MasukZorah
Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa selle et s'effondre sur le sable, qui boit son sang avec une avidité silencieuse. Ses yeux sont restés ouverts, fixés sur le ciel, comme s'il cherchait encore les mots de son dernier poème.
— Non ! Hakim !
Mon cri se perd dans le vacarme. Autour de moi, c'est l'enfer. Les hurlements des hommes, le hennissement des chevaux, le fracas du métal contre le métal. Mon père a tiré son épée et tente de repousser un assaillant. Il est bon bretteur, je le sais, il a été soldat dans sa jeunesse. Mais il n'est plus jeune, et son adversaire est un colosse monté sur un étalon noir. Je vois l'éclat du cimeterre s'abattre, et mon père s'effondre.
— Père !
Je n'ai pas le temps de me précipiter vers lui. Une main gantée de cuir saisit la bride de mon dromadaire, et une force irrésistible me tire en arrière. Je me débats, je frappe, je griffe. Mes ongles rencontrent le cuir d'un gant, la chair d'un visage. Un homme jure dans une langue que je ne comprends pas. Une deuxième main m'attrape par la taille et me soulève de ma selle comme si je ne pesais rien.
Je hurle. Je me débats avec toute l'énergie du désespoir, je donne des coups de pied, je mords le bras qui me retient. Un goût de cuir, de sueur et de sang emplit ma bouche. L'homme grogne de douleur, mais ne me lâche pas. Au contraire, son étreinte se resserre, m'écrase contre son torse.
— Calme-toi, petite tigresse, dit une voix grave derrière moi, tout près de mon oreille. Tu ne veux pas finir comme les autres. Tu es trop belle pour mourir aujourd'hui.
Sa voix est presque douce, teintée d'une ironie qui me glace plus que n'importe quelle menace. Je tourne la tête et je vois le massacre. Les corps de nos gardes jonchent le sable, leurs tuniques blanches maculées de rouge. Certains bougent encore, rampent, tentent de se relever. Un coup de lame les achève sans pitié. Ma tante Samira est jetée en travers d'une selle comme un sac de grain, ses cris étouffés par un bâillon. Son voile a glissé, découvrant son visage livide, ses yeux exorbités de terreur.
Mon père... je ne le vois plus. Son corps a disparu sous les sabots des chevaux. Est-il mort ? Assommé ? Vivant ? Je ne sais pas. Je ne saurai peut-être jamais. Cette incertitude est pire que la certitude de sa mort. Elle ouvre un gouffre sous mes pieds, un abîme de questions sans réponses qui me hantera pour toujours.
Des larmes brûlantes coulent sur mes joues, traçant des sillons dans la poussière qui recouvre mon visage. L'homme qui me tient me bascule sans ménagement sur sa selle, le ventre sur le cuir chaud, les bras ballants. Ma tête pend dans le vide, mes longs cheveux noirs défaits traînent presque dans le sable. Le cheval s'ébroue et part au galop.
— Non ! Laissez-moi ! Père ! Père, répondez-moi !
Le galop est une torture. Chaque foulée du cheval me secoue avec une violence qui me coupe le souffle. Le pommeau de la selle s'enfonce dans mon ventre, dans mes côtes. J'ai l'impression que mes os vont se briser, que ma colonne vertébrale va se rompre. Le paysage défile à toute vitesse, les dunes, les rochers, les buissons d'épineux. Le monde n'est plus qu'une image floue, un tourbillon de sable et de terreur. Le vent hurle à mes oreilles, emportant mes cris, mes larmes, mes prières.
— Où m'emmenez-vous ? dis-je dans un souffle, sachant que personne ne me répondra.
L'homme ne répond pas. Il a posé une main ferme sur mon dos pour m'empêcher de glisser, une main large et lourde comme une pierre tombale. Je sens la chaleur de sa paume à travers le tissu de ma robe, une chaleur animale qui me rappelle que je suis vivante, que je suis captive, que tout ce que j'ai connu, tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'étais, vient de basculer dans le néant.
Combien de temps dure la chevauchée ? Une éternité. Le soleil poursuit sa course dans le ciel, impassible, indifférent à ma souffrance. La lumière décline lentement, passant du blanc éclatant de midi à l'or chaud de l'après-midi, puis à l'orange cuivré du crépuscule. Les ombres s'allongent sur le sable, et le vent qui se lève est plus frais.
Je perds la notion du temps. Je perds la notion de tout. Il n'y a plus que le galop, la douleur, et cette main qui me maintient en vie malgré moi.
Enfin, alors que le soleil embrase l'horizon de ses derniers feux, nous arrivons en vue d'une immense oasis. Une tache verte dans l'infini doré, une émeraude sertie dans l'or du désert. Des palmiers dattiers se balancent dans la brise du soir, leurs palmes bruissant comme des murmures. Et au milieu de cette oasis, se dressant vers le ciel comme un défi lancé aux dieux, un palais.
Un palais qui ressemble à un mirage sorti des contes que ma mère me lisait quand j'étais enfant. Des murs de pierre ocre qui se dressent vers le ciel, des tours crénelées qui semblent toucher les nuages, des coupoles revêtues de céramiques bleues et or qui scintillent sous les derniers rayons du soleil. Des jardins suspendus débordent des terrasses, cascades de verdure et de fleurs qui contrastent avec l'aridité du désert environnant. Des fontaines coulent dans les cours intérieures, leur chant cristallin porté par le vent jusqu'à nous. C'est un palais de sultan, un palais de légende, un palais qui écrase par sa splendeur tout ce que j'ai pu imaginer.
Je tiens le cap.La barre vibre dans mes mains, elle s'agite, elle essaie de m'échapper, elle veut suivre la houle, elle veut se laisser porter par la mer. Mais je la maintiens, je la force à rester dans l'axe, je lui impose ma volonté comme on impose une vérité.L'équipage me regarde. Je vois leurs yeux, leurs bouches ouvertes, leurs visages mouillés. Ils me regardent comme on regarde un miracle, comme on regarde une prophétie, comme on regarde l'impossible en train de se réaliser.Torv est accroupi derrière le grand mât, son visage est un rictus de haine et d'incrédulité. Il voulait me voir échouer, tomber, me noyer. Il voulait que la tempête me prenne, que la mer me réclame, que je sois rendue à l'océan comme un Tribut qui a cessé d'être utile. Mais je tiens la barre.Sereia, perchée dans les haubans, ses cheveux humides collés à son visage, ses yeux verts sont deux couteaux plantés dans ma nuque. Elle voulait me voir trembler, faibli
NerinaL'aube se lève sur une mer grise et houleuse, une mer d'encre et d'écume qui semble rouler sous un ciel de plomb. Le vent est fort, chargé d'embruns salés qui cinglent les visages des marins postés sur le pont, et les voiles claquent au-dessus de nos têtes comme des drapeaux de guerre. L'air est électrique, chargé d'une tension que je sens dans mes os, dans mes dents, dans le creux de mon ventre. La tempête n'est pas encore là, mais elle se prépare, elle se rassemble à l'horizon, elle prend son temps avant de frapper.Je suis sur le gaillard d'arrière, debout à côté de Sao Feng, mes doigts crispés sur la rambarde. Le bois est glacé sous mes paumes, trempé par les embruns, et je sens chaque vibration du navire à travers mes paumes, chaque effort des mâts, chaque plainte des cordages. Le vent hurle dans le gréement comme une bête en cage.Sao Feng me regarde, ses yeux noirs sont deux braises sous sa frange grise. Il n'aime pas me voir là, su
Il reste immobile, sa nuque sous ma lame, son corps immobile. Ses épaules se soulèvent et s'abaissent au rythme de sa respiration, et je sens une tension nouvelle dans son dos, une puissance contenue qui est presque palpable.Puis il se retourne, si vite que je n'ai pas le temps de retirer la lame. Il me saisit le poignet, il m'attire contre lui, et soudain, je suis collée à lui, le couteau entre nous, sa poitrine contre la mienne. Je sens son cœur battre, un galop de tempête contre mes seins, sa chaleur à travers le lin de la robe blanche.Il me regarde, ses yeux plongent dans les miens, et ce regard est une mer où je pourrais me noyer. Il n'y a plus de leçon. Plus d'enseignant. Plus d'élève. Il n'y a que deux corps qui se touchent, deux souffles qui s'accélèrent, deux désirs qui se cherchent.— Tu m'as désarmé, Nerina. Les hommes que tu as vus sur ce navire, ils ont tous essayé. Torv, Thorne, Sereia. Ils ont tous voulu me prendre ce que je gardais, ce que je protégeais. Ils ont tous
NerinaLa cabine est plus sombre que d'habitude, seulement éclairée par une lanterne posée sur la table, une flamme unique qui danse dans l'obscurité comme une âme prisonnière. L'air est chargé d'une odeur familière – l'ambre et le musc, le cuir et la poudre, la mer et le désir.Kaelan me fait face, une arme à la main. Pas une lame de cérémonie, pas une épée d'apparat, mais un couteau de combat, simple et efficace, une lame courte à la pointe acérée, au manche enveloppé de cuir noir.— La navigation, tu l'as comprise. Le combat, tu dois l'apprendre.Sa voix est grave, plus grave que d'habitude, et je sens dans ses mots autre chose qu'un simple ordre. Il y a une urgence, une nécessité, une peur qu'il ne laisse jamais transparaître devant l'équipage.— Torv. Thorne. Sereia. Ils ne te laisseront pas tranquille. Ils attendent une occasion, une faiblesse, un moment où je ne serai pas là pour te protéger. Et quand ce moment viendra, je veux que tu puisses te défendre. Pas comme une captive
Je lève les yeux du sextant, je tourne la tête vers lui. Dans le clair de lune, son visage est un masque d'ombre et de lumière, un poème de lignes et de creux. Il est beau, d'une beauté que les années n'ont pas ternie, que les épreuves ont au contraire affinée comme l'eau polit les pierres.— Et ce naufrage, Capitaine, vous l'avez choisi ?Il me regarde, ses yeux d'argent brillent comme deux lunes jumelles.— Je l'ai choisi le jour où j'ai accepté de me laisser perdre. Le jour où j'ai compris que le seul chemin pour gagner était d'accepter de tout perdre. Et toi, Nerina ? As-tu choisi ton naufrage ?Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde la carte, les lignes que j'ai tracées, la route qui s'ouvre devant nous. Je regarde mes mains, ces mains qui ont appris à tenir un sextant, à tracer des arcs, à lire les étoiles. Ces mains qui ont tenu sa main, qui ont caressé sa peau, qui ont marqué sa chair.— Je n'ai pas choisi d'être tributaire. Je n'ai pas choisi d'être capturée. Je n'ai pas
NerinaLe vent s'est levé avec le crépuscule, une brise chaude venue du sud-est qui fait danser les voiles et chanter les cordages. Je suis sur le gaillard d'arrière, adossée au bastingage, les yeux perdus dans l'horizon où le soleil rougeoyant se prépare à plonger dans la mer. La robe blanche de Lysia flotte autour de mes jambes, légère comme une promesse, et dans la lumière déclinante, le lin semble brûler d'un feu intérieur.Kaelan est à la barre, ses mains gantées de cuir sont posées sur le bois usé par des années de navigation. Ses doigts s'ajustent aux courbes du gouvernail avec une intimité qui frôle la tendresse, comme s'il connaissait chaque fibre de ce bois, chaque grain, chaque entaille laissée par les tempêtes passées. La barre est plus qu'un outil entre ses mains, c'est une prolongation de son corps, un prolongement de son âme, un organe sensible qui capte les moindres frémissements de la mer.Il me regarde, un bref coup d'œil par-dessus son épaule, et ses yeux d'orage br
ZorahLe soleil tape sans pitié sur les dunes qui s'étendent à perte de vue, un océan de sable doré que notre caravane traverse depuis maintenant douze jours. La chaleur est si intense qu'elle déforme l'horizon, créant des mirages qui dansent au loin comme des promesses illusoires. Je suis installé
ZorahLa femme frêle esquisse une ombre de révérence. Ses yeux noirs sont immenses dans son visage pâle, des yeux de biche effarouchée qui semblent toujours au bord des larmes. Elle est belle, d'une beauté fragile et mélancolique qui inspire plus la pitié que l'envie.— Et voici Amina, la troisième
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plu
Zorah Le palais est un monde en soi, une cité close où tout semble régi par des règles invisibles que je ne connais pas. Les femmes que je croise baissent les yeux sur mon passage. Les hommes détournent le regard. Personne ne me parle, personne ne semble même me voir. Je suis un fantôme, une ombre







