LOGINMayaLe temps passe, implacable, indifférent à nos souffrancesJe ne sais pas combien de jours exactement se sont écoulés depuis que nous sommes enfermées dans ces cellules sans fenêtres, coupées du monde et de la lumière du soleil. Les gardes apportent de la nourriture à intervalles irréguliers — une bouillie grisâtre et insipide, de l'eau saumâtre qui a un goût de métal rouillé. La lumière crue de l'ampoule ne s'éteint jamais, elle brille jour et nuit, effaçant toute distinction entre le jour et la nuit, brouillant mes repères temporels jusqu'à ce que je ne sache plus si je suis éveillée depuis des heures ou des minutes. Le froid ne diminue jamais, il s'infiltre partout, s'insinue dans mes os, devient une partie de moi-même. Mais quelque chose a changé en moi, profondément, irréversiblement.Je ne suis plus la femme brisée que Chernov a laissée dans cette cellule le premier jour, après son interrogatoire venimeux. Je ne suis plus la petite fille abandonnée qui doute de tout, qui a p
AnastasieLa douleur est devenue mon seul horizon, ma seule compagne fidèle dans cette obscurité sans finElle pulse dans chaque partie de mon corps comme un second cœur malade, lancinante, incessante, variant d'intensité mais ne disparaissant jamais complètement. Mon visage n'est plus qu'une masse tuméfiée de chair meurtrie et d'hématomes violacés, je ne le reconnaîtrais pas si je pouvais me voir dans un miroir. Mes côtes me font souffrir à chaque respiration, à chaque mouvement infime — certaines sont probablement cassées, ou au moins fêlées en plusieurs endroits. Mes poignets sont à vif, la chair à nue là où les liens ont trop serré pendant des heures. Ma bouche a un goût permanent de sang et de bile, un goût de fer et d'amertume qui ne me quitte plus. Mais je suis vivante. Contre toute attente, contre toute logique, contre toute probabilité, je suis vivante. Et cette simple vérité est une victoire en soi.Et je ne suis pas seule.De l'autre côté de ce mur de béton froid et rugueux
Maya Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé depuis que j'ai été jetée dans cette cellule Les heures, peut-être, ou les jours entiers. Le temps n'a plus aucun sens dans ce réduit sans fenêtre, éclairé en permanence par cette ampoule nue qui ne s'éteint jamais, qui m'empêche de distinguer le jour de la nuit, qui brouille tous mes repères temporels. Je n'ai pas mangé la bouillie infecte que les gardes ont déposée près de la porte. Je n'ai pas bu l'eau saumâtre de la cruche en plastique. Je suis restée assise dans mon coin, les genoux remontés contre la poitrine, les bras serrés autour de mes jambes, à fixer le mur de béton en face de moi sans vraiment le voir, perdue dans un brouillard de pensées sombres et de souvenirs douloureux. Les mots de Chernov continuent de tourner dans ma tête comme des vautours autour d'un cadavre, mais ils ont perdu un peu de leur force venimeuse. L'épuisement a émoussé leur tranchant, ou peut-être que mon esprit a fini par s'y habituer, comme on s'h
MayaLa cellule est minuscule, à peine plus grande qu'un cercueilUn réduit sans fenêtre, sans ouverture d'aucune sorte, avec des murs de béton brut couverts de graffitis obscènes et de traces de griffures laissées par d'autres prisonniers avant moi, des hommes et des femmes qui ont vécu et sont morts entre ces quatre murs. Une ampoule nue pend du plafond au bout d'un fil électrique, diffusant une lumière jaunâtre et crue qui ne s'éteint jamais, qui m'empêche de savoir si c'est le jour ou la nuit, qui m'empêche de dormir vraiment. Un matelas crasseux jeté à même le sol de ciment, infesté de puces ou de punaises, je n'ose même pas m'en approcher tant l'odeur qui s'en dégage est écœurante. Un seau en plastique dans un coin, pour les besoins les plus élémentaires. Rien d'autre. Le néant absolu.Je suis assise dans un coin, le plus éloigné possible de la porte, les genoux remontés contre la poitrine, les bras serrés autour de mes jambes comme pour me protéger d'une menace invisible. Le fr
Il se lève lentement, avec la souplesse d'un prédateur, contourne le bureau massif, s'approche de moi à pas feutrés. Il s'arrête juste devant ma chaise, me dominant de toute sa hauteur, son ombre m'enveloppant tout entière comme un linceul.— Réfléchis à ce que je t'ai dit, Maya. Réfléchis bien, dans le silence de ta cellule. Et quand tu seras prête à parler de Kaï, de ses planques de secours, de ses contacts dans la région, de ses points faibles que toi seule connais, tu n'auras qu'à m'appeler. Je t'entendrai. Je serai là pour toi. Comme un père devrait toujours l'être.Il fait un signe négligent de la main aux gardes qui attendaient derrière la porte, immobiles comme des statues.— Emmenez-la dans sa cellule. Qu'elle se repose. Elle en a besoin. Elle a beaucoup de choses à penser.Les gardes m'agrippent par les bras sans ménagement, me soulèvent de ma chaise comme si je ne pesais rien, me poussent hors de la pièce. Je jette un dernier regard en arrière, par-dessus mon épaule. Cherno
Il se cale dans son fauteuil de cuir, parfaitement à l'aise, comme un chat qui s'installe pour une longue sieste.— Tu as grandi dans une petite ville, n'est-ce pas ? Une ville sans importance, quelque part dans le centre du pays, loin de tout, loin de la mer que tu rêves de voir depuis toujours. Une mère aimante mais faible, qui t'aimait mais qui ne savait pas comment te protéger du monde. Un père absent. Parti quand tu étais très jeune, sans laisser d'adresse, sans explication, sans même un mot d'adieu. Tu as dû apprendre très tôt à te débrouiller seule, à ne compter que sur toi-même, à te méfier de tous ceux qui t'approchaient de trop près.Mon sang se glace littéralement dans mes veines, comme si on y avait injecté de l'azote liquide. Comment sait-il tout cela ? Comment peut-il connaître des détails aussi intimes de ma vie, des choses que je n'ai confiées à personne, que j'ai à peine osé me formuler à moi-même ? A-t-il des espions partout, des gens qui ont fouillé mon passé, inter
MayaUn pas sur le palier.Pas celui de Kaï. Plus lourd. Plus assuré. Plus nombreux.Je les entends maintenant. Ils sont deux. Peut-être trois. La répartition des pas, le glissement furtif des semelles sur le parquet ancien. Des professionnels.Je glisse la main sous le matelas. Le métal de la lame
MayaLa poignée de la porte de ma chambre est froide sous ma paume. Je rentre, je m’adosse au bois. Le cœur bat à coups sourds contre mes côtes. L’adrénaline de l’affrontement avec Kaï se mue en une vibration basse, incessante.Ton miroir.Je l’ai dit. Je l’ai vu. Dans ses yeux, j’ai vu la fracture
MayaLa fourgonnette roule dans un silence de plomb, seulement troublé par le ronronnement feutré du moteur et la respiration trop contrôlée de Kaï à côté de moi. Il a les yeux fermés, mais je sais qu’il ne dort pas. La douleur le tient éveillé, une mâchoire de fer qui se resserre sur son flanc.De
MayaLe couloir sent le moisi, le métal froid et quelque chose d'autre, d'âcre et chimique, qui pique les narines. La lumière est fournie par des ampoules nues protégées par des grillages, jetant des ombres difformes sur les murs de béton brut. Les pas de l'homme de devant, l'homme au bureau qu'ils







