MasukGabriel
Elle croit que je ne la vois pas. Elle croit que ses regards furtifs, ses joues qui s’empourprent quand j’entre dans une pièce, sont des secrets bien gardés. Reine. Un nom de reine pour une femme qui se cache derrière le rôle fade d’épouse modèle.
Mon père est assis dans son fauteuil, et elle est posée sur le bras du siège, comme un accessoire. Sa main est posée sur son épaule. Une main fine, aux doigts élégants. Je devine la douceur de sa peau, et l’idée que cette même main effleure la chemise de mon père me donne une envie soudaine de briser quelque chose.
Pourquoi est-elle avec lui ?
La question me ronge depuis le premier jour. Regardez-la. Vraiment. Regardez la façon dont elle se tient, cette fierté dans son port de tête, même quand elle baisse les yeux. Regardez l’intelligence qui brille dans son regard, une intelligence qu’elle étouffe lors des dîners pour ne pas paraître trop vive. Elle est trop jeune, trop vibrante, trop… belle. D’une beauté qui n’a pas besoin de fard, une beauté de terrain, sauvage et contenue. Une beauté qui devrait briller, pas se faner dans l’ombre d’un homme qui a trente ans de plus qu’elle.
Et elle s’intéresse à ses histoires de golf ? À ses projets de rénovation de la cave ? C’est une comédie. Une mauvaise comédie. Je la vois sourire, un sourire trop parfait, trop poli, et je veux traverser la pièce pour lui arracher ce masque. Pour lui crier : « Arrête ! Je te vois ! »
La jalousie. C’est ça, le poison qui coule dans mes veines. Une jalousie absurde, violente, qui me prend à la gorge quand je les vois ensemble. Quand il pose sa main sur la sienne. Un geste de propriétaire. C’est ça, au fond. Il la possède. Et moi, je ne peux que regarder.
Ce n’est pas de l’amour, bien sûr. C’est du désir. Un désir pur, brut, qui m’a frappé dès que je l’ai vue, malgré tous mes préjugés, malgré toute ma haine préparée. Ce désir s’est transformé en rage quand j’ai compris à quel point elle jouait bien son rôle. La femme dévouée. L’épouse attentionnée.
Elle lui murmure quelque chose à l’oreille et il rit, un rire gras et satisfait. Mes poings se serrent. Est-ce qu’elle rit comme ça avec lui ? Est-ce qu’elle a ce petit rire étouffé, un peu rauque, que j’ai surpris une fois au téléphone ? Probablement pas. Avec mon père, elle doit rire en dame.
Je me lève, incapable de supporter ce spectacle plus longtemps.
— Je sors.
Ma voix est plus grave que je ne le voudrais. Je sens son regard sur moi. Son regard à elle. Il me brûle dans le dos. Je ne me retourne pas. Si je me retourne, elle verra tout. Elle verra la convoitise dans mes yeux. Elle verra que je la veux avec une intensité qui me fait honte. Elle verra que cette haine que je lui prête n’est que l’envers d’une fascination maladive.
Dehors, l’air frais ne calme rien. L’image de leur intimité fictive me colle à la peau. Pourquoi ? Pour son argent ? La sécurité ? C’est trop simple. Il y a autre chose. Une faille. Une peur. Quelque chose qu’elle fuit.
Et moi, je suis là, à rôder autour d’eux, comme un loup autour d’un feu de camp. Attiré par la chaleur, mais sachant que je vais me brûler. Je la veux. Pas pour la prendre à mon père. Non. C’est plus profond que ça. Je la veux pour qu’elle cesse de se mentir. Pour qu’elle arrête de gâcher cette flamme qui est en elle. Pour qu’elle la laisse brûler, et qu’elle me brûle avec.
Je la veux pour qu’enfin, elle cesse d’être l’ombre de mon père, et qu’elle devienne pleinement elle-même. Même si c’est avec moi. Surtout si c’est avec moi. Et cette pensée est la plus dangereuse de toutes.
LAURENCE— Laurence... je... ce n'est pas ce que tu crois...Les mots de Mathieu flottent dans l'air comme des bulles de savon prêtes à éclater. Ridicules. Absurdes. Dérisoires.Je l'observe. Lui. Dans notre lit. Avec cette femme. Cette blonde aux jambes interminables qui se recouvre maintenant d'un drap, les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur un silence gêné.Et je ne ressens rien.Non, c'est faux.Je ressens quelque chose, mais ce n'est pas ce que je devrais ressentir. Pas de larmes. Pas de supplications. Pas d'effondrement.Un détachement froid, qui me permet d'observer la scène comme si je la regardais à la télévision, comme si ces deux corps nus ne formaient pas le tableau vivant de ma vie en miettes.— Ce n'est pas ce que je crois, répété-je, la voix plate. Alors explique-moi, Mathieu. Explique-moi ce que je dois croire.Il se lève. Nu. Il attrape un caleçon par terre, l'enfile maladroitement. Sa queue encore à moitié dressée, humide de la femme. La vision me fait bizarreme
Laurence Il s'arrête dans l'encadrement de la porte. Me tourne le dos. Je vois ses épaules se soulever à peine une respiration trop profonde, trop contrôlée.— Laurence.— Oui ?— Le café de ce matin... il était parfait. Comme toujours.Il part sans se retourner.Je reste figée, le stylo en l'air, le cœur cognant si fort que j'ai mal aux côtes.« Comme toujours. »Rien.Juste une remarque professionnelle.Mais dans sa voix, quelque chose a tremblé. À peine. Un infime vibrato sur le dernier mot.Et dans ses yeux, tout à l'heure, pendant l'appel cet éclat que je ne lui connaissais pas.Comme si quelqu'un avait allumé une lumière derrière son regard.L'amour.Non.C'est impossible. C'est trop tôt. C'est ridicule.Mais mon cœur s'emballe quand même, et mes doigts tremblent quand même, et mes lèvres esquissent un sourire idiot que je réprime immédiatement.Heureusement que Mathieu n'est pas là.Heureusement qu'il rentre après-demain seulement.Après-demain, je lui dirai tout. Je lui dirai
DAMONSes ongles dans mon dos. Ses dents sur mon épaule. La chaleur de son sexe serré autour du mien, cette étreinte intérieure qui m'a fait perdre tout contrôle.Je me souviens de l'avoir retournée, de l'avoir prise par-derrière, mes mains sur ses hanches, ses fesses rebondissant contre mon ventre à chaque poussée. Le bruit de nos corps qui s'entrechoquent, ses gémissements étouffés dans l'oreiller, la vision de son dos cambré, de sa nuque offerte.J'avais envie de la marquer. De laisser une trace. Alors j'ai claqué ses fesses, une fois, deux fois, trois fois. Elle a crié, mais c'était un cri de plaisir, et elle a exigé plus. J'ai obéi. J'aurais fait n'importe quoi pour elle à cet instant.Et plus tard, quand elle s'est endormie dans mes bras, épuisée, comblée, j'ai cru que mon cœur allait exploser. Personne ne m'avait jamais regardé comme elle m'avait regardé. Personne ne m'avait jamais dit « je suis à toi » avec cette sincérité absolue.Je passe une main sur mon visage, m'appuie au
LAURENCEIl a recommencé. Encore. Encore. Chaque fois ma peau rougissait, chaque fois mon sexe se serrait autour de lui, chaque fois il grognait de plaisir.La troisième fois, c'est lui qui m'a suppliée.— Laurence, je t'en supplie, je vais jouir, dis-moi que tu es à moi, dis-le moi...— Je suis à toi, j'ai crié. Je suis à toi, Damon, je suis à toi, je suis...Il a joui en hurlant mon nom, et j'ai joui avec lui, nos corps soudés dans une dernière convulsion qui a duré, duré, jusqu'à ce que nous nous effondrions sur le lit en désordre, épuisés, comblés, transformés.Je me souviens de m'être endormie dans ses bras, sa bouche contre mon front, ses doigts qui caressaient ma nuque, son cœur qui battait contre ma joue.Et ce matin, il est parti.Sans un mot. Sans un au revoir. Sans un billet sur la table de nuit.Je devrais être habituée. Je devrais savoir que les hommes partent toujours. Mon père est parti. Mes amants sont partis. Mathieu lui-même, s'il n'est pas parti physiquement, est pa
LAURENCELa lumière me brûle les paupières.Je me tourne dans le lit, la main tendue vers l'autre côté, vers la chaleur qui devrait s'y trouver.Rien.Le drap est froid. L'oreiller est froid. La place de Damon est vide depuis des heures.Mes doigts se referment sur le vide, et quelque chose se serre dans ma poitrine. Un petit nœud acide qui monte de l'estomac, qui coince dans la gorge.Bien sûr.Bien sûr qu'il est parti.C'était écrit. C'était gravé dans le marbre de sa réputation, dans les rumeurs qui courent sur lui dans les couloirs de l'entreprise, dans cette façon qu'il a de traverser la vie sans jamais s'arrêter vraiment.Je reste immobile, les yeux ouverts sur le plafond que je ne vois pas. Mon corps entier se souvient de lui. Pas seulement des sensations , de tout. De l'ordre exact dans lequel il a déconstruit chaque défense que j'avais érigée depuis des années.Je me souviens de ses doigts sur ma joue, au début. Cette façon qu'il a eue de toucher mon visage comme si j'étais e
DamonJe ne me souviens pas avoir jamais fait l'amour comme ça.Sans stratégie. Sans performance. Sans ce petit compteur mental qui évaluait, comparait, jaugeait le plaisir de l'autre pour mieux le monnayer plus tard.Ses ongles labourent mon dos. Mes mains meurtrissent ses hanches. Nos souffles se confondent, nos gémissements s'entremêlent, et quand elle crie , vraiment crie, sans retenue, sans pudeur , je sens ses cordes vocales vibrer contre ma poitrine, les mêmes cordes vocales qui chaque jour articulent posément : "Votre rendez-vous de dix heures est confirmé."Le lit grince en cadence. La tête de lit heurte le mur à chaque poussée. Les draps s'enroulent autour de nos jambes, se déchirent presque sous la violence de nos mouvements.Ses jambes remontent le long de mes flancs, s'accrochent à mes reins. Je plonge en elle plus profondément, et elle mord mon épaule pour étouffer son cri.— Oui, souffle-t-elle contre ma peau. Oui, comme ça. Ne t'arrête pas. Ne t'arrête jamais. Rattrape







