MasukMayaLa nouvelle planque est une maison au fond des bois.Leo l'a trouvée il y a des années, une cache d'urgence pour les moments où tout va mal. Il m'a raconté une fois, pendant une de ces longues nuits d'attente, qu'il avait acheté cet endroit avec l'argent d'un contrat, avant même de rencontrer Kaï. Une assurance. Un endroit où se cacher quand le monde devient trop petit, trop dangereux, trop mortel.Je comprends pourquoi maintenant.La maison est vieille, délabrée, avec un toit qui fuit et des fenêtres qui ne ferment pas correctement. Les planches du porche sont pourries par endroits, et quand on marche dessus, elles gémissent comme des âmes en peine. L'intérieur sent le moisi, la poussière, l'abandon.Mais elle est isolée. À des kilomètres de la route la plus proche. Entourée de sapins si denses qu'on vo
MayaLa nuit avant l'assaut.C'est toujours comme ça, dans les films. Le héros et l'héroïne passent leur dernière nuit ensemble. Ils s'aiment, ils se promettent, ils se disent adieu sans se le dire. Et le lendemain, l'un d'eux meurt.Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de cette fin.Alors cette nuit, je décide de vivre. De vivre chaque seconde. De graver chaque instant dans ma mémoire.On est dans notre chambre. Les autres dorment, ou font semblant. Dehors, la ville est calme. Le genre de calme avant la tempête.Kaï est nu sur le lit. Il me regarde. Je suis nue aussi. On se regarde, comme on ne s'est jamais regardés. Comme si c'était la première fois. Comme si c'était la dernière.— Viens là, dit-il.Je vais vers lui. Je me glisse dans ses bras. Sa peau contre ma peau. Sa chaleur contre ma chaleur. Son
MayaJe parle.Je raconte tout. L'appel téléphonique. Les mots d'Alexei. La femme. Les enfants. Chernov. Le marché.Pendant que je parle, je regarde Kaï. Son visage change. La surprise. L'incompréhension. La douleur. La rage. Puis plus rien. Le masque. Celui qu'il porte quand il tue.Quand j'ai fini, il se tourne vers Alexei.— C'est vrai ? demande-t-il.— C'est vrai, répond Alexei.— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?— Parce que je savais ce que tu ferais. Tu irais les sauver. Tu te ferais tuer. Et moi, je perdrais tout. Toi et eux.— Tu as préféré me tuer.— J'ai préféré sauver mes enfants.Le silence. Énorme. Insoutenable.Je regarde les deux hommes. Le frère de sang. Le frère de cœur. Vingt ans d'amitié. Vingt ans à survivre en
Alexei. Son frère. Son sauveur. Son ami depuis vingt ans.Alexei travaille pour Chernov.Alexei va le tuer.Et moi avec.Je regarde Kaï. Son visage apaisé. Ses traits détendus. Il rêve de quoi ? De nous ? De notre avenir ? Il ne sait pas que son passé est là, dans la chambre d'à côté, en train de préparer sa mort.Qu'est-ce que je fais ?Je le réveille ? Je lui dis ? Je prends une arme et je vais tuer Alexei moi-même ?Je regarde mes mains. Elles tremblent. Je n'ai jamais tué personne. Je sais recoudre, je sais insulter, je sais aimer. Mais tuer ?Pour lui, je le ferais.Pour lui, je ferais n'importe quoi.Je m'assois sur le bord du lit. Je pose ma main sur son épaule. Il bouge, grogne, ouvre un œil.— Maya ? Qu'est-ce qui se passe ?— Rien, je mens. Rendors-toi.— Il est
Je ris. Je les regarde. Ces deux hommes qui ont traversé l'enfer ensemble. Cette amitié qui a survécu à tout.Puis Alexei me regarde. Plus longuement. Plus intensément.— Kaï m'a parlé de toi, dit-il. Pendant qu'on se cachait, pendant qu'on attendait le bon moment pour fuir. Il n'arrêtait pas de parler de toi. Maya par-ci, Maya par-là. J'ai cru qu'il devenait fou.— Il est déjà fou, je dis.— Peut-être. Mais fou de toi. C'est différent.Il y a quelque chose dans sa voix. Quelque chose que je ne comprends pas tout de suite. Une nuance. Une réserve. Un sous-entendu.— Ça te pose un problème ? je demande.Il secoue la tête.— Non. Bien au contraire. Je suis content qu'il ait trouvé quelqu'un. Je n'ai jamais vu Kaï amoureux. Je ne pensais pas que c'était possible.
La ligne coupe. Je reste là, le téléphone collé à l'oreille, à pleurer comme une madeleine. Le barman me regarde, gêné. Les autres clients détournent les yeux.Je m'en fous.Il est vivant. Il revient. Tout va bien.Je monte dans ma chambre en courant. Je frappe à toutes les portes. Leo, Anastasie, Dmitri. Je leur dis. Ils sourient. Anastasie me serre dans ses bras. Leo me tapote l'épaule. Dmitri dit :— Je savais bien que ce fils de pute était increvable.On descend tous au bar pour fêter ça. On commande de la vodka, des bières, tout ce qu'il y a. On boit. On rit. On attend.Il revient.Il revient.MayaIl arrive en fin d'après-midi.Je suis dehors, sur le pas de l'hôtel, à regarder la route. Je l'attends depuis deux heures. Je n'ai pas bougé. Je n'ai pas pu.La voiture apparaît au loin. Un point noir qui grossit. Qui devient une forme. Qui devient le véhicule que Kaï a pris.Je cours.Je cours vers la voiture comme une folle. Elle s'arrête. La portière s'ouvre. Il descend.Il est là.







