تسجيل الدخولNous descendons une dernière fois dans la cale. L'eau entre maintenant par les ouvertures, doucement, en rideaux liquides qui glissent sur le bois. Le niveau monte à nos chevilles, puis à nos genoux. Nous remontons sur le pont, et nous attendons. — Viens, dit Kaelan. J'ai une dernière chose à te montrer. Il m'emmène à l'arrière, près de la barre. Là, gravé dans le bois du pavois, je découvre des dizaines de noms, des dates, des petites phrases. Je me penche. Certains noms sont des morts, d'autres des vivants. Au centre, je lis nos deux noms, entrelacés, avec une date. — Le jour de notre rencontre, dit-il. Je l'ai gravé cette nuit-là, quand tu dormais. Je ne savais pas ce que tu serais pour moi, mais je sentais que quelque chose avait changé. — Tu es un romantique, Kaelan. — Ne le répète pas. Ma réputation en souffrirait. Nous rions, et ce rire-là, je veux le garder dans ma mémoire po
NerinaLa mer est d'huile au matin du grand adieu. Pas une ride, pas un souffle, comme si l'océan lui-même retenait sa respiration pour ce qui va suivre. Je me tiens à la proue de La Veuve, les mains posées sur le bois usé par des milliers de vagues, et je laisse mes doigts courir sur les veines du chêne comme on caresse le visage d'une mourante.— Tu es prête ?Kaelan est derrière moi, silencieux depuis que nous avons jeté l'ancre dans cette crique déserte, à trois jours de route des îles Fortunées. Sa voix est rauque, éraillée par une nuit sans sommeil. Je me retourne. Il n'a pas pleuré, pas encore, mais je vois dans ses yeux d'argent toute la tempête qu'il contient.— On n'est jamais prêt pour ce genre de chose, dis-je. Mais on le fait quand même.— C'est toi qui avais raison. Une légende doit mourir pour qu'un homme puisse vivre. Mais je n'avais pas compris que la légende, c'était aussi ce navire. Que j'allais perdre deux fo
Nerina Le plan prend corps en trois semaines, et c'est la plus belle machination à laquelle j'aie jamais participé. Elle repose sur un principe que Kaelan m'enseigne le premier soir, à la lueur d'une bougie, penché sur la table de la cabine de cuivre : pour qu'un mensonge devienne une vérité aux yeux du monde, il faut des témoins, des preuves, et une fin si spectaculaire que personne ne songe à la remettre en question. — Il nous faut un navire, dit-il. Un vaisseau assez grand, assez ressemblant pour être pris pour le mien de loin. La prise portugaise de la semaine dernière, la flûte que la flotte m'a attribuée dans le partage, fera l'affaire. Nous la renommerons. Nous la préparerons. Et elle portera le dernier mensonge du Roi des Océans jusqu'au fond de la mer. — Comment l'appelleras-tu ? Il réfléchit un instant, puis un sourire lent étire ses lèvres. — Le Spectre des Abysses. Parce que c'est ce que je serai désormais. Un fantôme. La suite s'organise dans un secret absol
Kaelan La lune est pleine, ronde comme une pièce d'argent, et La Veuve glisse sur une mer d'huile en direction du nord, vers le mouillage secret où la flotte corsaire doit se rassembler pour la grande offensive. Dans trois semaines, nous attaquerons les convois royaux. Ma stratégie. Ma guerre. Je devrais dormir. Je ne dors plus depuis la mort de Gunnar, ou si peu. Je reste à la barre longtemps après mon quart, je regarde l'eau, je compte les étoiles, je fais semblant d'être le capitaine de fer que mes hommes ont besoin de voir. Des pas légers derrière moi. Nerina. Je la reconnaîtrais entre mille, je le lui ai dit un jour et c'est toujours vrai. — Tu devrais dormir, dis-je sans me retourner. — Tu me répètes ça toutes les nuits. Et toi ? — Le capitaine ne dort pas la veille d'une guerre. Elle vient se placer à côté de moi, ses mains sur le bastingage. La lune dessine son profil, argente sa peau, et je me surprends à la regarder comme la première fois, avec ce même vertige.
Nerina Gunnar meurt un jeudi, à l'heure du dîner, dans la lumière dorée d'un soir sans histoire. Nous sommes de retour sur La Veuve depuis une semaine, la flotte corsaire s'organise, les patrouilles tournent, et la vie a repris un rythme presque paisible. Le cuisinier du bord, un Provençal nommé Bastien, a préparé un ragoût de cabri aux épices pour fêter la première prise commune de la flotte — un galion portugais arraisonné sans coup férir. Kaelan préside la table des officiers dans la cabine de cuivre. Sao Feng, Cora, MacTavish, Chen et moi. Et Gunnar, comme toujours, debout derrière le capitaine, fidèle ombre silencieuse. Bastien apporte le plat, le dépose, se retire. Kaelan se sert le premier — c'est son droit, c'est sa place. Il porte la fourchette à ses lèvres. Gunnar bouge. Personne ne l'a jamais vu bouger aussi vite. Sa main immense s'abat sur le poignet de Kaelan, la fourchette tombe, et avant que quiconque ait compris, le colosse saisit la bouchée tombée sur le
Kaelan Le troisième jour, la grotte du Conseil est pleine à craquer. On a dû planter des torches supplémentaires, et même les seconds et les maîtres d'équipage se pressent à l'entrée, car la rumeur a couru : aujourd'hui, on vote la guerre. Je marche jusqu'à la table, le flanc encore raide sous les points de Cora, Nerina à mon bras. Les murmures nous précèdent. Le duel a fait son œuvre : les regards qui se posent sur moi ont changé, et ceux qui se posent sur elle ne sont plus concupiscents, mais prudents. La Veuve Écarlate frappe la table de son poing fermé. — Trois jours que nous parlons. Le temps des paroles est fini. Deux questions sont posées. La première : faisons-nous cause commune contre la Marine Royale, oui ou non ? Elle fait le tour de la table. Quinze capitaines. Je retiens mon souffle. Salgado : oui. Madame Sillage : oui. Le Frère Ternie : oui, à mon grand étonnement — les événements l'ont convaincu que la fuite ne suffira pas. Les uns après les autres, les oui
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plu
Zorah Le palais est un monde en soi, une cité close où tout semble régi par des règles invisibles que je ne connais pas. Les femmes que je croise baissent les yeux sur mon passage. Les hommes détournent le regard. Personne ne me parle, personne ne semble même me voir. Je suis un fantôme, une ombre
Zorah Nous franchissons les grandes portes au galop, sans ralentir. Des gardes en turban blanc s'inclinent sur notre passage, leurs lances scintillant dans la lumière déclinante. Nous traversons une première cour, puis une deuxième, puis une troisième, chacune plus somptueuse que la précédente. De
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s







