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Chapitre 3 : La première convocation

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-16 18:20:44

Théo

Le couloir est long, interminable, éclairé par des néons qui bourdonnent, une lumière blafarde qui donne à tout une teinte maladive. Des portes en bois sombre s'alignent, toutes identiques, avec des plaques de cuivre usées par le temps. Des noms gravés, des titres, des numéros. Cabinet 312. Je frappe.

— Entrez.

Une voix grave, posée, profonde, qui semble venir de très loin et pourtant résonner tout près, dans ma poitrine, dans mon ventre. Je pousse la porte.

La pièce est vaste, beaucoup plus que je ne l'imaginais. Des bibliothèques du sol au plafond couvertes de dossiers et de codes, des reliures de cuir, des titres dorés, une odeur de vieux papier et de bois ciré. Un bureau immense en acajou, parfaitement ordonné, pas un papier qui dépasse, pas un stylo qui traîne. Une fenêtre qui donne sur la ville, mais le ciel est gris, la lumière morne, et tout baigne dans une pénombre savamment entretenue. Et derrière le bureau, lui.

Édouard Delacroix.

Il ne porte pas sa robe aujourd'hui. Un costume sombre, parfaitement coupé, une chemise blanche immaculée, pas de cravate, les premiers boutons ouverts laissant entrevoir la naissance d'un torse puissant. Ses cheveux sont légèrement en désordre, comme s'il avait passé la main dedans, comme s'il venait de se réveiller d'une sieste ou de sortir d'une étreinte. Il est encore plus impressionnant qu'il y a trois jours. Plus grand. Plus large. Plus présent. Plus beau, aussi, d'une beauté dangereuse, magnétique.

Il lève les yeux vers moi, et je sens immédiatement ce regard peser sur ma peau comme une main invisible, comme une caresse qui n'ose pas avoir lieu. Ses yeux gris parcourent mon visage, s'attardent sur ma bouche une seconde de trop, puis remontent vers mes yeux.

— Théo Delmas. Asseyez-vous.

Sa voix est calme, posée, professionnelle, mais il y a quelque chose en dessous, une vibration à peine perceptible, une chaleur contenue, qui me fait obéir sans réfléchir. Je m'assois sur la chaise face à lui. Elle est inconfortable, volontairement sans doute, trop basse, trop dure, conçue pour maintenir celui qui s'y assied en position d'infériorité.

Il ne dit rien.

Il me regarde.

Les secondes passent. Dix. Vingt. Trente. Une minute. Je commence à me sentir mal à l'aise, à remuer sur ma chaise, à croiser et décroiser les jambes. Je toussote, pour briser le silence, pour dire quelque chose, n'importe quoi.

— Monsieur le juge, je suis venu au sujet de mon père...

Il lève une main, m'interrompt sans un mot. Son geste est fluide, autoritaire, définitif. Je me tais, la phrase en suspens, la bouche encore ouverte une fraction de seconde avant de la refermer.

Il continue de me regarder.

Je baisse les yeux, les relève, les baisse encore, comme un animal pris dans une lumière trop vive. Il est immobile, parfaitement immobile, comme une statue, comme un félin à l'affût. Seuls ses yeux bougent, parcourant mon visage avec une lenteur méthodique, s'attardant sur mes lèvres, mes yeux, mon cou, mes épaules, mes mains, revenant sans cesse à ma bouche.

Cinq minutes. Dix minutes. Je perds la notion du temps. Ma nuque commence à me faire mal à force de rester figé. Mes mains sont moites sur mes cuisses, je sens la transpiration qui perle à mes tempes, qui coule lentement dans mon dos, une goutte qui trace un chemin brûlant le long de ma colonne.

Enfin, il parle.

— Vous avez une très belle bouche, Théo.

Sa voix est neutre, détachée, comme s'il commentait la météo ou la couleur de mes cheveux. Je sursaute, manque de tomber de ma chaise.

— Pardon ?

— Votre bouche. Elle est expressive. Elle dit tout ce que vous ne dites pas. En ce moment même, elle tremble légèrement, le coin gauche s'abaisse imperceptiblement. Vous avez peur, mais vous refusez de l'admettre. Vous serrez vos lèvres l'une contre l'autre pour les empêcher de trahir votre émotion, mais elles tremblent quand même. C'est fascinant.

Je reste sans voix, la bouche ouverte bêtement, que je referme aussitôt en réalisant qu'il m'observe. Qu'est-ce que c'est que cet interrogatoire ? Pourquoi parle-t-il de ma bouche ?

— Je ne suis pas venu pour parler de ma bouche, monsieur le juge. Je suis venu pour mon père.

Il incline légèrement la tête, un mouvement à peine perceptible, comme s'il prenait note de ma repartie, comme s'il évaluait ma résistance.

— Votre père. Jacques Delmas. Cadre financier, cinquante-deux ans, marié, deux enfants. Vous et votre sœur Isabelle.

— Oui. Il est innocent.

Il sourit. Un sourire à peine esquissé, un frémissement des lèvres, mais qui fait briller ses yeux d'une lueur dangereuse.

— Ils sont tous innocents, Théo. C'est ce qu'ils disent.

— Pas lui. Je le connais. C'est mon père.

— Vous le connaissez. Bien sûr. Les pères sont toujours des héros pour leurs fils. Jusqu'au jour où ils ne le sont plus.

Son ton est ironique, presque cruel, une pointe de mépris dans la voix. Je sens la colère monter en moi, chaude, rouge, violente.

— Vous ne le connaissez pas. Vous ne savez rien de lui.

Je me lève, prêt à partir, à claquer la porte, à fuir ce regard qui me brûle. Mais sa voix me cloue sur place, me fige au milieu de mon mouvement.

— Asseyez-vous.

Deux mots. Juste deux mots. Mais le ton a changé. Ce n'est plus une suggestion, c'est un ordre absolu, une autorité sans appel. Mon corps obéit avant même que mon cerveau ait pu décider, mes jambes se dérobent, je me rassois lourdement, furieux contre moi-même, contre ma faiblesse, contre cette soumission involontaire.

Il se lève à son tour, lentement, avec une grâce féline, contourne son bureau. Il est vraiment grand, je le réalise maintenant pleinement. Près d'un mètre quatre-vingt-dix, une carrure d'athlète cachée sous le costume, des épaules larges, une taille fine, des mains puissantes. Il s'approche de ma chaise, s'arrête à un mètre de moi, pas plus. Je sens son parfum, boisé, épicé, entêtant, avec une note de cuir et de quelque chose de plus animal, de plus brut. Mon cœur s'emballe.

— Théo. Je sais que votre père est innocent.

Je lève les yeux vers lui, stupéfait, incrédule. Mes lèvres s'entrouvrent, aucun son ne sort.

— Je sais qu'il a été piégé par ses collègues. Je sais qu'il n'a jamais touché à cet argent. Je sais tout cela depuis le premier jour.

— Alors pourquoi... pourquoi est-il en prison ?

— Parce que je le veux.

Le choc est si violent que je reste bouche bée, figé, incapable de réagir. Il me regarde, et cette fois, il y a une lueur différente dans ses yeux. Une lueur de faim, de désir, de possession. Une lueur qui me traverse de part en part.

— Je ne comprends pas...

— Vous comprendrez bientôt. Pas maintenant. Pour l'instant, rentrez chez vous. Reposez-vous. Vous avez l'air épuisé, vos yeux sont cernés, votre peau est pâle. Demain, à la même heure. Nous parlerons de votre père. Vraiment.

Il retourne derrière son bureau, s'assied avec la même grâce féline, reprend ses dossiers comme si je n'étais plus là, comme si notre conversation était terminée, comme si je n'existais plus. L'audience est terminée.

Je me lève, hébété, tremblant, et sors de la pièce sans un mot de plus. Dans le couloir, je m'appuie contre le mur, le souffle court, le cœur battant à tout rompre. Qu'est-ce qui vient de se passer ? Qui est cet homme ? Que me veut-il ?

Je rentre chez moi dans un brouillard, traversant les rues sans les voir, évitant les passants par miracle. Ma mère m'attend, le visage anxieux.

— Alors ? Comment ça s'est passé ?

Je mens. Je dis que le juge a été compréhensif, qu'il va étudier le dossier, qu'il faut être patient. Elle pleure de joie, me serre dans ses bras. Je la serre aussi, mais mon esprit est ailleurs, mille kilomètres plus loin, dans un bureau sombre, face à des yeux gris.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je regarde le plafond, et une seule pensée tourne en boucle dans ma tête : demain. Demain, je saurai.

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