Home / LGBTQ+ / Sa Chaleur dans ma Bouche 1 / Chapitre 2 : Le verdict brisé 2

Share

Chapitre 2 : Le verdict brisé 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-16 18:18:23

Théo

Je sens son regard comme une brûlure, comme une flamme qui lèche ma peau sans la toucher. Il observe mes lèvres, ma façon de les mordre pour ne pas pleurer, de les serrer pour garder ma dignité, de les humecter nerveusement quand l'angoisse dessèche ma gorge. Il suit chaque micro-mouvement avec une attention qui me paralyse, qui me cloue sur place, qui me donne l'impression d'être nu devant lui, exposé, vulnérable. Qui est-ce ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi fixe-t-il ma bouche avec cette faim dans les yeux ?

Le président annonce la décision. Mon père est placé en détention provisoire. Immédiate.

Le chaos s'ensuit. Ma mère s'effondre, son corps glisse sur le banc, je dois la retenir. Isabelle hurle, un cri aigu, déchirant, qui transperce le brouhaha de la salle. Les gendarmes s'approchent de mon père, lui passent les menottes. Le bruit du métal qui claque est le plus horrible que j'aie jamais entendu. Il se laisse faire, digne, mais je vois ses épaules s'affaisser légèrement, sa tête qui penche, sa résistance qui s'éteint.

Papa.

Je veux courir vers lui, bondir par-dessus les bancs, traverser la salle, le prendre dans mes bras, le protéger, mais l'huissier me bloque le passage, un mur de chair et d'uniforme. Mon père se retourne une dernière fois, cherche ma mère des yeux, me voit, et ses lèvres articulent silencieusement, avec une lenteur qui rend chaque syllabe déchirante :

— Occupe-toi d'eux.

Puis il disparaît par une porte latérale, avalé par les ténèbres du couloir, emporté vers sa cellule, vers l'inconnu, vers l'injustice.

Je reste là, debout, perdu. La foule s'écoule autour de moi, indifférente, pressée d'en finir, de retourner à ses occupations. Les journalistes notent leurs articles d'un air blasé. Les curieux commentent à voix basse en se dirigeant vers la sortie. Et moi, je suis figé, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de respirer.

C'est alors que je sens de nouveau ce regard.

Il est toujours là, le magistrat aux yeux gris. Il s'est levé, sa robe noire soulignant sa haute stature, sa puissance, son autorité. Il domine la salle qui se vide, immobile, comme une statue de juge éternel. Il ne regarde plus ma bouche. Il me regarde droit dans les yeux maintenant, et ses lèvres esquissent quelque chose qui pourrait être un sourire. Un sourire minuscule, à peine perceptible, un frémissement au coin des lèvres, mais qui me promet quelque chose.

Quoi ? Je ne sais pas. Mais je sens déjà que je le saurai bientôt. Je sens que cet homme va entrer dans ma vie, que nos chemins sont liés, que ce regard posé sur ma bouche n'était pas un hasard.

Il tourne les talons et s'éloigne, sa robe noire flottant derrière lui comme une aile de corbeau, comme un présage, comme une malédiction.

Ma mère me tire par le bras, me ramène à la réalité. Il faut sortir, rentrer, prévenir les proches, organiser la défense, survivre. Je la suis comme un automate, mes jambes avancent toutes seules, mon corps fonctionne sans mon esprit. Mais dans ma tête, une image reste gravée, brûlante, indélébile : celle de cet homme, de ses yeux gris, et de son regard fixé sur mes lèvres.

Je ne sais pas encore qu'il s'appelle Édouard Delacroix.

Je ne sais pas encore qu'il est juge d'instruction.

Je ne sais pas encore qu'il va détruire ma vie avant de me la rendre, métamorphosée, transfigurée, à jamais marquée par lui.

Trois jours.

Trois jours que je n'ai pas dormi. Trois nuits à regarder le plafond, à compter les fissures, à revoir en boucle la scène du tribunal, le regard gris, la robe noire, le sourire imperceptible. Trois jours à courir entre les cabinets d'avocats, les banques, les notaires, à remplir des formulaires, à signer des papiers, à téléphoner à des gens qui ne répondent pas. Trois jours à mentir à ma mère, à lui dire que tout va s'arranger, que papa va sortir, que la justice va reconnaître son innocence, à lui servir des paroles creuses que je ne crois pas moi-même. Trois jours à la regarder dépérir, à voir ses traits s'affaisser, ses yeux se creuser, à la surprendre pleurant seule dans la cuisine devant une tasse de café froid. Trois jours à voir ma sœur fuir dans sa chambre pour pleurer sans que je l'entende, à l'entendre étouffer ses sanglots dans son oreiller la nuit.

Je suis épuisé. Vidé. À bout. Mon corps n'est qu'une coquille qui avance par habitude, par réflexe, parce qu'il le faut.

Et ce matin, alors que je bois un café froid dans l'appartement silencieux, ma mère pas encore levée, ma sœur enfermée dans sa chambre, mon téléphone vibre sur la table de la cuisine.

Un message. Expéditeur inconnu.

Théo Delmas est convoqué au cabinet du juge Delacroix aujourd'hui à 14h. Palais de justice, 3e étage, bureau 312. Présence obligatoire.

Je relis trois fois. Delacroix. Ce nom ne me dit rien, et pourtant il résonne en moi comme un écho. Je cherche sur internet, les doigts tremblants. Juge d'instruction. Spécialisé dans les affaires financières. Ah.

C'est lui.

L'homme aux yeux gris. Celui qui regardait ma bouche.

Un frisson me parcourt l'échine, remonte le long de ma colonne vertébrale, fait se dresser les poils sur mes bras. Peur ? Non, pas seulement. Quelque chose d'autre, de plus trouble, de plus profond, de plus intime. Une anticipation que je refuse d'analyser, un mélange d'appréhension et de curiosité malsaine. Une voix en moi, minuscule, honteuse, murmure que je vais le revoir.

À 13h45, je suis devant le palais de justice. La façade imposante, les colonnes de marbre, les drapeaux qui claquent au vent froid. Tout me paraît hostile, menaçant, trop grand, trop froid. Je passe les contrôles de sécurité, montre ma convocation d'une main qui tremble, passe sous le portique qui bipe sans raison, me fouille, me laisse passer. Je monte au troisième étage par un escalier interminable, chaque marche un effort, chaque palier une épreuve.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Sa Chaleur dans ma Bouche 1   Chapitre 5 : Le dossier secret 2

    Théo Il retourne à son bureau, ouvre un autre tiroir, en sort une deuxième liasse de documents, plus épaisse encore, plus officielle.— Et voici ce qui peut le sauver.Je m'approche, regarde. Des preuves de l'innocence de mon père. Des témoignages de ses collègues repentis, des alibis vérifiés, des analyses graphologiques qui prouvent que les signatures sont fausses, des relevés bancaires qui montrent où est vraiment allé l'argent. Assez pour le libérer immédiatement et le blanchir complètement, définitivement.— Ces documents existent donc, dis-je.— Depuis le début. Je les ai préparés en même temps que les faux. Je voulais avoir les deux possibilités. La carotte et le bâton. La clé et le verrou.Je comprends soudain, avec une clarté aveuglante. Le marché.— Vous voulez que je choisisse. Mon père ou...— Je veux que vous veniez chaque soir, Théo. Dans ce bureau. À genoux. Et que vous utilisiez cette bouche qui me hante, qui me torture, qui m'obsède. Pour supplier. Pour implorer. Pou

  • Sa Chaleur dans ma Bouche 1   Chapitre 4 : Le dossier secret 1

    ThéoJe n'ai pas dormi.Toute la nuit, j'ai tourné et retourné les mots du juge dans ma tête. Parce que je le veux. Qu'est-ce que ça signifie ? Quel pouvoir a-t-il sur mon père ? Pourquoi me dit-il cela ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ?À 14h précises, je suis de nouveau devant sa porte. Je frappe. Pas de réponse. J'attends une minute, deux. Je frappe encore. Rien. J'ose tourner la poignée, doucement, comme un voleur. La porte s'ouvre sans bruit.Le bureau est vide. La lampe est allumée sur le bureau, créant un cercle de lumière dans la pénombre. Et une chaise a été placée à côté du fauteuil du juge, pas en face. Une chaise intime, proche, presque conjugale.Je reste debout, ne sachant quoi faire, regardant cette chaise qui semble m'attendre, qui semble dire quelque chose que je ne comprends pas encore. Les minutes passent. Dix. Vingt. Je commence à croire qu'il m'a posé un lapin, qu'il se joue de moi, quand soudain la porte s'ouvre derrière moi.Je me retourne. C'est lui. Il est en

  • Sa Chaleur dans ma Bouche 1   Chapitre 3 : La première convocation

    ThéoLe couloir est long, interminable, éclairé par des néons qui bourdonnent, une lumière blafarde qui donne à tout une teinte maladive. Des portes en bois sombre s'alignent, toutes identiques, avec des plaques de cuivre usées par le temps. Des noms gravés, des titres, des numéros. Cabinet 312. Je frappe.— Entrez.Une voix grave, posée, profonde, qui semble venir de très loin et pourtant résonner tout près, dans ma poitrine, dans mon ventre. Je pousse la porte.La pièce est vaste, beaucoup plus que je ne l'imaginais. Des bibliothèques du sol au plafond couvertes de dossiers et de codes, des reliures de cuir, des titres dorés, une odeur de vieux papier et de bois ciré. Un bureau immense en acajou, parfaitement ordonné, pas un papier qui dépasse, pas un stylo qui traîne. Une fenêtre qui donne sur la ville, mais le ciel est gris, la lumière morne, et tout baigne dans une pénombre savamment entretenue. Et derrière le bureau, lui.Édouard Delacroix.Il ne porte pas sa robe aujourd'hui. U

  • Sa Chaleur dans ma Bouche 1   Chapitre 2 : Le verdict brisé 2

    ThéoJe sens son regard comme une brûlure, comme une flamme qui lèche ma peau sans la toucher. Il observe mes lèvres, ma façon de les mordre pour ne pas pleurer, de les serrer pour garder ma dignité, de les humecter nerveusement quand l'angoisse dessèche ma gorge. Il suit chaque micro-mouvement avec une attention qui me paralyse, qui me cloue sur place, qui me donne l'impression d'être nu devant lui, exposé, vulnérable. Qui est-ce ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi fixe-t-il ma bouche avec cette faim dans les yeux ?Le président annonce la décision. Mon père est placé en détention provisoire. Immédiate.Le chaos s'ensuit. Ma mère s'effondre, son corps glisse sur le banc, je dois la retenir. Isabelle hurle, un cri aigu, déchirant, qui transperce le brouhaha de la salle. Les gendarmes s'approchent de mon père, lui passent les menottes. Le bruit du métal qui claque est le plus horrible que j'aie jamais entendu. Il se laisse faire, digne, mais je vois ses épaules s'affaisser légè

  • Sa Chaleur dans ma Bouche 1   Chapitre 1 : Le verdict brisé

    ThéoLa salle d'audience retient son souffle. Moi, je ne respire plus.Le prétoire est bondé, suffocant, étouffant, des corps pressés sur les bancs de bois, des souffles courts, des chuchotements qui ressemblent à des prières. Mais je n'entends que les battements de mon cœur qui résonnent dans mes tempes, un tambour sourd qui accélère, qui martèle, qui menace de briser ma poitrine. Mes mains sont crispées sur le bois de la barre, si fort que mes jointures blanchissent, que mes ongles s'enfoncent dans la paume sans que je ressente la douleur. Devant moi, la silhouette de mon père se tient droite, trop droite, comme s'il refusait de plier même quand tout s'effondre autour de lui, même quand le sol se dérobe sous ses pieds, même quand le monde qu'il a construit pendant cinquante-deux ans n'est plus que poussière.Jacques Delmas. Mon père. Cadre financier irréprochable depuis trente ans. Mari fidèle. Père aimant. Et aujourd'hui, accusé.Le président du tribunal feuillette ses papiers avec

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status