LOGINThéo
Il retourne à son bureau, ouvre un autre tiroir, en sort une deuxième liasse de documents, plus épaisse encore, plus officielle.
— Et voici ce qui peut le sauver.
Je m'approche, regarde. Des preuves de l'innocence de mon père. Des témoignages de ses collègues repentis, des alibis vérifiés, des analyses graphologiques qui prouvent que les signatures sont fausses, des relevés bancaires qui montrent où est vraiment allé l'argent. Assez pour le libérer immédiatement et le blanchir complètement, définitivement.
— Ces documents existent donc, dis-je.
— Depuis le début. Je les ai préparés en même temps que les faux. Je voulais avoir les deux possibilités. La carotte et le bâton. La clé et le verrou.
Je comprends soudain, avec une clarté aveuglante. Le marché.
— Vous voulez que je choisisse. Mon père ou...
— Je veux que vous veniez chaque soir, Théo. Dans ce bureau. À genoux. Et que vous utilisiez cette bouche qui me hante, qui me torture, qui m'obsède. Pour supplier. Pour implorer. Pour me remercier. Pour me servir. Pour me donner du plaisir.
Le silence s'installe entre nous, épais comme du brouillard, lourd comme une couverture de plomb. Je l'entends respirer, j'entends mon cœur battre, j'entends le bourdonnement lointain des néons dans le couloir.
— Et si je refuse ?
Il hausse les épaules avec une indifférence calculée, presque théâtrale.
— Votre père reste en prison. Le procès aura lieu dans six mois, peut-être huit. Il sera condamné à quinze ans minimum, peut-être vingt. Votre mère sombrera dans la dépression, les antidépresseurs, l'alcool peut-être. Votre sœur abandonnera ses études, travaillera pour survivre, perdra sa jeunesse. Votre famille sera détruite par votre faute.
— Par ma faute ?
— Parce que vous aurez refusé le seul moyen de la sauver. Réfléchissez bien, Théo. Ce n'est pas moi qui détruirai votre famille. C'est vous, en disant non. Moi, je ne fais que vous offrir un choix.
Je le regarde, cet homme, ce monstre, cet ange noir, et je ne vois que des yeux gris qui me dévorent, qui me percent, qui me possèdent déjà. Derrière la cruauté, derrière le calcul, derrière la manipulation, il y a autre chose. Une faim, une attente, presque une vulnérabilité. Il a besoin de moi. Pas de mon corps, pas encore. De ma soumission. De mon choix. De ma bouche.
— Je donne quoi, chaque soir ? répété-je, comme pour entendre les mots une fois de plus, pour les graver dans ma mémoire.
— Votre bouche. Pour commencer. Nous verrons ensuite. Les choses évoluent toujours, Théo. Rien ne reste figé. Surtout pas le désir.
Il retourne s'asseoir, me laissant debout, perdu, vacillant.
— Vous n'avez pas à décider maintenant, Théo. Rentrez chez vous. Parlez à votre mère. Regardez-la pleurer. Regardez votre sœur, si jeune, si fragile. Pensez à votre père en prison, dans sa cellule, à se demander pourquoi le monde s'est effondré sur lui. Et demain, vous me donnerez votre réponse.
Il se replonge dans ses dossiers, m'ignore, n'existe plus pour lui. L'audience est terminée.
Je sors, titubant comme un homme ivre. Dehors, le soleil me brûle les yeux, me fait mal. Tout est normal dans la rue. Les gens marchent, parlent, rient, font leurs courses. Personne ne sait que ma vie vient de basculer, que je viens de recevoir une proposition qui me damnera quoi que je fasse.
Je marche sans but pendant des heures, traversant la ville sans la voir. Je finis par rentrer, épuisé, vidé. Ma mère me demande des nouvelles. Je dis que le juge a besoin de plus de temps pour étudier le dossier, qu'il est consciencieux, qu'il veut être sûr. Elle me croit. Elle me remercie. Elle m'embrasse.
Cette nuit-là, je ne dors pas. Je regarde le plafond, et je pense à sa proposition. À son regard sur ma bouche. À ses doigts sur le dossier. À ce qu'il attend de moi.
Et au matin, quand le soleil se lève sur une ville qui s'éveille, je sais déjà quelle sera ma réponse. Je sais que je vais accepter. Je sais que je vais me damner pour sauver les miens. Je sais que je vais entrer dans son jeu, dans sa vie, dans son lit.
Et au fond de moi, une voix honteuse, minuscule, ajoute : et j'ai hâte.
Je suis devant sa porte à 14h précises. J'ai l'impression d'avoir vieilli de dix ans en une nuit, d'avoir traversé des années de doute et de combat intérieur. Mes yeux sont rouges, cernés, ma peau est pâle, mes mains tremblent.
— Entrez.
Sa voix. Toujours aussi calme, aussi posée, aussi maîtrisée. J'ouvre la porte. Il est assis à son bureau, mais aujourd'hui, il n'y a pas de dossiers devant lui. Rien. Pas un papier, pas un stylo, pas un ordinateur. Juste lui, ses mains croisées sur le bureau, et une chaise vide à côté de lui. La même qu'hier.
— Asseyez-vous.
J'obéis. Je m'assois, si proche que mon épaule frôle presque la sienne quand il se tournera. Il ne dit rien, attend. Il veut que je parle le premier. Il veut entendre les mots sortir de ma bouche.
— J'accepte.
Les mots sortent de ma bouche, secs, rauques, comme arrachés à mon âme.
Il tourne lentement la tête vers moi. Ses yeux gris brillent d'une lueur que je commence à reconnaître, une lueur de possession satisfaite, de faim qui va être nourrie.
— Vous acceptez quoi, Théo ? Je veux que vous le disiez. Clairement. Précisément. Pour que nous soyons d'accord sur les termes, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, pas de malentendu.
Théo Il retourne à son bureau, ouvre un autre tiroir, en sort une deuxième liasse de documents, plus épaisse encore, plus officielle.— Et voici ce qui peut le sauver.Je m'approche, regarde. Des preuves de l'innocence de mon père. Des témoignages de ses collègues repentis, des alibis vérifiés, des analyses graphologiques qui prouvent que les signatures sont fausses, des relevés bancaires qui montrent où est vraiment allé l'argent. Assez pour le libérer immédiatement et le blanchir complètement, définitivement.— Ces documents existent donc, dis-je.— Depuis le début. Je les ai préparés en même temps que les faux. Je voulais avoir les deux possibilités. La carotte et le bâton. La clé et le verrou.Je comprends soudain, avec une clarté aveuglante. Le marché.— Vous voulez que je choisisse. Mon père ou...— Je veux que vous veniez chaque soir, Théo. Dans ce bureau. À genoux. Et que vous utilisiez cette bouche qui me hante, qui me torture, qui m'obsède. Pour supplier. Pour implorer. Pou
ThéoJe n'ai pas dormi.Toute la nuit, j'ai tourné et retourné les mots du juge dans ma tête. Parce que je le veux. Qu'est-ce que ça signifie ? Quel pouvoir a-t-il sur mon père ? Pourquoi me dit-il cela ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ?À 14h précises, je suis de nouveau devant sa porte. Je frappe. Pas de réponse. J'attends une minute, deux. Je frappe encore. Rien. J'ose tourner la poignée, doucement, comme un voleur. La porte s'ouvre sans bruit.Le bureau est vide. La lampe est allumée sur le bureau, créant un cercle de lumière dans la pénombre. Et une chaise a été placée à côté du fauteuil du juge, pas en face. Une chaise intime, proche, presque conjugale.Je reste debout, ne sachant quoi faire, regardant cette chaise qui semble m'attendre, qui semble dire quelque chose que je ne comprends pas encore. Les minutes passent. Dix. Vingt. Je commence à croire qu'il m'a posé un lapin, qu'il se joue de moi, quand soudain la porte s'ouvre derrière moi.Je me retourne. C'est lui. Il est en
ThéoLe couloir est long, interminable, éclairé par des néons qui bourdonnent, une lumière blafarde qui donne à tout une teinte maladive. Des portes en bois sombre s'alignent, toutes identiques, avec des plaques de cuivre usées par le temps. Des noms gravés, des titres, des numéros. Cabinet 312. Je frappe.— Entrez.Une voix grave, posée, profonde, qui semble venir de très loin et pourtant résonner tout près, dans ma poitrine, dans mon ventre. Je pousse la porte.La pièce est vaste, beaucoup plus que je ne l'imaginais. Des bibliothèques du sol au plafond couvertes de dossiers et de codes, des reliures de cuir, des titres dorés, une odeur de vieux papier et de bois ciré. Un bureau immense en acajou, parfaitement ordonné, pas un papier qui dépasse, pas un stylo qui traîne. Une fenêtre qui donne sur la ville, mais le ciel est gris, la lumière morne, et tout baigne dans une pénombre savamment entretenue. Et derrière le bureau, lui.Édouard Delacroix.Il ne porte pas sa robe aujourd'hui. U
ThéoJe sens son regard comme une brûlure, comme une flamme qui lèche ma peau sans la toucher. Il observe mes lèvres, ma façon de les mordre pour ne pas pleurer, de les serrer pour garder ma dignité, de les humecter nerveusement quand l'angoisse dessèche ma gorge. Il suit chaque micro-mouvement avec une attention qui me paralyse, qui me cloue sur place, qui me donne l'impression d'être nu devant lui, exposé, vulnérable. Qui est-ce ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi fixe-t-il ma bouche avec cette faim dans les yeux ?Le président annonce la décision. Mon père est placé en détention provisoire. Immédiate.Le chaos s'ensuit. Ma mère s'effondre, son corps glisse sur le banc, je dois la retenir. Isabelle hurle, un cri aigu, déchirant, qui transperce le brouhaha de la salle. Les gendarmes s'approchent de mon père, lui passent les menottes. Le bruit du métal qui claque est le plus horrible que j'aie jamais entendu. Il se laisse faire, digne, mais je vois ses épaules s'affaisser légè
ThéoLa salle d'audience retient son souffle. Moi, je ne respire plus.Le prétoire est bondé, suffocant, étouffant, des corps pressés sur les bancs de bois, des souffles courts, des chuchotements qui ressemblent à des prières. Mais je n'entends que les battements de mon cœur qui résonnent dans mes tempes, un tambour sourd qui accélère, qui martèle, qui menace de briser ma poitrine. Mes mains sont crispées sur le bois de la barre, si fort que mes jointures blanchissent, que mes ongles s'enfoncent dans la paume sans que je ressente la douleur. Devant moi, la silhouette de mon père se tient droite, trop droite, comme s'il refusait de plier même quand tout s'effondre autour de lui, même quand le sol se dérobe sous ses pieds, même quand le monde qu'il a construit pendant cinquante-deux ans n'est plus que poussière.Jacques Delmas. Mon père. Cadre financier irréprochable depuis trente ans. Mari fidèle. Père aimant. Et aujourd'hui, accusé.Le président du tribunal feuillette ses papiers avec