LOGINSofia
Nous étions descendus manger.
Le motel avait un petit restaurant, le genre d'endroit où les serveuses vous appellent « chéri » et où le café a le goût de l'eau de vaisselle. Mais nous n'avions pas le choix — plus d'argent, plus de provisions, et un besoin urgent de nous nourrir après deux jours de... découvertes intensives.
Mathéo commandait au compteur. Moi,
Sofia· Je veux une maison.La phrase est sortie comme ça, sans préméditation, sans filtre. On est dans la camionnette, sur le chemin du retour. Mathéo conduit, les yeux fixés sur la route droite qui traverse les champs de blé.Son visage est détendu pour la première fois depuis des mois. Le soleil couchant éclaire ses traits, creuse ses pommettes, allume des reflets dorés dans ses yeux gris.· Une maison ? dit-il.· Une vraie, oui. Pas un appartement, pas un motel, pas une planque, pas une chambre d'hôtel. Une maison. Avec des murs épais, un toit solide, une cheminée pour l'hiver.· Et un jardin ?· Et un jardin. Grand, avec des arbres, des fleurs, un potager. Et une cuisine où on pourra cuisiner ensemble, le soir, après le travail.· Et des enfants ?Mon cœur rate
Je ne réponds pas.Parce que c'est vrai. Je ne sais pas. Il y a des trous dans ma mémoire, des nuits entières effacées, des moments où la rage a pris le contrôle et où je n'étais plus rien qu'un animal aveugle.· Mais vous aimez ma fille, continue sa mère. Ça, je le vois. Je le sens. C'est dans vos yeux quand vous la regardez. C'est dans votre voix quand vous parlez d'elle. C'est dans la façon dont vous vous taisez pour l'écouter.Elle retire sa main.· Alors voilà ce que je vais faire, dit-elle. Je ne vais pas m'opposer. Je ne vais pas me battre contre vous. Je ne vais pas essayer de vous séparer. Je vais vous laisser. Je vais vous regarder, de loin. Et j'espère, de tout mon cœur, que vous ne me ferez pas regretter cette décision.· Je ne la regretterai pas, dis-je.· Ce n'est pas vous qu
Mathéo· Je veux le rencontrer.La voix est calme, posée, sans hostilité apparente. Pourtant, je sens le poids des mots, le poids de l'histoire, le poids de tout ce qui s'est passé.C'est sa mère qui parle.Elle est là, dans le salon de sa sœur, face à moi. Assise droite sur une chaise en bois, les mains posées sur ses genoux, le dos ne touchant pas le dossier. Une posture qui dit la dignité, la douleur, la méfiance.Sofia est partie chercher des bières à la cuisine. Elle a insisté pour y aller seule. Elle a senti que sa mère voulait me parler en privé. Elle nous a laissés, à contrecœur, avec un regard qui disait « soyez gentils tous les deux ».Nous sommes seuls.· Me voilà, dis-je.Elle me regarde.Vraiment.Pas comme les autres, qui d&e
Soulagement.Le silence de la maison m'enveloppe. L'odeur du café que ma mère a préparé ce matin flotte encore. Une assiette de biscuits traîne sur la table. Elle a pensé à tout.Mathéo me prend dans ses bras.Son corps est chaud, solide. Je sens son cœur battre contre ma poitrine, rapide, un peu trop rapide. La journée a été dure pour lui aussi. Peut-être plus que pour moi.· Je suis désolé, murmure-t-il.· De quoi ?· De t'avoir ramenée ici.· Ce n'est pas ta faute.· Si. Tout ça, c'est à cause de moi. Si je n'étais pas revenu, si je n'étais pas entré dans cette ruelle, si je ne t'avais pas...Je pose ma main sur sa bouche.Ses lèvres sont chaudes, douces, légèrement craquelées par le froid. Je sens son
SofiaLe village n'a pas changé.Les mêmes rues pavées où j'ai appris à faire du vélo. La même place avec son platane centenaire et son banc où les vieux viennent s'asseoir l'après-midi. Les mêmes maisons aux volets gris, aux jardins secrets, aux vies cachées.Mais leurs regards, eux, ont changé.Je le sens dès qu'on passe la porte de la boulangerie. La clochette tinte, comme toujours. L'odeur du pain chaud et des pâtisseries, comme toujours. Mais quand la boulangère lève les yeux, son sourire professionnel se fige.Elle me regarde, puis détourne le regard.Elle a vu les infos. Elle sait qui est Mathéo. Elle sait ce qu'on a fait, ce qu'on fuit, ce qu'on est l'un pour l'autre.· Ce sera tout ? demande-t-elle d'une voix qu'elle veut neutre mais qui tremble légèrement.·
Après, nous sommes restés enlacés. À écouter nos cœurs. À regarder la nuit par la fenêtre.— C'est drôle, a-t-elle dit.— Quoi ?— On a mis si longtemps à se le dire. Et maintenant que c'est dit, ça semble si évident.— C'était évident. On était juste aveugles.— Ou trop effrayés.— Peut-être.Elle a souri.— Plus maintenant.— Plus jamais.Je l'ai embrassée sur le front.— Dors, ai-je dit. Je veille.— Je sais.Elle a fermé les yeux. Quelques minutes plus tard, sa respiration s'est ralentie, son corps s'est détendu contre le mien.Je suis resté éveillé longtemps. À la regarder dormir. À écouter son souffle. À sentir sa chaleur.
SophiaIl sourit. Un petit sourire triste.— C'est déjà plus que ce que j'espérais.Cette nuit-là, je dors chez lui. Dans ses bras. Blottie contre sa poitrine, la tête sous son menton, les jambes emmêlées aux siennes.
Sophia Mathéo sourit. Un sourire lent, dangereux, qui ne monte pas jusqu'à ses yeux.— Non. Rien à dire. Je viens juste boire un verre. C'est interdit, maintenant ?— Assieds-toi, dis-je.Je tire une chaise. Il hésite une seconde, puis s'assoit. À côté de moi, face à Julien. La table est trop peti
MathéoElle dort.Je ne dors pas. Je ne dors jamais beaucoup, de toute façon. Mais ce soir, c'est pire. Ce soir, je repense à ce qu'elle m'a dit. Les hommes. Les autres hommes.Je sais que c'est stupide. Je sais que je n'ai pas le droit d'être jaloux. Dix ans sans elle, dix ans où elle vivait sa vi
SofiaJe rentre chez ma mère en début d'après-midi. La lumière est douce, cette lumière d'automne qui rend tout plus beau, plus mélancolique. Mes jambes sont lourdes, mon corps fatigué de toutes ces nuits avec lui, de toutes ces heures à nous aimer, à nous découvrir, à nous consumer.Ma mère est da