INICIAR SESIÓNZorah
Mon cœur s'arrête.
— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.
Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plus grande. Ils sont vivants. Mon père est vivant. Ma tante est vivante. Mais ils sont prisonniers, et leur sort dépend de mon obéissance. Il les tient. Il me tient.
— Vous êtes un monstre, dis-je dans un souffle.
— Oui, répond-il simplement, sans s'offusquer. Mais je suis un monstre qui tient ses promesses. Sois une épouse docile, et ils seront bien traités. Le jour où ils pourront rentrer chez eux dépendra de toi, de ta capacité à me satisfaire, à me plaire, à devenir mienne de ton plein gré.
— Leur liberté contre ma soumission ?
— Exactement.
Son visage est tout près du mien maintenant. Ses yeux noirs plongent dans les miens, et je m'y perds malgré moi. Il y a quelque chose d'hypnotique dans ce regard, une force magnétique qui attire et qui repousse en même temps. Je voudrais le haïr. Je le hais. Mais je suis obligée de reconnaître qu'il y a en lui une puissance qui dépasse tout ce que j'ai connu, une présence qui écrase tout sur son passage.
— Tu seras ma quatrième épouse, dit-il. Les autres t'attendent. Elles te prépareront pour la nuit de noces. Après-demain, quand la lune sera pleine, tu seras mienne.
— Jamais je ne serai vôtre.
— Nous verrons.
Il me lâche brusquement et recule. La perte de son contact est presque douloureuse, comme si une bouffée de chaleur venait de m'être retirée. Je vacille, me rattrape.
— Emmenez-la, ordonne-t-il aux servantes restées en retrait. Conduisez-la au hammam. Qu'on la prépare pour la présentation. Les autres épouses l'attendent.
Les servantes s'inclinent et me prennent par les bras. Je me laisse entraîner, trop épuisée, trop bouleversée pour résister. Sur le seuil de la porte, je me retourne une dernière fois.
Tariq al-Mahadi est retourné s'asseoir sur son estrade. Dans la pénombre qui retombe, ses yeux brillent comme deux charbons ardents. Il ne sourit plus. Il me regarde simplement, avec une intensité qui me donne la chair de poule.
— À bientôt, petite tigresse, dit-il d'une voix douce qui me glace jusqu'aux os.
La porte se referme derrière moi.
Je suis sa captive. Sa future épouse. Un pion dans un jeu dont je ne connais pas les règles. Mon père et ma tante sont en vie, mais leur sort dépend de mon obéissance. Si je cède, ils seront libres. Si je résiste, ils mourront. Le choix est simple, terrible, impossible.
Les servantes m'entraînent dans un nouveau dédale de couloirs. Nous descendons des escaliers, traversons des cours ombragées, longeons des murs couverts de fresques représentant des chasses au faucon et des batailles antiques. Partout, le luxe le dispute à la démesure. Partout, je sens le poids du pouvoir qui m'écrase.
Enfin, nous arrivons devant une porte basse, surmontée d'un arc en fer à cheval. Une vapeur parfumée s'en échappe, tiède et enveloppante. La porte s'ouvre, et je découvre le hammam.
La salle est une merveille de marbre blanc veiné de rose. Des colonnes soutiennent un plafond en forme de coupole percé de petites ouvertures par où filtre la lumière du matin. Au centre, un bassin d'eau chaude fume doucement, entouré de vasques plus petites où flottent des pétales de roses. Des canapés de marbre courent le long des murs, recouverts de coussins moelleux. L'air est chargé de vapeur et de parfums, un mélange enivrant de rose, de jasmin et de fleur d'oranger.
Et au milieu de cette splendeur, trois femmes m'attendent.
Elles sont vêtues de simples pagnes de coton blanc qui ne cachent presque rien de leurs corps. Leurs cheveux sont dénoués, leurs visages nus. Elles me regardent approcher avec des expressions différentes. La première, la plus âgée, me fixe avec une hostilité glaciale qui me fait l'effet d'une douche froide. La deuxième, frêle et pâle, baisse les yeux comme si ma présence la terrifiait. La troisième, ronde et souriante, m'observe avec une curiosité presque enfantine.
Ce sont les épouses de Tariq al-Mahadi.
Et l'une d'entre elles, je le sens immédiatement, sera mon ennemie mortelle.
Le hammam est une bulle hors du temps, un univers de vapeur et de silence à peine troublé par le murmure de l'eau qui coule. Les trois femmes me dévisagent sans un mot, et je soutiens leurs regards en priant pour que mes jambes ne fléchissent pas. La plus âgée, celle au regard d'acier, fait un pas vers moi. Elle est plus grande que je ne le pensais, élancée comme une lame de poignard.
— Voici donc la nouvelle, dit-elle d'une voix traînante où perce un accent que je ne reconnais pas. La fille du désert. La petite marchande.
— Je m'appelle Zorah, dis-je.
— Je sais comment tu t'appelles. Tariq ne parle que de toi depuis que ses éclaireurs l'ont informé qu'une caravane passerait par l'oued. Une fille aux yeux de braise, aux cheveux de nuit, qui monte à cheval comme un homme. Il était obsédé avant même de t'avoir vue.
Ces paroles me frappent comme un coup de fouet. Il savait. Il savait que notre caravane passerait par là. Il a planifié l'attaque. Ce n'était pas un hasard, une rencontre fortuite. C'était une traque.
— Tu sembles surprise, reprend la femme avec un sourire cruel. Tu croyais que c'était le destin qui t'avait jetée entre ses mains ? Non, ma chère. Tariq obtient toujours ce qu'il veut. Et il te voulait, toi. Depuis des semaines.
— Qui êtes-vous ? dis-je d'une voix que je veux ferme.
— Je suis Laila. La première épouse. Celle qui a partagé sa couche quand tu n'étais encore qu'une enfant. Celle qui lui a donné son premier fils. Celle qui règne sur ce harem.
Elle prononce ces mots comme on déclare une guerre. Sa main se lève et désigne les deux autres femmes.
— Voici Yasmin, la deuxième épouse. Une princesse du Nord, offerte par son père pour sceller une alliance. Elle ne parle presque jamais, ce qui est une bénédiction.
Je ferme les yeux, je respire son odeur, je savoure la chaleur de son corps contre le mien. La nuit est douce, les étoiles sont brillantes, et l'horizon est en feu. Nous avons gagné. Nous avons survécu. Nous sommes vivants, libres, amoureux. Et quoi qu'il arrive demain, quoi que le destin mette sur notre route, rien ne pourra jamais effacer ce moment. Ce moment parfait, suspendu entre la mer et les étoiles, entre la bataille et la paix, entre la mort et la vie. La Veuve tangue doucement sous nos pieds, elle nous porte vers l'avenir avec la patience des navires qui ont traversé tant de tempêtes. Et je sais, au plus profond de mon âme, que ma place est ici. Sur ce navire, avec cet homme, pour toujours. Kaelan Le lendemain de la bataille, le soleil se lève sur une mer calme et vide. Les épaves ont fini de brûler pendant la nuit, il ne reste plus que des carcasses fumantes échouées sur les récifs, des squelettes de b
Je bois une gorgée de vin, je regarde les flammes qui dansent à l'horizon. Les épaves brûleront toute la nuit, peut-être même jusqu'à demain. Des bûchers funéraires pour les centaines d'hommes qui sont morts aujourd'hui. — Vous croyez que le Gouverneur était à bord ? demandé-je. — Non. Le Gouverneur est trop lâche pour mener ses troupes en personne. Il envoie ses soldats mourir à sa place, il reste à Port-Royal, à l'abri dans son palais. — Alors il va vouloir se venger. Il va envoyer d'autres navires, d'autres soldats, d'autres flottes. — Probablement. Mais pas tout de suite. Il lui faudra des mois pour reconstituer ses forces, pour convaincre ses supérieurs de lui donner plus de moyens, pour retrouver notre trace. Et d'ici là, nous serons loin. — Où allons-nous aller ? — Là où le vent nous portera. C'est la devise des pirates, non ?
La Veuve se rapproche du navire ennemi, nos coques se frôlent, les grappins volent, s'accrochent aux bastingages. Les hommes poussent un cri de guerre, ils sautent sur le pont adverse, sabre au clair. Je les suis, mon épée d'argent scintille dans la fumée des canons. Le combat au corps à corps est une boucherie. Les soldats de marine en uniforme rouge se battent avec discipline, en rang serré, baïonnette au fusil. Mes pirates se battent avec férocité, avec désespoir, avec l'énergie de ceux qui n'ont rien à perdre. Le sang coule sur les planches, les cris des mourants se mêlent aux détonations des pistolets, l'odeur de la poudre et de la chair brûlée emplit l'air. Je cherche le capitaine ennemi, je le trouve près du grand mât, un officier en habit bleu, l'épée à la main. Il me voit approcher, il lève sa lame, il se met en garde. — Rendez-vous, dis-je. Votre flotte est détruite, votre navire est perdu. Inutile de faire couler plus de
Kaelan Le canot de Sao Feng franchit les dernières vagues qui nous séparent de La Veuve, et je vois Nerina s'effondrer sur les planches, épuisée, trempée, mais vivante. Mon cœur, qui avait cessé de battre pendant les longues minutes où elle était sous l'eau, reprend son rythme normal. Elle est revenue. Elle a réussi. — Les quatre premiers navires sont désemparés, crie Sao Feng en approchant. Les gouvernails sont coupés, ils dérivent vers les récifs. Le cinquième est resté en arrière, il a jeté l'ancre. — Et Nerina ? — Elle a failli se faire manger par un requin, mais elle va bien. Elle a besoin de se reposer. — Pas de se reposer, proteste Nerina en se redressant péniblement. De me battre. Je saute dans le canot, je la prends dans mes bras, je la serre contre moi sans me soucier des regards de l'équipage. Elle est froide, elle tremble, ses lèvres sont bleues, mais elle est vivant
Je remonte vers la surface, je crève l'air avec un halètement qui résonne dans tout mon crâne. L'air n'a jamais été aussi bon, aussi pur, aussi vivifiant. Je flotte quelques secondes, je reprends mon souffle, je cherche le canot des yeux. Il est là, à une cinquantaine de mètres, Sao Feng me fait signe de revenir. Mais je ne reviens pas. Il reste quatre navires, quatre gouvernails à saboter. Et tant que je suis dans l'eau, je peux continuer. Je replonge. Le deuxième navire est plus loin, il faut que je traverse le passage, que j'évite les tirs de canons qui soulèvent des geysers autour de moi. Sous l'eau, les boulets laissent des traînées de bulles, des sillages mortels qui pourraient me broyer si je me trouve sur leur passage. Je les évite, je slalome entre les explosions, je nage comme je n'ai jamais nagé. Le gouvernail du deuxième navire est plus accessible que le premier. Je coupe les cordages en moins de deux minutes, je remonte
Je hoche la tête, je m'assois à nouveau, je fixe les navires qui se rapprochent. Ils sont magnifiques, d'une certaine manière. Leurs coques noires et blanches, leurs voiles gonflées par le vent, leurs ponts grouillant d'hommes en uniforme. Ils représentent tout ce que je déteste : l'autorité, l'oppression, la négation de la liberté. Mais je ne peux pas m'empêcher d'admirer leur puissance, leur précision, leur nombre. Cinq navires. Trois cents canons. Quinze cents hommes. Contre nos trente canons et nos quatre-vingts hommes. Les chances sont si déséquilibrées que c'en est presque risible. Mais Kaelan a raison : les chances ne sont jamais en notre faveur, et c'est ce qui rend la victoire plus savoureuse. Les minutes s'écoulent, lentes comme de la mélasse. Les navires se rapprochent, je distingue maintenant les détails : les pavillons qui flottent au sommet des mâts, les uniformes rouges des soldats de marine,
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s
ZorahLe soleil tape sans pitié sur les dunes qui s'étendent à perte de vue, un océan de sable doré que notre caravane traverse depuis maintenant douze jours. La chaleur est si intense qu'elle déforme l'horizon, créant des mirages qui dansent au loin comme des promesses illusoires. Je suis installé
ZorahLa femme frêle esquisse une ombre de révérence. Ses yeux noirs sont immenses dans son visage pâle, des yeux de biche effarouchée qui semblent toujours au bord des larmes. Elle est belle, d'une beauté fragile et mélancolique qui inspire plus la pitié que l'envie.— Et voici Amina, la troisième
Zorah Nous franchissons les grandes portes au galop, sans ralentir. Des gardes en turban blanc s'inclinent sur notre passage, leurs lances scintillant dans la lumière déclinante. Nous traversons une première cour, puis une deuxième, puis une troisième, chacune plus somptueuse que la précédente. De







