LOGINSes yeux se sont plantés dans les miens. Deux émeraudes liquides qui me transperçaient.— Acceptez-vous ?Ma gorge était un désert de pierres. Mon cœur un tambour de guerre. Mes paumes brûlaient encore du souvenir de la règle, de cette douleur qui était aussi une leçon.J'ai pensé à ma vie d'avant. À cette existence vide de sens. Aux provocations sans objet. Aux rébellions stériles. À cette faim que rien ne comblait, ni les jeux vidéo, ni la musique, ni les lectures interdites.J'ai pensé à ses yeux verts. À sa voix grave. À son parfum boisé. À cette promesse d'une vérité que je cherchais depuis toujours sans savoir la nommer. À cette main sur ma joue qui était à la fois une menace et une caresse.J'ai pensé à ce vide en moi que rien n'avait jamais rempli. Et à cette étrange sensation, quand elle m'avait ordonné de m'agenouiller, que quelque chose s'était mis en place. Que le vide commençait à se combler.— J'accepte, Madame.Les mots sont sortis de ma bouche avant que j'aie conscienc
Lundi matin. Le réveil a sonné. Je ne dormais pas. Je me suis levé mécaniquement. Douche brûlante pour essayer de calmer mes nerfs. Habillage. Je n'ai pas touché au petit-déjeuner. Le bus. Le lycée.La journée a été la plus longue de toutes. Chaque cours était une torture. Chaque heure qui passait me rapprochait de dix-sept heures et en même temps semblait durer un siècle. Le temps s'était dilaté, étiré comme un élastique prêt à rompre.J'ai croisé Madame Valois deux fois dans la journée. Une fois le matin dans le hall. Elle marchait d'un pas vif, un livre sous le bras, le regard fixé droit devant elle. Une fois l'après-midi dans le couloir des salles de classe. Elle discutait avec un collègue, sa voix calme et posée, son sourire de circonstance. Les deux fois, elle est passée sans me regarder. Sans un signe. Sans un battement de cil. Comme si je n'existais pas.Mais la deuxième fois, juste avant qu'elle ne disparaisse au coin du couloir, j'ai cru voir ses lèvres esquisser un sourire.
Tout avait perdu son goût. Tout sauf l'attente.Je l'ai croisée plusieurs fois dans les couloirs. Madame Valois. Ma professeure de littérature. Mon initiatrice. Mon... maîtresse ? Le mot me brûlait les lèvres rien que d'y penser, rien que de le former silencieusement dans ma tête. Elle passait sans me regarder. Ou plutôt, elle me regardait exactement comme elle regardait n'importe quel autre élève. Un regard neutre, professionnel, qui glissait sur moi sans s'arrêter, sans une once de reconnaissance.Et c'était cela le pire. Cette indifférence affichée. Ce masque parfait qui ne laissait rien filtrer. Alors que moi, je brûlais. Je me consumais de l'intérieur. Chaque fois que je la voyais, mon cœur s'emballait. Mes paumes devenaient moites. Ma gorge se serrait. Mon ventre se nouait. Et je devais faire semblant. Semblant de ne rien ressentir. Semblant d'être le même Enzo provocateur et détaché que tout le monde connaissait.Le secret absolu. La règle numéro un. Et elle l'appliquait à la p
EnzoJe ne suis pas rentré directement chez moi. J'ai erré dans les rues sous la pluie battante, mes baskets prenant l'eau à chaque flaque, mes cheveux collés au front, mes vêtements trempés jusqu'aux os. Les passants me regardaient comme on regarde un chien errant, avec ce mélange de pitié et de méfiance. Je m'en foutais. Je ne sentais rien. Ni le froid qui me glaçait la peau. Ni l'humidité qui s'infiltrait partout. Ni la fatigue qui alourdissait mes jambes.Je ne sentais que ça. Cette brûlure dans mes paumes. Et cette phrase qui tournait en boucle dans mon crâne comme un mantra obsédant. La véritable domination est silencieuse.Putain. Putain de merde.Je me suis retrouv&ea
Est-ce pour lui que je fais ça ? Ou pour moi ?La pluie commence à battre contre la vitre. De grosses gouttes lourdes qui ruissellent sur le verre comme des larmes. Le ciel s'est ouvert. L'eau lave la cour déserte, les arbres dénudés, les bancs vides.Je retourne à mon bureau. Mes talons claquent sur le parquet ciré. Le bruit est sec, solitaire. J'ouvre le tiroir où j'ai rangé la règle. Elle est là. Longue. Fine. Le bois est poli par des années d'usage, patiné par les doigts de ma grand-mère qui s'en servait pour frapper les doigts des élèves indisciplinés dans sa classe unique de campagne.Quand j'étais petite, elle me racontait ses souvenirs d'institutrice. Sa voix douce, un peu chevrotante. "Ce n'
Madame ValoisIl est parti. La porte s'est refermée sur son dos tendu, sur sa nuque raide d'orgueil mal placé, sur cette façon qu'il a de se tenir comme s'il défiait le monde entier. J'entends ses pas décroître dans le couloir. Puis le silence retombe, épais, total, comme si le lycée désert retenait son souffle.Je reste assise quelques instants, immobile, les yeux fixés sur le battant de bois. Je pourrais presque voir à travers. Voir son visage fermé, ses yeux noirs où dansait cette lueur de défi et de peur mêlés. Voir ses mains aux paumes encore rouges, qu'il n'a pas osé masser, qu'il n'a pas osé regarder. Voir cette faim que j'ai reconnue dès le premier instant.Enzo Delacroix. Dix-huit ans.