LOGINNatacha Je les observe, et je sens la rage monter en moi comme un acide qui ronge mes entrailles, qui dissout mes organes un par un, qui me transforme de l'intérieur en une chose brûlante et haineuse. Andreï ne me regarde plus. Il ne m'invite plus à danser sur la petite scène, celle réservée aux VIP, celle où j'ai dansé pour lui tant de soirs, où j'ai mis toute mon âme, tout mon désir, tout mon amour. Il ne me demande plus de rester après la fermeture, de m'asseoir à côté de lui, de poser ma main sur la sienne. Il ne pose plus sa paume sur mes doigts en murmurant "Natacha, toi au moins tu es là". Il passe devant moi comme si je n'étais qu'un meuble. Un portemanteau. Une applique murale. Un fantôme. Ses yeux cherchent Sasha. Toujours Sasha. Rien que Sasha. Elle est revenue. Elle est assise à sa table, la table du patron, dans le fauteuil de velours rouge, comme une reine déchue qu'on aurait recouronnée par pi
Sa voix tremble, se brise, se reconstruit. — Les femmes. Toutes les femmes. La première, ce soir où tu m'as vu dans le bureau. Ton visage quand tu as ouvert la porte. Tu étais venue me parler. Tu étais venue essayer de réparer. Et moi, j'étais là, nu, à baiser une danseuse dont je ne connaissais même pas le nom. Et je t'ai regardée. Je t'ai regardée pendant que je la baisais. Je voulais que tu souffres. Je voulais que tu crèves de douleur. Et j'ai continué. Sans m'arrêter. Ses mains se crispent sur ses genoux, ses jointures blanchissent. — Les nuits où je les ramenais ici. Dans notre lit. Le lit où je t'avais promis que personne d'autre ne dormirait jamais. Le lit où on s'était aimés, où on avait ri, où on s'était endormis enlacés. Je les couchais là et je les baisais, et je voulais que tu entendes. Je montais le volume de leurs cris, je les faisais gémir plus fort, je regardais la porte en imaginant ton visage derrière, tes la
L'après-midi, Irina vient me voir. Elle frappe à la porte, trois coups légers que je reconnais tout de suite. Elle entre sans attendre la réponse, comme elle fait toujours, comme elle a pris l'habitude de faire depuis qu'elle sait que parfois je n'ai pas la force de me lever pour ouvrir. Elle traverse le salon d'un pas décidé, ses talons claquent sur le parquet, ses bracelets tintent à ses poignets. Elle s'assoit sur le canapé à côté de moi, prend mes mains dans les siennes, les serre fort. Ses mains sont chaudes. Toujours chaudes. Même en plein hiver, même quand il gèle dehors. Ses doigts s'entrelacent aux miens, ses pouces caressent mes jointures, ses yeux me scrutent avec une intensité qui me met à nu. — Qu'est-ce qui se passe, Sasha ? Il est... différent. Sa voix est prudente, méfiante. Elle ne lui fait pas confiance. Elle ne lui a jamais fait confiance, même avant, même quand tout allait bien, même quand j'étais heureu
Sasha Les jours suivants, il est différent. Je ne le reconnais pas. C'est comme si un étranger avait pris sa place, avait enfilé son corps, avait appris ses gestes sans en comprendre le sens. Il ne crie plus. Les murs de l'appartement ne tremblent plus sous ses poings, les portes ne claquent plus, les insultes ne pleuvent plus. Il parle à voix basse maintenant, presque en chuchotant, comme s'il avait peur de réveiller quelque chose, comme si le silence était devenu sacré. Il ne ramène plus de femmes. Cette pensée me frappe un matin, alors que je bois mon thé dans la cuisine, les deux mains serrées autour de la tasse pour me réchauffer. Cela fait cinq nuits. Cinq nuits sans gémissements derrière la porte de la chambre. Cinq nuits sans rires aigus de femmes inconnues. Cinq nuits sans le bruit du lit qui cogne contre le mur, sans les ressorts qui hurlent, sans les râles de plaisir qui traversent les cloisons co
Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux se plantent dans les miens. Des yeux noirs, immenses, insondables. Les yeux qui m'ont fait perdre la raison, ce premier soir, au club, quand elle est montée sur scène pour la première fois. Les yeux qui m'ont fait croire à l'amour, à la rédemption, à une vie différente. Les yeux qui m'ont fait devenir un monstre. Je les ai vus briller de désir, de plaisir, de joie. Je les ai vus briller de larmes, de peur, de haine. Mais ce soir, ils ne brillent pas. Ils sont éteints. Morts. Vides. — Je ne sais pas, Andreï. Je ne sais plus rien. Elle ne dit pas "je ne t'aime plus". Elle ne dit pas "je te déteste". Elle ne dit pas "je vais partir". Elle dit "je ne sais pas". Et c'est infiniment pire. L'incertitude est pire que la haine. La haine est une passion, encore brûlante, encore vivante. L'incertitude est un vide, un néant, un trou noir qui avale tout ce qui s'en approche. Dans ce vide, je tombe. Je tombe sans
La porte-fenêtre du balcon est entrouverte. Un filet d'air froid traverse le rideau blanc, le fait gonfler doucement, le transforme en fantôme. Le tissu ondule, se soulève, retombe. Dehors, la nuit est noire, sans lune, sans étoiles, sans espoir. Le vent siffle faiblement, murmure des choses que je ne comprends pas, des menaces ou des promesses. Je m'approche. Mes pas sont lourds, maladroits, trop bruyants dans le silence. Le parquet craque sous mes semelles, chaque craquement est un reproche, chaque grincement est une accusation. Je pousse le rideau du revers de la main. Le tissu est froid, humide, désagréable. Elle est là. Assise sur la chaise en fer forgé, celle qui rouille depuis trois hivers, celle que personne n'utilise jamais sauf les jours de canicule. Ses pieds nus sont posés sur le garde-corps, ses orteils recroquevillés par le froid. Ses mains sont croisées sur ses genoux, immobiles, sereines, presque irréelles. Elle porte une robe blanche, une robe légère, beaucoup tr
SashaIl m'attire contre lui, m'embrasse sur le front. Un geste tendre, presque paternel, qui me fait fondre.— Sasha, dit-il doucement. Je ne sais pas dire les mots. Je ne sais pas ce que c'est, l'amour. Mais ce qu
SashaJe bois. Le champagne est frais, pétillant, absurde. On mange en silence, assises par terre, adossées au lit, comme des gamines lors d'une soirée pyjama qui aurait mal tourné.— Il t'a parlé, finit par dire Lena, la bouche pleine. Vraiment parlé. Personne ne fait ça, ici. Les mecs comme lui,
LénaJe danse. Je danse comme toutes les nuits, le corps qui bouge au rythme de la musique, l'esprit ailleurs. Mais ce soir, je danse différemment. Parce que tout à l'heure, je l'ai vue. Sasha. En robe rouge
SashaLa voiture glisse dans les rues de Saint-Pétersbourg. La Maybach est silencieuse, confortable, climatisée. Viktor conduit sans un mot, comme toujours. Andreï tient ma main dans la sienne, ses doigts caressant machinalement la bague qu'il m'a offerte.







