fixe la fissure au plafond, et je la vois qui s'élargit. C'est une illusion d'optique, un tour de mon esprit brisé, mais je jurerais qu'elle est plus large, plus profonde, comme si le plafond allait s'ouvrir et m'engloutir. Ce serait une délivrance.

Les souvenirs de la nuit sont une plaie ouverte. Le baiser. La gifle. L'ombre. Cette ombre qui a envahi ses yeux comme une marée noire, qui a changé l'air de la pièce, qui m'a fait comprendre que je venais de commettre l'erreur de ma vie. Et puis, après, la suite des Tuileries. L'autre homme. L'autre nuit. Ce qui s'est passé là-bas, je ne veux pas m'en souvenir. Je ne peux pas. C'est une zone d'ombre dans ma mémoire, un trou noir qui avale tout, les gestes, les bruits, les minutes. Je me souviens seulement d'être entrée, d'avoir serré les dents, d'avoir compté les moulures du plafond. Le reste est un brouillard. Un brouillard que je ne traverserai plus jamais. Un brouillard qui colle à ma peau comme un linceul.

Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le regard de Sterling. Chaque fois que je respire, je sens son parfum, incrusté dans mes cheveux, sur ma peau, dans ma bouche. Je me suis lavée trois fois sous la douche glacée en rentrant, et son odeur est toujours là. Est-ce qu'elle est réelle, ou est-ce que je deviens folle ? Les deux, probablement. Son parfum n'a pas été effacé par l'autre. L'autre, je ne me souviens même plus de son visage. Je ne me souviens que du plafond. Les moulures dorées. La fissure. Toujours une fissure.

La honte est un acide qui me ronge de l'intérieur. J'ai répondu au baiser de Sterling. J'ai gémi. J'ai offert ma bouche comme une mendiante. Moi, la sœur en deuil, la survivante qui ne mérite pas de survivre. Et puis je l'ai frappé. Pourquoi ? Parce qu'il m'a prise dans ses bras et que c'était trop bon ? Parce que, pendant une seconde, j'ai oublié Elena ? Parce que j'ai eu peur de vivre, enfin, et que la peur m'a transformée en furie ? Parce que je savais que j'allais me vendre à un autre et que je ne supportais pas d'être touchée par lui alors que j'étais déjà souillée, déjà condamnée, déjà perdue ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne suis qu'un nœud de contradictions, un chaos de honte, de désir et de terreur.

Le jour se lève, gris et sale. La lumière filtre à travers le rideau miteux, découpant des ombres tristes sur le mur. Mon uniforme est sur la chaise, froissé, avec une petite déchirure à l'épaule que je n'avais pas vue hier. Le lin est sali. L'armure est fendue. Elle ne me protège plus. Elle m'accuse. Elle accuse la femme que je suis devenue cette nuit. Une femme qui a cédé à un chantage. Une femme qui a ouvert les jambes pour sauver sa place. Une femme qui n'a même plus le droit de porter cette armure, parce que cette armure était celle d'une innocente, et que l'innocence, je l'ai perdue hier soir dans la suite des Tuileries.

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