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CHAPITRE 8 – Frôlement accidentel (5)

Author: L'encre
last update publish date: 2026-05-04 18:49:42

Il y eut un autre silence, mais celui-ci était différent. Plus léger. Comme si l’aveu mutuel de leurs inadaptations respectives avait créé un pont, une complicité naissante qui ne demandait qu’à s’approfondir.

Elle en profita pour mieux le regarder. Dans la lumière du matin, il était à la fois plus réel et plus beau que dans la pénombre du bar. Ses traits étaient plus marqués, le creux de ses joues plus prononcé, les cernes sous ses yeux plus visibles. Il avait l’air fatigué, mais d’une fatigue qui ne l’enlaidissait pas, qui lui donnait au contraire une épaisseur, une humanité. Elle remarqua une minuscule coupure sur sa pommette gauche, toute fraîche, comme s’il s’était mal rasé le matin même. Elle remarqua la façon dont sa pomme d’Adam bougeait quand il déglutissait. Elle remarqua ses cils, plus longs qu’elle ne l’aurait cru possible, qui battaient lentement dans la lumière.

Elle remarqua tout. Elle enregistra tout. Chaque détail s’imprimait dans sa mémoire avec une précision photographique, comme si une part d’elle savait qu’elle aurait besoin de ces souvenirs plus tard, quand il serait parti, quand elle serait seule.

– Je ne connais même pas votre prénom, dit-elle.

La phrase était sortie toute seule, portée par une audace qu’elle ne se connaissait pas. Elle la laissa flotter entre eux, sans la rattraper, sans la regretter.

Il sourit à nouveau. Mais cette fois, ce n’était pas l’ébauche ironique du cocktail, ni le demi-sourire amusé de tout à l’heure. C’était un vrai sourire, pleinement déployé, qui creusait une fossette sur sa joue gauche et qui lui donnait l’air soudain plus jeune, presque vulnérable.

– Gabriel, dit-il.

Gabriel. Elle répéta le prénom mentalement, le fit rouler sur sa langue intérieure. Gabriel. Deux syllabes claires, solides, un prénom qui évoquait quelque chose d’angélique, mais aussi d’incroyablement terrestre. Un prénom qui lui allait bien.

– Élise, répondit-elle.

– Élise, répéta-t-il à son tour, et la façon dont il le prononça – en détachant les syllabes, en appuyant légèrement sur le « i » – lui donna l’impression que son propre prénom était un mot nouveau, une invention, un secret qu’il était le premier à connaître.

Elle sentit son pouls s’accélérer à ses tempes.

Le livreur de légumes passa derrière eux avec un diable chargé de caisses, et ils durent s’écarter légèrement, rompant la bulle qui les isolait du reste de la rue. Le bruit du diable sur les pavés, le grognement du livreur, la clochette de la boulangerie qui tintait à nouveau – tous les sons de la réalité qui faisaient irruption dans leur parenthèse.

Gabriel glissa une main dans sa poche, et elle suivit le geste des yeux. Cette main. Cette même main qui l’avait hypnotisée une semaine plus tôt. Elle était toujours aussi belle, toujours aussi fascinante, et la voir bouger si près d’elle déclencha dans son bas-ventre une chaleur sourde qu’elle réprima en serrant les cuisses.

– Je suis désolé de vous avoir bousculée, dit-il.

– Vous l’avez déjà dit.

– Je sais. Mais je le pense.

Il y avait dans sa voix une gravité soudaine, une sincérité qui dépassait le simple incident du trottoir. Comme s’il s’excusait d’autre chose. Comme s’il s’excusait à l’avance.

– Vous voulez un croissant ? demanda-t-elle brusquement.

La proposition la surprit autant que lui. Elle n’avait pas prévu de la faire. Elle n’avait même pas pensé à la faire. Les mots étaient sortis sans filtre, poussés par une impulsion qu’elle ne contrôlait pas, une envie irrépressible de prolonger ce moment, de ne pas le laisser partir, de lui donner une raison de rester.

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