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Chapitre 5

Auteur: Luna BLACK
last update Date de publication: 2026-08-21 05:17:38

Chapitre 5 

Kate 

Les jours qui suivent se transforment en une course contre une montre invisible, dont chaque tic-tac résonne un peu plus fort dans ma tête.

Le soir même, une fois le restaurant fermé, les volets baissés et le tablier accroché à son clou, Yoann étale sur la table de la cuisine tous les papiers qu'on possède. Relevés bancaires, factures, contrat de bail, jusqu'au vieux livret d'épargne qu'on n'a plus touché depuis des années. Comme si, à force de les aligner et de les relire, un chiffre miracle allait soudain apparaître entre les lignes.

— Il doit bien y avoir une solution, murmure-t-il, un stylo entre les doigts, en griffonnant des colonnes de chiffres qui ne mènent jamais nulle part.

Je m'assois en face de lui, épuisée, et je pose ma main sur la sienne pour l'empêcher de recommencer, pour la quatrième fois, le même calcul qui donne toujours le même résultat désespérant.

— Yoann. On a déjà tout regardé. Trois fois.

— Alors on regarde une quatrième fois.

Je ne discute pas. Je sais que, pour lui, s'arrêter de chercher reviendrait à accepter qu'il n'y a rien à trouver. Et ça, il n'est pas prêt à l'accepter. Pas encore.

Le lendemain matin, avant même l'ouverture, nous sommes déjà devant les portes de la banque, celle-là même qui nous avait tourné le dos six mois plus tôt. Le conseiller qui nous reçoit, un homme jeune au sourire poli mais fatigué, feuillette notre dossier avec une moue qui ne présage rien de bon avant même qu'il n'ouvre la bouche.

— Je suis navré, dit-il enfin. Avec votre taux d'endettement actuel, et sans garantie supplémentaire à apporter... je ne peux tout simplement pas vous accorder de nouveau prêt. Ce serait irresponsable de ma part, et le comité ne validera jamais.

— On ne demande pas grand-chose, insiste Yoann, la voix tendue par une politesse qui ne masque plus vraiment son désespoir. Juste de quoi couvrir une dette. On a un restaurant qui tourne, une clientèle fidèle —

— Je comprends votre situation, monsieur, et croyez-moi, j'en suis sincèrement désolé. Mais mes mains sont liées.

Nous ressortons dans la rue, le soleil de midi cognant sur nos épaules comme une moquerie de plus. Yoann ne dit rien, les mâchoires serrées, et je n'ose pas rompre ce silence de peur d'y ajouter le poids de ma propre déception.

L'après-midi, c'est moi qui prends le relais. J'appelle ma mère, la gorge nouée, en essayant de trouver les mots pour demander de l'aide sans avouer l'ampleur du désastre.

— Kate, ma chérie, je voudrais tellement pouvoir t'aider, dit-elle après un long silence gêné au bout du fil. Mais depuis que ton père est à la retraite, on vit avec si peu... Tu sais bien qu'on n'a rien de côté.

— Je sais, maman. C'est rien, t'inquiète pas. On va trouver autre chose.

Je raccroche avant que ma voix ne se brise complètement, et je reste assise un long moment sur les marches de l'arrière-cuisine, le téléphone encore chaud contre ma paume, à regarder dans le vide.

Nous essayons tout. Absolument tout.

Yoann propose de vendre sa vieille moto, celle qu'il a restaurée pièce par pièce pendant deux ans, celle à laquelle il tient plus qu'à n'importe quel autre objet qu'il possède. L'annonce reste en ligne trois jours sans un seul message. Je mets en vente mon collier de grand-mère, le seul bijou de valeur que je possède, chez un bijoutier qui m'en propose une somme si dérisoire que j'ai l'impression qu'il se moque ouvertement de moi.

On demande même à Marc, notre fournisseur de légumes depuis l'ouverture, si un paiement différé serait envisageable, juste pour libérer un peu de trésorerie. Il nous regarde avec une gêne sincère, presque de la peine.

— Je vous aime bien, tous les deux, vous le savez. Mais j'ai moi-même des traites à payer. Je ne peux pas me permettre d'attendre.

Chaque porte qu'on pousse se referme un peu plus vite que la précédente. Chaque solution qu'on imagine s'effondre avant même d'avoir pu prendre forme. Le troisième soir, je retrouve Yoann assis seul dans la salle plongée dans la pénombre, les papiers toujours étalés devant lui, la tête entre les mains.

— Rien, dit-il sans même lever les yeux quand j'entre. On a tout essayé, Kate, et il n'y a rien. Rien.

Je m'approche, je m'assois à côté de lui, et je pose ma tête sur son épaule, cherchant dans son odeur familière un peu de ce réconfort qui me manque cruellement.

— On a encore quatre jours, dis-je, sans grande conviction.

— Quatre jours pour trouver une somme que je n'ai pas réussi à réunir en six mois. Tu y crois vraiment, toi ?

Je n'ai pas de réponse à lui offrir. Juste le silence, et le bruit de l'horloge du restaurant qui égrène les secondes, implacable, comme si elle aussi comptait à rebours vers cette échéance que nous redoutons tous les deux sans oser la nommer à voix haute.

Ce soir-là, allongée contre lui dans le noir, incapable de trouver le sommeil, une pensée s'insinue en moi, aussi discrète qu'un poison lent.

Et s'il n'y avait vraiment aucune autre solution ?

Je la chasse aussitôt, honteuse de l'avoir même laissée m'effleurer. Mais elle revient, encore et encore, au rythme des respirations de Yoann qui, lui, a fini par sombrer dans un sommeil épuisé.

Quatre jours. C'est tout ce qu'il nous reste.

(...)

Il revient un mardi matin, alors que la pluie fine qui tombe depuis l'aube a découragé la plupart des clients habituels. Je suis en train d'essuyer le comptoir quand la clochette tinte, et je n'ai même pas besoin de lever les yeux pour savoir qui vient d'entrer. Une sorte de froid s'installe dans la pièce avant même que je ne le voie, comme si l'air lui-même reconnaissait sa présence.

Ken. Seul, cette fois, ses deux gardes du corps restant postés dehors, immobiles sous la pluie, aussi indifférents aux intempéries qu'à tout le reste.

— Yoann, appelé-je d'une voix que j'essaie de garder ferme.

Il sort de la cuisine en s'essuyant les mains sur son tablier, et je le vois se figer en apercevant notre visiteur. La plaie à sa lèvre a presque disparu, mais je sais que ce qu'elle représente, elle, est encore bien vivante entre nous.

Ken s'avance jusqu'au comptoir, sans un regard pour les tables vides, et pose ses mains à plat devant lui, comme un homme qui vient conclure une affaire ordinaire.

— J'espère que vous avez pris le temps de réfléchir tous les deux, dit-il d'un ton parfaitement égal, presque courtois. Le délai touche à sa fin.

Yoann contourne le comptoir et vient se placer devant moi, un bouclier de chair et d'os entre Ken et moi.

— On a réfléchi, oui, crache-t-il, la voix vibrante d'une rage à peine contenue. Et la réponse, c'est non. C'était non la première fois, ça reste non aujourd'hui, et ça restera non demain. Alors maintenant, tu sors de mon restaurant.

Quelque chose dans les yeux de Ken change instantanément. La politesse de façade se fissure, laisse entrevoir, l'espace d'un éclair, l'homme que tout le monde redoute derrière le costume impeccable.

— Fais attention à la façon dont tu me parles, dit-il, la voix descendue d'une octave, glaciale. Tu sembles oublier à qui tu t'adresses.

— Je sais très bien à qui je m'adresse, réplique Yoann sans reculer d'un centimètre. 

Pendant un instant qui s'étire bien trop longtemps, je crois que Ken va exploser, que toute cette retenue calculée va enfin céder. Sa mâchoire se contracte, ses poings se ferment le long de son corps. Mais au lieu de ça, il inspire lentement, et un sourire glacial revient se poser sur ses lèvres, presque plus terrifiant que la colère elle-même.

— J'obtiens toujours ce que je veux, dit-il, détachant chaque mot comme pour bien s'assurer qu'ils s'ancrent dans nos esprits. Toujours. Ce n'est pas de l'arrogance, Yoann. C'est un simple fait, que tu ferais bien d'intégrer avant que les choses ne tournent mal pour vous deux.

Il marque une pause, laisse le silence peser sur nous, puis, contre toute attente, son ton s'adoucit à nouveau, presque conciliant.

— Mais je suis d'humeur généreuse, aujourd'hui. Alors voilà ce que je vous propose.

Il se tourne vers moi, et malgré la présence de Yoann entre nous, j'ai l'impression que son regard me traverse directement.

— Deux jours de plus. Pour réfléchir calmement, sans précipitation. Et voici les nouveaux termes, puisque les précédents vous semblaient visiblement trop difficiles à accepter.

— On n'a pas envie d'entendre vos nouveaux termes, dis-je, mais il continue comme si je n'avais rien dit.

— Kate viendra vivre chez moi pendant six mois. Je ne la toucherai pas. Pas un geste déplacé, pas une pression, rien. Elle habitera sous mon toit, c'est tout ce que je demande. Et si, au bout de ces six mois, elle ne ressent absolument rien pour moi, elle sera libre de repartir vers son cher Yoann, sans aucune condition. Le choix lui reviendra entièrement, à ce moment-là.

Un frisson glacé me parcourt tout entière. Yoann, à mes côtés, semble avoir cessé de respirer.

— Et pendant ce temps, poursuit Ken, comme s'il énumérait les clauses d'un contrat parfaitement ordinaire, Yoann bénéficiera de tout ce dont il a besoin. L'intégralité de la dette effacée, immédiatement. De quoi rénover cet endroit de fond en comble, en faire enfin le restaurant qu'il mérite d'être, avec une vraie cuisine, une vraie clientèle, plus jamais un seul souci financier à l'horizon.

— Vous êtes malade, dis-je, la voix tremblante de fureur. Vous croyez vraiment qu'on va vous laisser m'emmener comme un objet qu'on prête pendant six mois ?

Son regard revient se planter dans le mien, et pour la première fois depuis qu'il est entré, quelque chose comme de l'amusement danse au fond de ses yeux.

— C'est une offre généreuse, Kate. Croyez-moi. Je pourrais tout aussi bien décider de vous prendre, purement et simplement, ce soir même, sans vous demander votre avis ni celui de personne. J'ai les hommes et les moyens pour ça, et personne, dans cette ville, ne viendrait s'y opposer. Mais je suis de bonne humeur, aujourd'hui. Alors je vous offre le choix. Ce qui, dans mon monde, est déjà un cadeau bien plus rare que vous ne l'imaginez.

— Vous n'avez aucun droit sur moi, je siffle, chaque mot tranchant comme une lame. Aucun. Vous entendez ? Je ne suis pas un objet qu'on se prête entre hommes, je ne suis pas une dette qu'on rembourse avec un corps. J'ai le droit de choisir ma vie, et je choisis Yoann. Je le choisirai toujours, encore et encore, autant de fois qu'il le faudra pour que ça rentre dans votre tête.

Au lieu de se refermer, son sourire s'élargit, presque ravi, comme si ma colère était exactement ce qu'il était venu chercher ce matin.

— Voilà. J'adore quand vous vous emportez comme ça, Kate.

— Ça suffit.

La voix de Yoann claque, sans appel cette fois. Il fait un pas en avant, se plaçant si près de Ken que je retiens mon souffle, terrifiée à l'idée de ce que la seconde suivante pourrait apporter.

— Vous allez sortir de mon restaurant, dit-il, chaque mot posé avec une froideur que je ne lui ai jamais connue. Vous et vos hommes, je n'ai besoin ni des uns ni des autres ici. Ma femme n'est pas à vendre. Pas pour six mois, pas pour six minutes, pas pour tout l'or que vous pourriez nous offrir. Alors maintenant, sortez.

Ken le fixe un long moment, comme s'il jaugeait la sincérité de chaque mot, cherchant la moindre faille où s'engouffrer. Puis, sans un mot de plus, il glisse une main dans la poche intérieure de sa veste et en sort une carte, qu'il pose délicatement sur le comptoir, entre nous.

— Deux jours, répète-t-il en reculant vers la porte, ses yeux ne quittant jamais les miens. J'espère sincèrement que vous m'appellerez pour m'annoncer une bonne nouvelle.

Il s'arrête sur le seuil, la main sur la poignée, et se retourne une dernière fois.

— Dans le cas contraire... vous savez tous les deux ce qui se passera.

La porte se referme derrière lui dans un tintement presque dérisoire, et le silence qui envahit la salle est si dense que j'entends distinctement mon propre cœur cogner contre mes côtes.

Je baisse les yeux vers la carte posée sur le comptoir. Un simple rectangle de papier épais, un nom gravé en lettres sobres, un numéro.

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