FAZER LOGINMATHISLe scotch a un goût de cendres.Je le laisse glisser dans ma gorge, brûlant et inutile. Les murs de bois sombre du club semblent se resserrer, étouffants. Le fauteuil en cuir, autrefois un refuge, devient un piège. Chaque bruit feutré , le cliquetis d’un verre, le froissement d’un journal , est une agression. Ma propre peau me semble trop étroite, un costume mal taillé pour une agitation nouvelle, une douleur sourde que je ne sais pas nommer.Elle. Je ne prononce même pas son nom dans ma tête, c’est une onde de choc. C’est l’écho de sa voix, rauque de colère et de passion. C’est le souvenir physique, net, tranchant, de son corps contre le mien dans la pénombre de la réserve. L’odeur de la terre, du métal, et d’elle — un mélange de sueur, de sel et de quelque chose de vert, de vivace.Je ferme les yeux. Le protocole est en panne. La machine à classer est grippée, submergée par un flot de données incohérentes, contradictoires, insupportables.Je revois Elodie, ce matin au marché.
MATHISJe suis assis à mon bureau, un bureau minimaliste en acier et verre, dans un loft trop vaste pour un homme seul. La lumière du matin, froide et nette, coupe la pièce en deux. D’un côté, l’ordre. De l’autre, l’ordre aussi. C’est tout ce que je sais faire, depuis toujours : cataloguer, analyser, ranger. Les émotions, les gens, les plats. Tout doit rentrer dans une case avec une étiquette lisible.Ma journée commence par un rituel immuable. Café filtre, un seul. Toasts grillés à point, sans beurre. J’ouvre mon ordinateur et je parcours les mails. Des invitations, des communiqués de presse, des sollicitations de restaurateurs qui espèrent une mention, un article, une grâce. Je les traite avec une efficacité désincarnée. Oui. Non. Peut-être. Des mots qui n’engagent à rien.Je suis Mathis L. Critique gastronomique. Mon nom seul fait frémir les toques et pâlir les propriétaires. Je suis célèbre pour ma plume acérée, mon œil infaillible, mon palais impitoyable. Je suis l’homme qui peut
MATHISMa nuit avec Élodie est un désert.Je m’allonge à côté d’elle dans mon lit aux draps trop propres, dans cet appartement où chaque objet est à sa place, et je sens un abîme s’ouvrir sous moi. Elle s’est endormie rapidement, un sourire vague aux lèvres, la main posée sur mon bras. Un geste possessif et doux. Normal.Je reste immobile, les yeux fixés au plafond, écoutant son souffle régulier. Et je brûle.Je brûle du souvenir d’un autre souffle, haletant, contre mon cou dans l’obscurité d’une réserve. Je brûle de l’odeur de Carla – un mélange de fumet de viande, d’herbes amères et de cette sueur aigre-douce du travail acharné. Un parfum de vérité crue. Ici, l’air sent la cire d’abeille et le coton propre. Ça sent le néant.Mon corps est là, allongé dans la pénombre, mais tout en moi est ailleurs. Il est encore dans la cuisine de La Braise, face à son regard devenu glace. J’ai vu quelque chose mourir en elle quand elle a vu Élodie. Non, pas mourir. Se retirer. Comme si un portail b
CARLALa nuit est un étau.Je me retourne dans les draps froids, les yeux grands ouverts dans le noir. Mon esprit, épuisé par des heures de création frénétique, refuse pourtant le repos. Il est possédé. Par eux.Je les vois.Je les vois.Mathis, dans son appartement au goût sûr, aux lignes épurées. Élodie, avec ses cheveux doux, ses gestes doux, son parfum doux. Il la touche. Pas comme il m’a touchée. Pas avec cette avidité brutale, cette rage de se déchirer l’un l’autre. Non. Avec tendresse. Avec une lenteur apprise. Un protocole.Il l’embrasse. Un baiser profond, mais maîtrisé. Il défait les boutons de son chemisier, méthodiquement. Il n’y a pas de farine. Pas d’étagères qui tremblent. Pas de souffles haletants mêlés à l’odeur du sang et du poivre. Il y a une lumière tamisée. Des draps en coton égyptien. Un silence poli, rompu seulement par des murmures.C’est cette image, plus que toute autre, qui me transperce de part en part : leur silence. Le silence de deux corps qui se connais
MATHISLe trottoir est froid sous mes semelles. Chaque pas qui m’éloigne de La Braise est un pas dans du béton. Élodie marche à côté de moi, son bras effleurant le mien. Son parfum, léger et propre, me donne la nausée. Il sent le linge frais, la vie rangée. Tout ce que la cuisine de Carla n’est pas.— Elle est intense, ta cheffe, dit Élodie, sa voix cherchant un ton léger, mais trahissant une pointe de malaise. On sent la passion.La passion. Le mot est faible, ridicule. Une étincelle comparée à l’incendie.— Oui, je marmonne. Intense.Je revois son visage lorsqu’elle a ouvert la porte. La foudre dans ses yeux verts. L’effondrement, puis le gel, instantané, absolu. J’ai vu la Carla de la réserve sauvage, vibrante, ouverte se faire emmurée vivante sous mes yeux. En l’espace d’une seconde. Et c’était moi, tenant la truelle. Moi, avec Élodie à mon bras comme un bouclier, comme un drapeau blanc lâche.Pourquoi l’ai-je amenée ?La question me cingle à chaque battement de cœur. Parce que j’
CARLAMathis me fixe. Son regard est intense, insistant, comme s’il essayait de me transmettre un message que je refuse de recevoir. Comme s’il attendait quelque chose.Je retrouve enfin le contrôle de mes muscles. D’un mouvement raide, je m’efface pour les laisser entrer.— Entrez, dis-je d’une voix que je veux égale, mais qui résonne étrangement métallique dans la cuisine vide.Ils entrent. Élodie jette un regard admiratif autour d’elle, sur les casseroles suspendues, les plans de travail en inox.— C’est impressionnant. Tellement… organisé.Organisé. Le contraire de ce qu’il a écrit. Le contraire de ce que nous avons vécu.— Le café est presque prêt, je dis en me tournant vers la machine, tournant le dos pour cacher mon visage qui doit trahir l’effondrement.Je sens leur présence derrière moi. Je sens sa présence. Je perçois le parfum d’Élodie, floral et discret, qui envahit mon espace, mon sanctuaire souillé.— Mathis m’a raconté votre dîner test, poursuit Élodie, pleine de bonne







