MasukChapitre 4
KATE
Je reste debout au milieu de la salle un long moment après le départ de Ken, incapable de bouger, comme si mes jambes avaient oublié comment fonctionner. Le tintement de la clochette résonne encore dans ma tête, mêlé à sa dernière phrase qui tourne en boucle, glaçante.
Après ça, Marco reviendra. Et croyez-moi, il ne se contentera plus de casser des chaises.
— Kate ?
La voix de Yoann me ramène brutalement à la réalité. Il se tient dans l'encadrement de la porte de la cuisine, le balai encore à la main, les sourcils froncés en me voyant plantée là, livide.
— Ça va ? Il t'a dit quoi, ce type ? Il est parti sans même finir son café ni payer, en plus, non ?
Je baisse les yeux vers la table. Les billets sont toujours là, posés bien en évidence, beaucoup trop nombreux pour un simple café.
— Il a payé, dis-je d'une voix éteinte. Largement trop, même.
Yoann pose son balai contre le mur et s'approche, lentement, cette façon qu'il a toujours eue de sentir quand quelque chose ne va pas avant même que je ne prononce un mot.
— Kate, tu me fais peur là. Qu'est-ce qui se passe ?
Je voudrais trouver les mots justes, une manière douce d'annoncer ce qui vient de se produire. Mais il n'y a rien de doux dans ce que j'ai à lui dire, alors je me lance, tout simplement, avant que le courage ne me manque.
— Il sait pour nos dettes, Yoann. Il sait pour Marco, pour les prêteurs, pour tout. Il dit qu'il peut tout effacer. La totalité de ce qu'on doit.
Le visage de Yoann change instantanément, l'inquiétude cédant la place à une lueur d'espoir presque douloureuse à voir.
— Comment ça, effacer ? Qui est ce type, pour pouvoir faire un truc pareil ?
— Je ne sais pas exactement qui il est. Mais j'ai l'impression que dans ce milieu, tout le monde le connaît. Et tout le monde a peur de lui.
— Alors on l'écoute, non ? Kate, si ce mec peut vraiment nous sortir de là —
— Il veut m'épouser.
Les mots sortent d'un coup, sans fioriture, brutaux comme une gifle. Yoann se fige, et pendant une seconde, je vois son visage traverser toute une palette d'émotions l'incompréhension, puis le choc, puis quelque chose qui ressemble à de la colère pure.
— Pardon ?
— Il m'a proposé un marché. Il efface toutes nos dettes, il sauve L'Antique, la maison, tout. Et en échange, je l'épouse. Il a dit que toi, tu serais... récompensé. Comme si on pouvait m'acheter et te payer en dédommagement.
— Il a dit ça devant toi ? Comme ça, sans aucune gêne ?
— Sans la moindre once d'hésitation, oui.
Yoann passe une main tremblante dans ses cheveux, fait quelques pas dans la salle, puis se retourne vers moi, le visage rouge de fureur.
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Qu'est-ce que tu crois que je lui ai répondu, Yoann ? Je lui ai dit non. Évidemment que je lui ai dit non. Je lui ai dit que je t'aimais, que je n'étais pas à vendre, que jamais, au grand jamais, je ne l'épouserais.
Il s'approche et prend mon visage entre ses mains, cette manière qu'il a toujours eue de m'ancrer quand le monde autour de moi menace de basculer.
— Bien sûr que tu lui as dit non. Bien sûr. On va trouver une autre solution, Kate. N'importe quoi, mais pas ça. Jamais ça.
Je voudrais m'accrocher à cette certitude, la laisser m'envelopper comme une promesse suffisante. Mais il reste la fin de la conversation, celle que je n'ai pas encore osé lui rapporter, et qui pèse sur ma poitrine comme une pierre.
— Yoann, il y a autre chose.
Il me regarde, attendant, et je vois déjà l'inquiétude revenir assombrir ses traits.
— Il a dit qu'il obtenait toujours ce qu'il voulait. De gré ou de force, ce sont ses mots exacts. Il nous a laissé une semaine. Après ça, il a dit que Marco reviendrait, et que cette fois, il ne se contenterait plus de casser des chaises.
Le silence qui suit cette phrase est presque assourdissant. Je vois la mâchoire de Yoann se contracter, ses poings se serrer le long de son corps.
— C'est une menace, souffle-t-il enfin. Il vient de te menacer, purement et simplement, sous mon propre toit.
— Je sais.
— Et tu veux que je fasse quoi, Kate ? Que je reste là, les bras croisés, en attendant qu'un mafieux décide de te prendre de force parce que je n'ai pas réussi à te protéger d'une bande de prêteurs véreux ?
Sa voix se brise sur la dernière phrase, et pour la première fois depuis le début de cette matinée cauchemardesque, je vois quelque chose céder chez lui. Pas de la colère, cette fois. De la peur. Une peur immense, celle d'un homme qui sent le sol se dérober sous ses pieds sans savoir comment le retenir.
Je l'attire contre moi, mes bras autour de son torse, et je sens son cœur battre contre le mien, aussi affolé que le mien.
— On va trouver une solution, dis-je, reprenant ses propres mots comme un talisman. On en a toujours trouvé une. On ne va pas laisser cet homme, ou Marco, ou qui que ce soit d'autre, décider de nos vies.
— Et si on n'en trouve pas ? murmure-t-il contre mes cheveux. Kate, si dans une semaine on n'a pas l'argent et que ce type met sa menace à exécution... je ne pourrai pas vivre en sachant que tu as payé le prix de mes erreurs. C'est moi qui ai insisté pour ouvrir ce restaurant. C'est moi qui nous ai menés jusqu'à ces prêteurs.
— On l'a fait ensemble, Yoann. Chaque décision, on l'a prise à deux. Alors on affrontera ça à deux aussi.
Il s'écarte légèrement, juste assez pour plonger son regard dans le mien, et j'y lis une détermination nouvelle, presque farouche.
— Je ne le laisserai pas t'approcher, Kate. Je te le jure. Je trouverai l'argent, d'une manière ou d'une autre, même si je dois vendre jusqu'à la dernière casserole de cette cuisine.
Je voudrais le croire de tout mon cœur. Mais quelque chose en moi, une petite voix glacée que je n'arrive pas à faire taire, me souffle que les hommes comme Ken ne reculent jamais devant un simple refus.
Chapitre 25POV KateJe me réveille avec la sensation d'avoir traversé une nuit entière sans rêve, sans souvenir, comme si on avait éteint quelque chose en moi.La lumière du matin est grise, filtrée par les rideaux. Je reste immobile, les yeux au plafond, le drap remonté jusqu'au menton. Pendant quelques secondes, il n'y a que le silence, la respiration lente de la maison, et ce vide étrange où devrait se trouver la douleur.Puis elle revient. Pas d'un coup, cette fois. Elle monte lentement, comme une eau qui s'infiltre, et chaque image la ramène un peu plus haut. Le canapé rouge. La main de cette fille sur sa poitrine. Les doigts de Yoann refermés sur mon poignet.Je baisse les yeux. Sur la peau de mon avant-bras, une trace violacée dessine un anneau irrégulier. Je la touche du bout des doigts. Elle est chaude, sensible, vivante. Ce n'est pas un rêve.Je n'avais pas besoin de la preuve. Mais elle est là, et elle ne s'effacera pas avant plusieurs jours.Sur mes épaules, je sens encor
Chapitre 24POV YoannJe reste planté au milieu du couloir bien après que la porte de l'escalier s'est refermée sur eux.La musique cogne dans les murs. Derrière moi, une fille rit trop fort. Un serveur me contourne avec un plateau de verres, comme on contourne un homme qui s'est arrêté au milieu d'une route. Moi, je regarde ma main droite. Celle qui a serré le poignet de Kate.Elle tremble.Je revois la marque rouge sur sa peau, ce cercle pâle qui virait déjà au sombre. Je n'ai jamais levé la main sur personne. Jamais. Et ce soir, dans un couloir de velours rouge, j'ai serré la femme que j'aime jusqu'à lui arracher un cri.Tu me fais mal.Ce n'était pas le ton de la colère. C'était celui de la surprise. Celui de quelqu'un qui découvre que l'homme en face d'elle, celui en qui elle avait tout misé, est capable de ça.Je descends l'escalier d'un pas mécanique, je traverse la salle, la foule, les lumières. Personne ne m'arrête. Dehors, l'air de la nuit me gifle. Je m'adosse au mur, les
Chapitre 23POV KateLa portière se referme sur moi avec un bruit sourd, et le monde extérieur disparaît.Plus de musique. Plus de lumières violettes. Plus de rires. Seulement le silence feutré de l'habitacle, le cuir froid contre mon dos, et le ronronnement du moteur qui démarre. Ken s'installe à côté de moi, à la même distance qu'à l'aller. Il ne dit rien. Il n'essaie pas de me toucher. Il ne me regarde même pas, ou alors seulement du coin de l'œil, par intermittence, comme on veille sur quelqu'un qui pourrait se briser au moindre choc.La voiture s'engage dans la nuit.Je fixe la vitre. Les rues défilent, les enseignes s'effacent, les passants deviennent des silhouettes floues. Je ne vois rien. Je ne regarde rien. Dans ma tête, une seule image tourne en boucle, d'une netteté insupportable : la main de cette fille posée sur la poitrine de Yoann. Son bras à lui, glissé autour de sa taille, sans même qu'il y pense.*Sans même qu'il y pense.*C'est ça, le pire. Pas le geste, mais l'évi
Chapitre 22POV KateLa porte s'ouvre sur un mur de lumière violette et de musique étouffée.Je reste sur le seuil, la main encore sur la poignée, et pendant une seconde, mon cerveau refuse de ranger ce que mes yeux lui envoient. C'est une suite semblable à la nôtre, en plus vaste : des canapés de cuir sombre en arc de cercle, une table basse noyée sous les bouteilles, des seaux à glace, des verres vides, des sacs de marques que je reconnais seulement parce que je les ai vus dans les vitrines, derrière lesquelles je n'ai jamais osé entrer.Et au milieu de tout ça, il y a Yoann.Il est affalé contre le dossier du canapé, une chemise que je ne lui connais pas déboutonnée sur la gorge, un verre de champagne qui penche dangereusement dans sa main. Il rit. Un rire large, facile, que je n'ai pas entendu depuis des mois. Autour de lui, quatre ou cinq jeunes femmes, en robes courtes et brillantes, riant avec lui, penchées vers lui, l'une à genoux sur le cuir pour verser du champagne dans son
Chapitre 21POV KateCamille frappe à ma porte un peu après dix-huit heures. Elle porte entre ses bras une housse de vêtements noire, qu'elle dépose avec précaution sur le lit avant de la déplier.— Monsieur m'a demandé de vous apporter ceci, mademoiselle.La robe est d'un bleu nuit si profond qu'elle paraît presque noire dans la pénombre de la chambre. Une soie fluide, dos nu, avec cette coupe simple qui n'a pas besoin d'ornement pour être éblouissante. Elle a manifestement coûté plus cher que ce que je gagne en six mois à L'Antique.— Il l'a choisie lui-même, ajoute Camille avec une douceur prudente. Il a insisté pour qu'elle soit de cette couleur.Je ne réponds pas. Je fixe le tissu, et je sens monter en moi une colère sourde. Il a choisi ma robe.Comme il a choisi mes vêtements, ma chambre, mes heures de repas. Comme s'il était en train de me fabriquer, pièce par pièce, une vie qui n'est pas la mienne.Mais je n'ai pas la force de la refuser. Ce soir, je n'ai la force de rien refus
Chapitre 20POV KateJe ne m'aperçois pas que je m'endors.Il n'y a pas de moment où je lâche prise. Il y a seulement mes pensées qui tournent, les photos, les mots de Ken, le visage de Yoann sous la neige, et puis plus rien. Quand j'ouvre les yeux, la lumière du matin traverse les rideaux, et pendant une seconde bénie, je ne sais plus où je suis.Puis tout me retombe dessus d'un bloc.Je suis toujours habillée. La lampe de chevet brûle encore, minuscule et pâle dans la clarté du jour. Sur la commode, le plateau de Camille, intact. La soupe a figé.Je reste allongée un instant, les yeux au plafond, et une seule pensée occupe tout l'espace, nette, sans détour. Je dois savoir.Pas de café, pas de douche, pas de petit déjeuner sur la terrasse. Je me redresse d'un coup, le cœur déjà à vive allure, et je vais droit à la commode. Camille a rangé mon téléphone dans le tiroir du haut, sous une pile de foulards, comme Ken me l'avait promis le premier soir. Je fouille entre les tissus. Mes doi







