เข้าสู่ระบบZorah
Nous franchissons les grandes portes au galop, sans ralentir. Des gardes en turban blanc s'inclinent sur notre passage, leurs lances scintillant dans la lumière déclinante. Nous traversons une première cour, puis une deuxième, puis une troisième, chacune plus somptueuse que la précédente. Des fontaines de marbre, des bassins où nagent des poissons rouges, des parterres de roses et de jasmins. Le parfum des fleurs se mêle à l'odeur du cuir et de la sueur, créant un mélange étrange, presque enivrant.
Enfin, le cavalier met pied à terre. Ses compagnons l'imitent, dans un silence de mort. Personne ne parle. Personne ne rit. Il n'y a que le bruit des bottes sur les dalles de marbre, le cliquetis des armes, le souffle rauque des chevaux épuisés.
Des mains me saisissent, me tirent de la selle sans ménagement. Mes jambes flageolent, mon corps tout entier est une douleur lancinante, mes poignets sont à vif là où je me suis débattue. Je manque de m'effondrer, mais on me retient, on me force à avancer.
— Avance, ordonne une voix.
Je titube dans une cour intérieure pavée de marbre blanc veiné d'or, entourée d'arcades sculptées de motifs géométriques si complexes que le regard s'y perd. Une fontaine chante au centre, son eau fraîche éclabousse les dalles, et l'envie de m'y précipiter, de boire, de laver le sang et la poussière qui me couvrent, est presque irrésistible. Des serviteurs s'affairent, des femmes voilées me jettent des regards curieux par-dessus leurs voiles. Leurs yeux sont sombres, impénétrables, et je ne sais pas si j'y lis de la pitié, de la curiosité, ou une simple indifférence professionnelle.
On me pousse dans un couloir étroit, éclairé par des lampes à huile qui projettent des ombres dansantes sur les murs. Mes pieds nus, j'ai perdu mes sandales quelque part dans le désert, claquent sur les dalles froides. Puis une porte s'ouvre, et on me jette à l'intérieur d'une pièce sombre.
La porte claque derrière moi. Le bruit du verrou que l'on tire résonne comme une sentence définitive.
Je suis seule.
Je me laisse glisser le long du mur, les jambes coupées, le dos raclant la pierre rugueuse. Mes doigts s'agrippent au sol, cherchent un ancrage, une prise, quelque chose qui m'empêche de sombrer complètement. Le silence qui suit est presque plus terrifiant que le vacarme de l'attaque. Il est lourd, épais, oppressant. Il m'enveloppe comme un linceul.
Je tremble. Mon corps tout entier est secoué de spasmes incontrôlables. Mes dents claquent malgré la chaleur étouffante de la pièce. L'image de mon père qui s'effondre sous le coup de cimeterre danse devant mes yeux, se superpose à l'obscurité, me hante. Est-il mort ? Est-il vivant ? A-t-il souffert ? A-t-il pensé à moi dans son dernier instant ? A-t-il su que je ne pouvais rien faire, que j'étais impuissante, que je l'abandonnais ?
Les larmes reviennent, silencieuses, brûlantes. Je les laisse couler sans les essuyer. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de volonté. Je ne suis plus qu'une coquille vide, une carcasse tremblante abandonnée dans une cellule inconnue.
Ma tante Samira. Qu'est-elle devenue ? Je l'ai vue jetée sur une selle, bâillonnée, terrifiée. Est-elle vivante ? Est-elle ici, quelque part dans ce palais ? Ou a-t-elle été tuée, abandonnée dans le désert pour nourrir les chacals ?
Et Hakim. Le jeune garde au sourire timide, qui écrivait des poèmes d'amour qu'il n'osait montrer à personne. Lui qui rêvait de la mer, qu'il n'avait jamais vue. Sa gorge tranchée, son sang qui coule sur le sable, ses yeux ouverts sur le ciel.
Je ferme les yeux, mais les images sont toujours là, imprimées sous mes paupières comme des gravures dans la chair. Le fracas des armes, les hurlements, le bruit du métal qui perce la peau. L'odeur du sang, âcre, ferrugineuse, qui remplit mes narines et refuse de s'en aller.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, recroquevillée dans l'obscurité, à pleurer toutes les larmes de mon corps. Le temps n'a plus de sens. Il n'y a plus que cette pièce, ces murs, cette porte verrouillée, et le gouffre sans fond qui s'est ouvert dans ma poitrine.
Je pense à ma mère. Elle est morte quand j'avais treize ans, emportée par une fièvre qui l'a consumée en trois jours. Je me souviens de son visage paisible sur son lit de mort, de ses mains froides entre les miennes, de son dernier sourire. Elle me caressait les cheveux en me disant que j'étais forte, que j'étais courageuse, que je survivrais à tout.
Je ne me sens pas forte. Je ne me sens pas courageuse. Je me sens brisée, vidée, anéantie.
Mais ses mots résonnent dans ma tête, faible écho d'un passé révolu. "Tu survivras, ma fille. Tu es de la race de celles qui plient mais ne rompent pas."
Je m'accroche à ces mots comme à une bouée dans la tempête. Je survivrai. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi, mais je survivrai. Pour elle. Pour mon père, s'il est encore vivant. Pour tous ceux qui sont morts aujourd'hui et qui méritent d'être vengés.
Je me le promets dans l'obscurité de ma prison. Je survivrai. Et un jour, d'une manière ou d'une autre, je ferai payer à ceux qui m'ont arrachée à ma vie le prix du sang qu'ils ont versé.
ZorahLa nuit a été longue, interminable, peuplée de cauchemars où les cimeterres étincelaient dans la lumière du soleil et où le sang coulait sur le sable en rivières écarlates. Je me suis réveillée en sursaut à plusieurs reprises, le corps trempé de sueur, le cœur battant à tout rompre, un cri coincé dans la gorge. Chaque fois, la réalité m'a frappée de plein fouet : cette cellule inconnue aux murs de pierre froide, cette paillasse posée à même le sol, cette odeur d'humidité et de renfermé.
Je ne suis plus chez moi. Je ne suis plus libre. Je suis la prisonnière d'un homme dont je ne sais rien, dans un palais dont j'ignore tout.
Les premières lueurs de l'aube filtrent à travers une étroite meurtrière creusée dans le mur, trop haute pour que je puisse l'atteindre. Une poussière dorée danse dans le rai de lumière, minuscules étoiles en suspension. Le jour se lève sur ma première journée de captivité.
La porte s'ouvre brusquement, sans prévenir. Deux servantes entrent, vêtues de longues robes de coton bleu, le visage à demi couvert par des voiles légers. Elles sont jeunes, peut-être de mon âge, mais leurs yeux sont vides, dépourvus d'expression. Des yeux de femmes qui ont appris depuis longtemps à ne rien montrer.
— Debout, dit la première d'une voix neutre. Le maître veut te voir.
— Le maître ? dis-je en me redressant péniblement.
— Le cheikh Tariq al-Mahadi. Le seigneur de ce palais et de toutes les terres qui s'étendent jusqu'à l'horizon.
Tariq al-Mahadi. Le nom frappe mon esprit comme un coup de tonnerre. Je le connais, bien sûr. Qui ne le connaît pas ? Sa réputation traverse le désert comme le vent du simoun, brûlante et dévastatrice. On l'appelle le Faucon du Désert, le Maître des Sables, le Prince des Ombres. On dit qu'il commande aux tribus bédouines, qu'il a bâti un empire au cœur du désert, qu'aucune armée n'a jamais pu le vaincre. On dit qu'il est impitoyable, cruel, et d'une beauté à couper le souffle.
On dit aussi qu'il collectionne les épouses comme d'autres collectionnent les chevaux ou les armes.
Je me lève, les jambes encore tremblantes. Les servantes me prennent par les bras et m'entraînent hors de la cellule, dans un dédale de couloirs qui n'en finissent pas. Je les suis sans résister. À quoi bon ? Je suis trop faible, trop épuisée pour me débattre. Et même si je parvenais à m'enfuir, où irais-je ? Je ne connais rien de ce palais, rien du désert qui l'entoure. Je serais morte avant d'avoir parcouru une lieue.
Nous traversons des cours à ciel ouvert où le soleil matinal jette des reflets d'or sur les fontaines. Des orangers et des citronniers chargés de fruits embaument l'air de leurs parfums sucrés. Des oiseaux chantent dans des cages dorées suspendues aux arcades. Des serviteurs s'affairent en silence, pieds nus sur les dalles de marbre, portant des plateaux chargés de fruits, de pains, de boissons fumantes.
Nerina Le retour sur mon île natale est plus douloureux que je ne l'avais imaginé. Les collines vertes, les palmiers, les toits de chaume, tout me rappelle mon enfance, mes peurs, mes espoirs brisés. Mais maintenant, je reviens en reine, avec mon époux et mon fils, et rien ne peut plus m'atteindre. Kaelan tient ma main, Océan dans ses bras. Nous marchons vers la maison de mes parents, et je vois les villageois s'arrêter, chuchoter, se prosterner devant celle qu'ils croyaient morte. — Nerina ! crie une voix. Ma mère apparaît, vieillie, courbée, les cheveux blancs. Elle court vers moi, les bras tendus, et je me laisse étreindre, sans savoir si je dois rire ou pleurer. — Ma fille, ma fille, tu es vivante, répète-t-elle en sanglotant. — Je suis vivante, mère. Et je suis revenue. Mon père sort de la maison, s'arrête sur le seuil, me regarde comme on regarde un fantôme. Puis il tombe à genoux, le visage baigné de larmes. — Pardonne-moi, Nerina. Pardonne-moi pour tout. Je m'avance
NerinaNous rentrons à l'Île Promise avec le sentiment que la page est tournée, que la paix est enfin possible. Cora est restée au village voisin, sur l'île aux Tortues, pour organiser le transfert de l'héritage du Gouverneur. Kaelan et moi retrouvons notre cabane, nos habitudes, notre fils, et la vie reprend son cours paisible.Mais le danger, lui, n'a pas dit son dernier mot.Cela commence par des signes infimes : une branche cassée près du sentier, une trace de botte dans le sable, une odeur de fumée qui n'est pas la nôtre. Kaelan s'arrête soudain, hume l'air, pose une main protectrice sur l'épaule d'Océan.— Quelqu'un est venu, dit-il. Récemment.— Thorne ?— Je ne sais pas. Mais c'est possible.Nous redoublons de vigilance, nous cachons nos biens les plus précieux, nous préparons des caches et des issues de secours. La nuit, Kaelan monte la garde, et je reste près d'Océan, un couteau sous l'oreiller.La confrontation éclate un matin, alors que je cueille des mangues dans la clair
NerinaTrois jours après l'arrivée de Cora, une autre voile apparaît à l'horizon. Mais cette fois, elle est plus grande, plus lente, et elle bat pavillon parlementaire, ce drapeau blanc que nous n'avons jamais vu sans une pointe de méfiance.— Un parlementaire, dit Kaelan, les yeux plissés. C'est soit une ruse, soit une demande de paix.— Tu penses que c'est un piège ?— Je pense que le vieux Gouverneur est aux abois. S'il envoie un parlementaire, c'est qu'il n'a plus les moyens de nous faire la guerre.Nous regardons le navire jeter l'ancre à distance respectueuse, une chaloupe s'en détacher, approcher lentement de la plage. Kaelan se tient debout, les bras croisés, son sabre à la ceinture. Je suis à ses côtés, Océan dans les bras, Cora légèrement en retrait, prête à réagir.L'homme qui descend de la chaloupe est un officier en uniforme, visiblement nerveux, tenant un rouleau de parchemin scellé de cire rouge. Il avance, s'arrête à dix pas.— J'ai un message pour le capitaine Kaelan,
NerinaLe soleil décline sur l'Île Promise, peignant le ciel de traînées orangées et violettes qui se reflètent sur la mer comme des coulées de miel et de vin. Je suis assise sur le seuil de notre cabane, Océan endormi contre mon épaule, sa respiration régulière et chaude contre mon cou. Kaelan est parti pêcher dans le lagon, et j'entends au loin le clapotis de ses pas dans l'eau peu profonde, le bruit rassurant de sa présence qui veille.C'est alors que je la vois. Une voile, minuscule, à l'horizon, qui grandit lentement comme un oiseau fatigué qui rentre au nid. Mon cœur s'accélère, l'instinct reprend le dessus, cette méfiance que nous n'avons jamais tout à fait perdue. Je me lève sans réveiller Océan, je plisse les yeux, je cherche des détails, des indices.— Kaelan ! appelé-je d'une voix qui porte sur l'eau.Il se redresse, ses mains tenant un poisson argenté, son corps ruisselant dans la lumière dorée. Il suit mon regard, se fige, laisse tomber le poisson.— Un navire, dit-il sim
Nous passons l'heure suivante à initier Océan aux joies de l'eau. Kaelan le tient sous les bras et le fait flotter sur le dos, puis sur le ventre. Il souffle des bulles, il attrape les petits poissons qui passent, il se laisse porter par les vaguelettes. Je nage autour d'eux, je filme mentalement chaque instant, je grave ces souvenirs dans ma mémoire pour les jours sombres, s'il y en a.— À toi, maintenant, dit Kaelan en me tendant le bébé.Je le prends, je le serre contre moi, et je l'emmène un peu plus loin, là où l'eau est assez profonde pour qu'il sente la portance. Il s'agrippe à mon cou, confiant, et je sens sa poitrine contre la mienne, nos cœurs battant en rythme.— Tu vois, mon trésor, murmuré-je. Tu vois comme c'est doux ? La mer nous protège. Elle nous a toujours protégés.Océan me regarde avec ses grands yeux sombres, et je me revois, des années plus tôt, tremblante de peur sur le pont de La Veuve, incapable de plonger. Le ch
Il m'embrasse dans le cou, sur les épaules, entre les seins. Sa bouche descend lentement, éveillant chaque parcelle de ma peau. Je gémis doucement, et ce son, ce premier gémissement depuis trois mois, semble le galvaniser.— J'aime t'entendre, murmure-t-il contre mon ventre. J'aime te sentir réagir à mes caresses.— Continue.Il continue. Ses lèvres explorent mon corps avec une dévotion patiente, s'attardant sur mes points sensibles, contournant mes zones encore fragiles. Le désir monte, timide puis impérieux, et je me surprends à arquer le dos, à chercher son contact, à gémir son nom.— Kaelan...— Oui, mon amour ?— Prends-moi. Maintenant.Il se redresse, s'installe entre mes cuisses, me regarde dans les yeux. Je lis dans son regard toute la tendresse du monde, et aussi une flamme que je n'avais pas vue depuis trop longtemps.— Si ça fait mal, dis-le.— Je te le dirai.Il me pénètre lentement
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s
ZorahLa femme frêle esquisse une ombre de révérence. Ses yeux noirs sont immenses dans son visage pâle, des yeux de biche effarouchée qui semblent toujours au bord des larmes. Elle est belle, d'une beauté fragile et mélancolique qui inspire plus la pitié que l'envie.— Et voici Amina, la troisième
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plu
ZorahLe soleil tape sans pitié sur les dunes qui s'étendent à perte de vue, un océan de sable doré que notre caravane traverse depuis maintenant douze jours. La chaleur est si intense qu'elle déforme l'horizon, créant des mirages qui dansent au loin comme des promesses illusoires. Je suis installé







