로그인Alessandra— Elle vit où, ta mère ?La question est sortie toute seule, un soir, alors que nous étions assis dans le salon. Luck lisait un dossier, moi un roman. Il a relevé la tête, surpris.— Pourquoi tu me demandes ça ?— Parce que je ne sais rien d'elle. Tu ne m'en as presque jamais parlé. Et après ce qui s'est passé avec ma mère... je me dis que la vie est trop courte. Qu'il faut essayer de renouer les liens, quand c'est possible.Il repose son dossier, se passe une main sur le visage. Je vois qu'il est tendu, mal à l'aise.— Je ne l'ai pas vue depuis vingt ans, dit-il. Depuis que j'ai quitté la maison. Je ne sais même pas si elle est encore en vie.&mdas
AlessandraLe notaire est un homme petit, rond, avec des lunettes en demi-lune et une voix monocorde qui égrène les mots comme s'il lisait une liste de courses.— ... et par conséquent, Mademoiselle Delacroix, vous héritez de l'intégralité des biens de votre mère. La maison familiale, les comptes bancaires, les placements, ainsi que divers objets de valeur. Le total s'élève à environ deux millions d'euros.Je reste assise, immobile, sur la chaise en cuir du bureau notarial. Deux millions d'euros. Ce chiffre tourne dans ma tête, absurde, irréel. Ma mère avait deux millions d'euros, et elle m'enfermait dans un placard sous l'escalier. Elle avait deux millions d'euros, et elle me faisait porter des vêtements usés, me privait de sorties scolaires, me
LuckLe téléphone sonne à trois heures du matin.Je sais, avant même de décrocher. Cette heure-là n'apporte jamais de bonnes nouvelles. Alessandra dort à côté de moi, son souffle régulier, son visage paisible dans la pénombre. Je m'extirpe doucement du lit pour ne pas la réveiller, j'attrape mon portable sur la table de nuit.— Allô ?— Monsieur Vanin ? C'est la maison de retraite. Je suis désolée de vous déranger à cette heure...La suite est floue. Des mots que j'entends sans les comprendre vraiment. Déclin rapide. Nuit difficile. N'a pas souffert. Partie paisiblement.Je raccroche. Je reste immobile dans le noir, le téléphone à la main
Le mot est dur, froid. Pas Maman. Mère. Elle accuse le coup, baisse la tête.— Te demander pardon.— Pardon ?— Oui. Pardon pour tout. Pour le placard sous l'escalier. Pour les mots que je t'ai dits, ceux que je n'ai pas dits. Pour t'avoir fait croire que tu ne valais rien, que tu n'étais pas aimée. Pour avoir choisi Leo, et pas toi.Sa voix se brise. Elle pleure maintenant, de vrais sanglots qui secouent son corps fragile.— Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Je ne me le suis jamais expliqué. Peut-être que je t'en voulais d'être née. Peut-être que je projetais sur toi mes propres échecs, mes propres souffrances. Peut-être que j'étais juste une mauvaise mère, incapable d'aimer.Je l'écoute, et
Il est assis dans son lit quand on entre. Il a meilleure mine, beaucoup meilleure mine. Ses joues ont repris des couleurs, ses yeux sont plus vifs, moins cernés. Il nous voit entrer, et son visage s'éclaire d'un immense sourire.— Devinez quoi, dit-il avant même qu'on ait pu dire un mot.— Quoi ? demande-je, le cœur battant.— Les médecins disent que je sors la semaine prochaine.Je pousse un cri de joie. Je me précipite vers lui, je le prends dans mes bras, doucement, pour ne pas lui faire mal. Il rit, un vrai rire, celui que je n'avais pas entendu depuis si longtemps.— Vraiment ? Vraiment, Leo ?— Vraiment. Je suis guéri. Enfin, presque. Il faudra encore des co
AlessandraLe lycée est vide.C'est les vacances scolaires, les couloirs sont silencieux, les salles de classe désertes. Nous avons obtenu une autorisation spéciale pour venir, Luck et moi. Il a utilisé ses contacts, comme toujours. Il a dit que c'était important, que c'était nécessaire, que nous avions besoin de revenir ici pour tourner une page.Je n'étais pas sûre de vouloir. Ce lieu est chargé de tant de souvenirs douloureux, d'humiliations, de larmes. Chaque pierre, chaque recoin, chaque fenêtre me rappelle celle que j'étais, cette jeune fille effacée, terrorisée, qui écrivait des lettres qu'elle n'envoyait jamais, qui aimait en silence un garçon qui la méprisait.Mais Luck a insisté. Et maintenant que je
LuckLa colère est un acide qui coule dans mes veines, brûlant tout sur son passage. Elle n’est pas chaude. Elle est froide, tranchante, méthodique. C’est la seule chose que je peux encore contrôler.La nuit a été une défaite. Le jour qui se lève sur mon bureau en est le prolongement insupportable.
LuckPourquoi ?La question tourne en boucle, un marteau frappant les parois de mon crâne. Le dossier de fusion est ouvert devant moi, une mosaïque de chiffres et de clauses légales. Je ne vois rien.Pourquoi elle ?Il y a eu d’autres femmes. Plus belles, sans doute. Plus complaisantes, certainemen
LuckLe silence de la maison a changé de nature.Il n’est plus lourd de conflit, mais épais d’une attente calculée.Je l’observe à distance, à travers les caméras discrètes de mon bureau, à travers le rythme impeccable de ses matinées, réglées comme une mécanique de précision.Alessandra se mue en
LuckLe dossier Corinthe est impeccable. Une analyse précise, une synthèse percutante. C’est le travail de l’Alessandra d’avant. Celui dont j’avais besoin.Mais je ne vois pas les mots. Je ne vois que le regard. Celui qu’elle a posé sur moi en déposant ces pages. Un éclair d’acier dans la grisaille







